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Full text of "Histoire de Montesquieu: sa vie et ses œuvres"

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HISTOIRE 



DE 



MONTESQUIEU 



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MONTESQUIEU 



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HISTOIRE 



MONTESQUIEU 



S\ VIE ET SES ŒUVRES 



LOUIS VIAN 

PHËCÊDËE d'une préface 

Pab Éd. L ABOV h AY E ^(X^rrn 




PARIS 

LIBRAIRIE ICADËMIOUE 

DIDIER ET C", LIBRAIRES-ÉDITEURS 

35, QUAf DES ADGOSTCNS, 35 
(878 



210 



PRÉFACE 



Parmi les grands esprits du dix-huitième siècle, 
Montesquieu est celui dont la vie nous est le moins 
connue. Nous avons, il est vrai, les Éloges qu'on 
fit après sa mort. D'Alembert, Maupertuis, le che- 
valier de Solignacne s'épargnèrent pas pour louer 
leur illustre ami ; mais ces pièces d'apparat, dres- 
sées sur des mémoires fournis par M. de Secon- 
dât, ont le défaut de nous peindre l'auteur en buste 
et dans une attitude théâtrale. On voit l'écrivain, 
on ne voit pas l'homme. Ce n'est pas assez pour 
un âge aussi curieux et aussi sceptique que le 
nôtre. 

Nous avons tous été à l'école de Sainte-Beuve. 
Pour nous satisfaire il ne suffit pas de nous mon- 



ij PRÉFACE. 

trer les vertus du héros qu'on offre à nos regards ; 

nous voulons le voir en déshabillé, avec ses j^ 

habitudes et ses faiblesses. Il semble que nous 

le comprenons mieux quand on le fait descendre 

à notre niveau. Ce qu'il nous faut, ce sont des 

Mémoires, une Biographie, des Confessions. 

Après quinze ans de recherches, M. Louis Vian 
nous apporte un Montesquieu tout nouveau. Dans 
ce travail, fait avec un soin qu'on ne saurait trop 
louer, dans ces pages où l'on sent à chaque ligne 
l'admirateur d'un grand homme, il y a de vérita- 
bles découvertes qui feront la joie des érudits; il 
y a en même temps une infinité de détails faits 
pour amuser les curieux. Les premiers liront 
avec intérêt le projet de censure dressé par 
la Sorbonne, et toute la procédure qui précéda la 
mise de V Esprit des Lois à Y Index. Rarement diplo- 
mate a dépensé plus de ressources, que ne fit le 
Président, pour lutter contre la cour de Rome, 
et pour échapper à une condamnation, dont le 
moindre défaut était l'inutilité. Quant aux curieux 
qui sont surtout friands d'indiscrétions, ils n'ap- 
prendront pas sans un certain plaisir que Montes- 
quieu tenait à la Régence par ses faiblesses, tout 
autant que par la hardiesse de ses idées. Je ne dis 



PRÉFACE. îij 

rien des critiques auxquels on révèle que Montes- 
quieu épousa une protestante. Une pareille tolé- 
rance en fait de religion suffit pour expliquer des 
livres entiers de YEsprit des Lois, et non pas les 
moins importants. 

Ces Mémoires (c'est le vrai nom qu'il faut don- 
ner au livre de M. Louis Vian) changeront-ils les 
idées généralement reçues sur Montesquieu? je 
ne le crois pas, et ce n'est pas l'intention du bio- 
graphe. 

L'auteur des Lettres persanes, de VEsprit des Lois, 
de la Grandeur et de la Décadence des Romains, a 
toujours passé pour un homme d'esprit : on n'en 
a jamais fait un saint. On n'en a pas fait davan- 
tage un bénédictin enfermé dans sa cellule et tout 
entier à une œuvre d'érudition, encore bien qu'il 
aimât avec passion les Sciences et les Lettres. 
Voyageur, en un temps où on ne sortait guère de 
France, grand propriétaire, ^àgneron fanatique, 
ami du grand monde et des salons, fort disposé 
même à fréquenter les cours, Montesquieu a tou- 
jours été regardé comme une espèce de lord 
anglais, instruit, libéral, et non moins curieux 
d'étudier les hommes que les livres. M. Louis 
Vian ne fait qu'accuser plus nettement ces traits 



IV PREFACE. 

déjà connus, et il leur donne un plus grand air 
de vérité. 

En parcourant ces pages si pleines de détails 
nouveaux, on sent mieux combien Voltaire et Hel- 
vétius avaient raison de rapprocher Montesquieu 
de Montaigne. 

Ils sont de même famille et de même esprit. 
Tous deux ont gardé le goût du terroir ; et, au tra- 
vers de Toriginalité et de la hardiesse de leurs 
idées, on sent le Gascon à je ne sais quelle viva- 
cité qui donne à leur langage plus de piquant et 
de saveur. Tous deux ont également ce mérite que, 
sous l'apparence de l'ironie, ils ont au plus haut 
degré le goût de la justice, l'amour de la patrie. 
M. Louis Vian a mis en plein relief ce beau côté de 
Montesquieu. L'homme qu'il nous peint est bien 
celui qui disait de lui-même : u J'ai eu naturelle- 
ment de l'amour pour le bien et l'honneur de la 
patrie, et peu pour ce qu'on appelle la gloire. J'ai 
toujours senti une joie secrète lorsqu'on a fait 
quelque règlement qui alloit au bien commun. » 

Ce qui ressort également des recherches de 
M. Louis Vian, c'est la bonté de Montesquieu. Il 
n'est pas seulement prêt à obliger ceux qui ont 
besoin de lui, comme Piron, La Baumelle, l'hor- 



À 
4 



PRKFACE. V 

loger Henri Sully, le batelier de Marseille et tant 
d'autres; il n'a ni la jalousie, ni la vanité des gens 
de lettres du dix-huitième sièclo, et, par ce côté, 
il est infiniment supérieur à Voltaire, toujours 
prêt à mordre même ceux qu'il admire dans ses 
bons moments. 

Il faut également remercier M. Louis Vian 
d'avoir fait revivre ces aimables salons où se plai- 
saitMontesquieu. On connaît madame du Deffand, 
cette méchante langue qui disait de si bonnes vé- 
rités; on sait ce qu'était madame Geoffrin, si heu- 
reuse et si fière de recevoir des gens de lettres et 
des princes à sa table : mais madame de Roche- 
fort, madame d'Aiguillon sont moins connues, et 
cependant il semblerait qu'il y avait là des esprits 
plus solides et des cœurs plus dévoués. On ne peut 
oublier que Montesquieu, seul à Paris avec Dar- 
cet, son secrétaire, est mort entre les bras de 
ses deux amies, la duchesse d'Aiguillon et ma- 
dame Dupré de Saint-Maur. C'est à cette dernière 
que M. Louis Vian a emprunté le récit le plus 
touchant et le plus vrai des derniers instants de 
Montesquieu. 

Tout ce que peut révéler une biographie se 
trouve dans le livre de M. Louis Vian; la seule chose 




Il 

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I 
V 

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1 



Vj PREFACE. 

que ne puisse y mettre le disciple le plus dévoué, 
l'admirateur le plus sincère, cest le génie du ^ 

maître , c'est cette flamme, qui d'un homme sem- 
blable aux autres par ses misères fait un esprit 
supérieur, qui animera de sa pensée une longue 
suite de générations. 

Plus on étudie les écrits de Montesquieu, plus 
on est frappé de la profondeur et de la justesse 
de ses vues. Je ne crois pas que depuis Aristote 
le monde ait connu un politique de cette trempe ; 
il y a telle page de V Esprit des Lois qui semble 
écrite d'hier, pour donner une leçon à l'Europe, 
ne lut-ce que celle où l'auteur s'élève avec tant 
de raison contre la foUe des armées permanentes. 

Mais plus on apprécie l'écrivain de génie, plus 
s'accroît le désir d'en connaître la vie ; c'est un 
goût naturel qui nous porte à nous faire les con- 
temporains de ceux que nous admirons ; nous 
voudrions les entendre, leur parler, et souvent nous 
sommes de leur famille beaucoup plus que ceux 
que le hasard du sang leur a donné pour héritiers. 

On ne saurait trop encourager ces études bio- 
graphiques qui rajeunissent de grandes figures 
trop délaissées, et qui réveillent l'admiration et 
la reconnaissance. 



Les amis de Montesquieu ne sauraient assez 
remercier M, Louis Vian, qui n'arien négligé pour 
restituer sa fraîcheur première à ce portrait trop 
longtemps oublié. Pour ma part, je ne saurais 
dire trop hautement combien je suis obligé à 
M. Louis Vian pour tout ce qu'il m'a appris de 
nouveau et de piquant sur le grand homme que 
nous honorons d'un même culte et d'une même 
affection. 

Éd. Laboulaye. 



IMliODUCTiON 



XOTIFS [«LtTIQUES 


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CE TRAVAIL. — H 


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IUGEMENT6. — 


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d'une VÉRITABL 




E DE MONTESgOIBU 













Il est une nation favorisée entre toutes, aussi habile 
à manier les armes que la plume et la parole, excel- 
lant dans les Arts, les Lettres et les Sciences, pleine 
de bravoure, de gaieté et de gloire, douée d'un bon 
sens presque égal à son esprit, jetant ses idées aux 
quatre coins du ciel et les reprenant lorqu'elles ont 
réussi chez les autres, prête comme un enfant gâté à 
se révolter ou à se laisser conduire, divisée pendant 
la paix et unie pendant la guerre. Mais ses qualités 
sont compromises par un défaut , l'ignorance poli- 
tique. 

Durant les quatorze siècles qu'a duré son ancienne 
monarchie, le Irait fut peu sensible, parce que la 



M 



Il INTRODUCTION. 

royauté assumait la responsabilité du gouvernement et 

que rÉtat c'était elle. j 

Peu à peu quelques familles nobles, instruites par 
l'exemple et désirant occuper leurs loisirs d'une façon 
élevée, prirent part au maniement des affaires; le 
mal ne parut pas trop encore. 

Dans la troisième période, le pouvoir tomba entre 
les mains des classes riches qui, faute de traditions, 
eurent pour se guider l'étude de l'histoire, Texpé- 
rîence des choses, des hommes et de l'argent. 

Aujourd'hui,, grâce à la suppression du cens, cha- 
cun est électeur et veut être député, sénateur, minis- 
tre, voire président de la République. Jamais la 
nécessité de connaître les questions sociales n'a été 
plus urgente; car le suffrage universel, sous peine 
d'être une force numérique, a pour condition préalable 
l'instruction primaire. 

Cette étude nous permet d'avoir un jugement sur 
les institutions nationales, nous apprend l'importance 
de nos devoirs et de nos droits, nous empêche d'être 
le jouet des tyrans qui sont des sophistes et des 
sophistes qui seraient des tyrans, nous commande le 
dévouement à la patrie et nous enseigne l'amour intel- 
ligent de l'humanité. 

Allons donc à cette école, et appliquons-nous à qui 
saura le plus vite le nouveau métier, le métier de 
citoyen. 



INTRODOCTIOX. 

Le maître existe depuis cent vlngt-ciuq ans. 



Ses 



livres ont déjà Formé quelques élèves ; ils peuvent en 
instruire davantage. La science gouvernementale, 
avec ses principes et ses faits, se trouve sans parti 
pris chez lui ; et nul n'est plus capable, en deliors de 
tout régime, de faire connaître ce qui est vrai et ce 
qui est possible en politique. 

C'est la France qui possède ce grand profes- 
seur de droit constitutionnel, et son nom est Montes- 
quieu. 

Malheureusement , comme il l'avait prévu lui 
.même', il est dans une position à part : on l'approuve 
ou on le critique beaucoup, on le cile davantage, 
mais on le Ht peu, et on l'étudié encore moins, sauf 
à se vanter de le connaître, car sa connaissance 
bonore. 

Le mot de cette énigme m'a longtemps préoccupé. 
Certes Montesquieu n'a aucune des qualités qui met- 
tent toujours à la mode cbez nous, ni la raillerie des 
choses saintes, ni la passion do l'égalité ; pourtant ses 
œuvres sont incontestablement immortelles. J'attri- 
buai la manière dont il est traité; d'abord à la légèreté 
prétentieuse du public énervé par la bourse, le théâtre 
et le journal. Ensuite les gens sérieux ne sont-ils pas 
fatigués de lui comme les paysans grecs l'étaient 



B II (lE 



.»;«F0». 



l'plus ap|>rouïù que lu. i 



IV INTRODUCTION. 

d'Aristide ou comme les Romains de Juvénal l'élaient 
de la probité : laudatur et alget. L'expérience m'ap- 
prit enfin toute la vérité. Il n'est très-intéressant et 
très-instructif que quand il est devenu très-clair, c'est- 
à-dire à mesure qu'on possède mieux sa vie et son 
siècle. 

Alors j'ai eu l'idée d'écrire sa biographie pour 
encourager le public à ouvrir ses livres, l'aider à s'y 
plaire et lui permettre de les comprendre ou du 
moins pour en fournir quelques citations précises et 
en donner une idée exacte aux gens qui veulent en 
parler quand même. 

Une hésitation m'est venue. Nous ne sommes plus 
au temps' où Montesquieu passionnait les esprits, où 
Marat concourait pour son éloge, où les Conseils des 
Anciens et des Cinq Cents proposaient de lui rendre 
les honneurs du Panthéon, où im employé des 
douanes faisait un poëme de vingt-six chants à sa 
gloire, et où ses œuvres se vendaient à une ou 
deux éditions par année. Un libraire m'a dit ré- 
cemment : a La moitié de Montesquieu est morte 
« avec l'ancien régime, et l'autre est entrée dans 
« nos institutions, en sorte qu'il n'y a plus lieu de le 
« réimprimer. » 

Je persiste dans mon projet, par reconnaissance 

I. Voir, injra^ Écrils sur Montesquieu par ordre de date. 



INTRODUCTION. v 

pour cet écrivain qui a été le Descartes de la politique 
et de la législation : 

Nous courons, mais sans lui nous ne marcherions pas. 

Il faut bien, d'ailleurs, que mon dessein ait quelque 
utilité, si j'en juge par les encouragements qu'il a 
reçus des hommes les plus distingués : des publi- 
cistes comme MM. AUoury, Hervé, Laugel, Douhaire, 
Lavedan et Francisque Sarcey; Mgr Darboy et 
M. l'abbé Trouilh ; MM. Ortolan , Bonnier , Gide , 
Guyot et Barkhausen, professeurs de droit ; des séna- 
teurs tels que MM. de Meaux, de La Sicotière et 
Sacase ; des conseillers d'État, des députés, des avo- 
cats et surtout le ministre d'État d'Italie, associé de 
notre Académie des sciences morales et politiques, 
M. le comte Sclopis, qui me précède dans la même 
carrière, où il a laissé des traces lumineuses *. L'Aca- 
démie de Bordeaux a couronné mon premier essai. 
M. Ed. Laboulaye, sénateur, membre de l'Institut, 
professeur de législation comparée au Collège de 
France, dans l'édition définitive qu'il donne de son 
auteur favori*, veut bien m'appeler « l'homme qui 
c( mieux que personne au monde connaît Montes- 



1. Recherches historiques et critiques sur V Esprit des lois 

2. Œuvres complètes de Montesquieu , avee les variantes des pre- 
mières éditions, etc. Paris, Garnier, 7 vol. in-8. 



VI INTRODUCTION. 

« guieu et ses ouvrages. * Enfin M. Guizbt m'a écrit, 
le 4 \ septembre 4 87 1 : 

Voas avez biea raisoD d'étudier à fond et minutieuse- 
ment tout ce qui se rapporte à Monles(fuieu. 

De tous les grands esprits du dix-huitième siècle, il est, je 
crois, celui qui restera le plus grand dans tous les siècles, et 
duquel notre siècle en particulier a le plus à apprendre et le 
moins à désapprendre. 



* 
« « 



Caton l'Ancien avait composé des Annales, pleines 
de faits, de lois et de batailles, sans y mettre le nom 
d'aucun citoyen, rapportant à Dieu et à la patrie tous 
les services rendus. 

Peu à peu, à mesure qu'on a cru moins aux prin- 
cipes, on a cru davantage aux hommes, et le progrès 
a changé le style des auteurs. Aujourd'hui, dans 
notre société cosmopolite et athée^ l'égoïsme a fait 
naître la biographie qui est la glorification de l'indi- 
vidu. 

Une nouvelle cause a développé ce genre de litté- 
rature. Depuis que l'histoire a cessé d'être un art pour 
devenir une science, l'érudition nous a montré que 
les détails ont leur importance, et que la vie des 
grands hommes est le commentaire le plus pathétique 
de leur temps et du genre qu'ils ont illustré. 

Les Anglais ont consacré deux volumes à un des 



INTRODUCTION. vi[ 

marins qui ont tente de découvrir le passage du pôle 
nord ; les Allemands ont fait une Vie de Jésus pour 
établir que Jésus-Christ n'a jamais existé; la mode en 
Italie est de s'occuper des musiciens célèbres, et 
chez les Espagnols de peindre les grands ascètes. 
Nous , nous préférons nous occuper des militaires , 
depuis la chanson de Roland jusqu'à l'histoire de 
Napoléon. 

Quelques écrivains prennent pour sujets des inven- 
teurs, ceux-ci des poètes, ceux-là des princes, beau- 
coup des actrices. 

Nulle part, môme enFrance, il n'y a personne, ni 
magistrat, ni publiciste, ni docteur es lettres ou en 
droit, qui ait entrepris un travail biographique sur 
Montesquieu ' . Depuis longtemps des maîtres de la cri- 
tique s'en sont plaints. 

D'après l'un ', le mal vient de ce qu'il vécut alter- 
nativement trop dans la solitude ou dans la société, 
tantôt avec les gens du monde, tantôt avec les pay- 
sans, peu avec les écrivains : prudence fréquente chez 
les moralistes, qui aiment mieux être observateurs 

I. pendant quo J'achève d'ioiprimer ce volame, on rue signale, 
dîna V Unineriilé ealholique, une t Ëlude sur un grand hommo dudli- 
hnitième siècle, i qui n'eet autrs que Montesquieu, par M, Algar Grl- 
>eau. Lea huit articles parus de 1839 à IS42, dans celte reiue, sont 
pleins de recherches, mais ils ressemblent plutôt ï une J^rutation 
Ihiologique qu'à une histoire de notre auteur. 

3. Auger, Vie de Moiileaquïeu, dans les Ofiicres compiles de Mon- 
leiquieu. Paris, LeFebvre, 13Î0, 



Vill INTRODUCTION. 

qu'observés. L'autre * aUègue que Montesquieu est un 
de ces hommes qu'on n'aborde qu'avec crainte, à cause 
de la considération qu'ils inspirent et de l'espèce de 
culte dont ils sont l'objet. Peu s'en faut qu'il ne sou- 
tienne que c'est une religion reconnue en France ^. 

Mauvaises raisons, indignes de notre temps ! Sous 
le prétexte donné par Saint-Simon que c il faut tout 
dire, parce que cela sert à Thistoire ', i de savants 
indiscrets ont publié les mémoires les plus intimes 
et les lettres les plus familières du dix-huitième siècle. 
Pourquoi ne pas y fbuiller ? Nous avons fait nos huma- 
nités dans les Causeries d'un vieil étudiant en mé- 
decine. Pourquoi ne pas chercher à regagner en pré- 
cision ce que nous avons perdu en respect ? 

A mon avis, formé par quinze ans d'études et de 
réflexions, ce qui paralyse les biographes de Montes- 
quieu, c'est qu'ils ont devant eux une légende et des 
erreurs dont Gœthe * lui-même ne s'est pas douté. 

Loin de moi de médire des traditions ; le meilleur 
de notre histoire en est composé, et elles sont presque 
toujours le récit fabuleux d'un fait réel; mais la 



1. Sainte-Beave, Causeries du lundi, Garnier, 18S2. 

2. « La gloire de Montesquieu, eomme celle de Bossuet et de Ra- 
cine, est une de ces religions françaises. » M. de Bonald. 

3. Mémoires, 1719, ch. ii. 

4. Des hommes célèbres de France au dix^huiiiéme siècle^ traduit 
de Tallemand par de Saur et de Saint-Oeniès. Paris, Renouard, 
1823. 



IMTttODUCTION. n 

légende de Montesquieu s'est formée d'une façon qui 
a besoin d'être expliquée. 

It était d'usage, sous l'ancien régime, dans les 
grandes familles de robe, que le fils aine composât la 
vie de son père. C'étaitune espèce de discours qui ser- 
vait moins à faire connailre un personnage qu'à pré- 
senter à ses enfants et à ses collègues un modèle des 
vertus domestiques et parlementaires. 

Le hasard protège toujours les chercheurs ; M. Le- 
fèvre, marchand d'autographes, qui le tenait sans 
doute de Villenave, rédacteur des Annales politiques, 
m'a vendu un manuscrit' de vingt pages in-8° inti- 
tulé : Mémoire pour servir A Véloge historique de 
M. de Montesquieu par M. de Secondât son fils, 
et daté du 4 avril 1735. Ce document réunit les 
conditions du programme ; Sem et Japhet n'en ont 
pas usé autrement vis-à-vis de leur père ; chacun doit 
en faire cas. Ma seule peine est qu'il ait servi de base 
à tout ce qui a été écrit sur Montesquieu. 

Je n'ose pas dire que M. de Secondât, homme soi- 
gneux de la gloire de sa maison, ait envoyé des copies 
de sa noticeà tous les auteurs qui lui en demandèrent 
Pourtant Dreux du Radier s'en prévaut dans ta table 
du Journal dé Verdun ; d'autres le firent croire 



Voir, BUr ce inanuscril, l'Àaiiie litlér-airr, 
e qui préeède les (^iwres de Moiilcsquia 
. Puri», 1817. — Il eat imprimé infra pou 



X INTRODUCTION. 

comme Haupertuîs et Solignac, lorsque, en 1755, à 
l'Académie de Berlin et à celle de Stanislas, ils pro- 
noncèrent un éloge de Montesquieu rempli de rensei- 
gnements semblables et faux. C'était la légende fami- 
lière qui se faisait, comme le premier pas, sans qu'on 
y pense. 

Vous trouverez partout le morceau que madame 
d* Aiguillon elle-même appelait c l'apothéose de Mon- 
tesquieu ^ 1 D'Alembert le publia deux fois. En tète 
du cinquième volume de l'Encyclopédie^ au mois de 
novembre 1755, il l'accompagna de cette note : c La 
c famiUe a eu la bonté de nous fournir les mémoires 
c dont nous avions besoin. * Dans ses œuvres pos- 
thumes revenant sur une anecdote, il ajouta : c Ce 
c détail n'est pas exact, quoique nous l'ayons rap- 
c porté d'après un Mémoire que la famille nous avait 
« fourni. » Je ne vois dans cet éloge qu'une légende 
philosophique, écrite par un sectaire qui veut absolu- 
ment se faire un complice de plus. 

Le morceau oratoire de Villemain sur Montesquieu 
est un des chefs-d'œuvre de l'éloquence appliquée à 
la critique littéraire, et l'apologie du gouvernement 
constitutionnel. Mais le genre ne comportait pas les 
particularités qui nous charment tant aujourd'hui et 
qui peignent mieux que l'art le plus consommé. 

1. Correspondance de madame du Veffand, édit. M. de Lescure. 
Paris, Pion; Lettre de Paris, 3 octobre 1755. 



INTRODUCTION. xf 

Aussi riiommfl y est-il eiïacé par le publiciste. Voilà 
encore la légende prise, cette fois, parle côté poli- 
tique. 

Excepté le talent il n'y a rien à remarquer dans les 
notices sur Montesquieu faites depuis sa mort jusqu'à 
ces derniers temps. Les auteurs ' se sont plus ou moins 
copiés les uns les autres, sans se citer ni se contre- 
dire. Quant h Walckenaër, auteur de l'article public 
dans la Biographie universelle de Michaud, je m'é- 
tonne que cet érudit, qui avait contribué à faire lever 
le séquestre mis sur les biens du pelil-fils de Monles- 
quieu émigré, se soit contenté de faire un mélange des 
trois légendes. 

Un dernier embarras encombre celte biographie, 
car les préjugés ne vont pas sans erreurs. Je pourrais 
satisfaire la malignité du lecteur, en lui racontant 
mes courses et mes luttes à la recherche de la vé- 
rité. Pour montrer l'utilité du pyrrhonisme en his- 
toire, il me suffira de raconter la découverte de 
deux inexactitudes, dont ia plus sérieuse vient des 
étrangers. 

Une généalogie des Secondât, publiée, en 1858, 
dans le Nobiliaire de Guyenne et Gascogne par 
0' Gilvy, allègue que Montesquieu t avait épousé 
< en 17(5, à Clérac, le 22 mars, noble dame de Lar- 

1. Voir, iiifra. Écrlla sur Uanlcsiuieu [Mr ordre de date. 



XII INTRODUCTION. 

c ligue. » Je demandai, sans malice, au maire du pays 
indiqué cet acte de mariage ; il me répondit qu'il ne 
l'avait pas. Un de mes amis, qui est expert en héral- 
dique, se piqua de retrouver l'acte et y parvint. Cette 
pièce, inconnue jusqu'ici, prouve que « Montesquieu 
c avait, en 17iS, le 30 mars, épousé à Bordeaux, Jane 
c Lartigue.Y Ainsi, le renseignement exact sur l'année, 
était faux sur le mois, sur le lieu, sur l'orthographe 
du nom et sur la particule. 

L'autre exemple est plus important. Tous ceux qui 
se sont occupé de V Esprit des Lois^ savent qu'il a passé 
devant la Congrégation de Y Index. Mais a-t-il été con- 
damné? Les uns le croient, jugeant d'après leur con- 
science et se rappelant que Montesquieu n'a pas fait 
intervenir Dieu dans la formation des sociétés et a 
expliqué l'histoire de tous les peuples par l'influence 
des cUmats, Selon les autres, le duc de Nivernais, 
ambassadeur près du pape, était parvenu à épargner 
à Montesquieu une condamnation; Sainte-Beuve le 
tenait de Dupin, qui le tenait de François de Neu- 
château, qui le tenait des parents du duc de Niver- 
nais. Pour savoir la vérité, il suffisait de consulter 
une publication périodique du Saint-Siège : Index 
librorum prohibitorum. 

Ah I les moutons de Dindenault , comme ils 
suivent toujours celui de Panurge ? Encore s'ils 
avaient quelque autre qualité; mais ils sont durs 



INTRODUCTION. Mil 

comme la routine et paresseux comme la soltiso 
humaine ! 

Telles sont la légende et les erreurs répandues sur 
Montesquieu. Ce n'est, en conscience, pas assez pour 
le faire connaître maintenant surtout. Mais, avant de 
semer le blé il faut arracher du champ l'ivraie qui en 
occupe la place. 

Autrefois la critique littéraire demandait à un écri- 
vain ses livres et un peu son temps; elle les étudiait en 
détail, y cherchant l'écrivain, l'hislorien, le philosophe, 
l'économiste, le législateur, et en faisait une analyse 
aussi ingénieuse qu'éloquente. Le dernier mot sous 
cette forme a été dit, en 1839, sur notre auteur par le 
ministre, actuel de l'Intérieur en Hollande, M. Heems 
kerk, dont le coup d'essai fut un coup de maître. Son 
ouvrage est une thèse de doctorat de trois cents 
pages , écrite en latin , sous le titre de Spécimen 
inaugurale de Montesquivio ; elle m'aurait découragé, 
si elle eut été complète sur la biographie. 

Aujourd'hui on prend moins d'intérêt aux œuvres 
qu'à l'homme, on veut savoir où, comment, pourquoi 
il a écrit, et les petites circonstances de sa vie, celles 
où nous agissons plus naturellement que dans les 
grandes. Abélard nous intéresse plus par ses amours 
que par ses livres. Aussi les professeurs de rhétorique 
sont-ils obligés d'être moralistes. 

Pour combler une lacune, j'ai donc voulu essayer 



XIV INTRODCCTIOrï. 

de faire cette notice, et je m'y suis préparé par tous 
les moyens. 

Il existe chez un descendant très-éloigné de Mon- 
tesquieu des correspondances et des manuscrits iné- 
dits, qu'il a refusés à Walckenaër, à Lalné, même à 
Cousin. Je suis allé d'abord me faire traiter de même 
par ce gardien des Hespérides. Une pensée diverse de 
son ancêtre aurait dû me détourner de cette démarche : 
« J'avoue, dit Montesquieu, que j'ai trop de vanité 
« pour souhaiter que mes enfants fassent une grande 
« fortune ; ils regarderaient mon tombeau comme le 
« monument de leur honte. Je puis croire qu'ils 
« ne le détruiraient pas de leurs propres mains, 
« mais ils ne le relèveraient pas, s'il était à terre. » 

Ma seconde préoccupation a été de travailler sérieu- 
sement pour apprendre l'histoire de son siècle dans 
les mémoires, les journaux politiques et littéraires, 
dans les chroniques, dans les romans, les pièces de 
théâtre, les almanachs, les tableaux et les vignettes, 
afin de bien apprécier les événements oix il a vécu et 
les allusions qu'il a pu y faire. 

Dans tous les pays civilisés, on. a écrit des volumes 
sur, pour et contre lui ; ils m'ont passé sous les yeux ; 
car on ne connaît un génie de cette trempe que quand 
on a entendu parler de lui ses amis et ses critiques, 
les disciples qu'il a faits et les institutions élevées sur 
ses plans. 



IMRODDOTION. KV 

Je me suis donné le luxe d'aller voir tous les por- 
traits, médailles, médaillons, bustes et statues qui 
ornent ses œuvres, ses biographies, les musées, les 
bibliothèques, les Académies, les tribunaux, les parle- 
ments, les places publiques et les cabinets d'ama- 
teurs. Puissé-je avoir emprunté quelques traits à 
Dassier, à Graleloup, à Clodion, à Ëisen, à de Sève, à 
Marillier ou à Lemoine. 

Il m'a été permis de visiter le château où il est né 
et la maison où il est mort, ses habitations de ville et 
de campagne. Dans ces lieux divers, j'ai recueilli les 
traces de son séjour et des renseignements précieux. 
Tantôt les êtres m'ont expliqué ses théories, tantôt un 
usage particulier ses critiques générales. 

On sait sur son compte bien des détails, mais ils 
sont disséminés un peu partout. Des érudils tels que 
MM, Edouard et Hippolyle Fournier, Borel d'Hauterive, 
Ravenel, Gustave Brunet, Maurice Tourueux, Ta- 
misey de la Roque, Félix Frank, Judicis, Challa- 
mel, Vatel, d'Auriac , Schwab, I,orédan Larchey, 
Vaillant, Malassis, Desnoiresterres, Gaullicur, Edmond 
Cougny, Charles Strauss et Thézard, m'ont signalé 
tout ce qu'ils ont rencontré. Mes meilleurs aides ont 
été un avocat distingue de la Cour de cassation 
M. Fliniaux, M. le docteur Guérard, un des plus savants 
médecins de Paris, M. Céleste, Tingénieux, laborieux 
et consciencieux employé de la bibliothèque de Bor- 



XVI INTRODUCTION. 

deaux, enfin les manuscrits d'un avocat au Parlement 
de Guyenne, nonmié Bernadau, qui avait gardé note 
de toutes ses conversations avec les contemporains 
de Montesquieu. 

Mon cabinet contient ses éditions originales, parues 
soit en France, soit à l'étranger, dans lesquelles se 
trouve sa première pensée. L'amour de mon sujet m'a 
fait acheter aussi toutes celles qui ont suivi, de son 
vivant ou d'après sa dernière volonté, afin de me rendre 
compte des exigences de la censure à son égard et des 
progrès de son génie. 

De plus, beaucoup de ses productions sont égarées 
dans des recueils avec lesquels elles n'ont aucun rap- 
port. Une grande quantité de pièces et de lettres non 
imprimées sont dans des dépôts publics ou entre les 
mains de MM. Etienne et Gabriel Charavay, Boutron, 
Prosper Faugère, Victor Cousin, Boilly, Feuillet de 
Conches, Dambry, Philippe de Saint-Albin, Truelle 
Saint-Evron, Stozzi et le comte Sclopis. Je les ai réu- 
nies, et j'ai appelé inédits non-seulement tous les 
morceaux non imprimés, mais tous ceux qui, éma- 
nant de Montesquieu, n'ont pas encore été publiés 
dans ses œuvres. 

Ce long travail de recherches, de promenades, de 
collation, de méditation, n'a été qu'un plaisir pour 
moi; car il me paraît qu'ainsi j'ai obtenu un Montes- 
quieu véritable. 



INTRODUCTION. XVII 

Les écrivains ne l'ont jamais représenté qu'en buste, 
comme madame de Staal, et drapé à l'antique, comme 
Sylla ou comme Eucrate. Je l'ai montré delà tète aux 
pieds avec ses habits, ses mœurs, ses livres et son 
temps. Les accessoires, sans jouer un rôle inopportun 
dans sa vie, y auront place : la ressemblance tient au- 
tant aux petits détails qu'aux lignes d'ensemble. Ce 
sera peut-être moins grand, mais sans doute plus réel 
et plus animé. Socrate nous est connu par deux de ses 
disciples : Platon l'a idéalisé; Xénophon l'a peint au 
naturel. Je préfère les Mémorables aux Dialogues^ 
comme on préfère le fruit à la fleur, et la vérité à la 
vraisemblance. Plutarque, en digne prêtre d'Apollon, 
a composé des Vies pour porter les hommes au 
bien par des narrations édifiantes; les biographes 
d'aujourd'hui, sans sacrifier aux préoccupations mo- 
rales, ne s'appliquent qu'à l'exactitude des détails 
historiques. 

Un tel procédé, plus exact qu'aimable, n'aura pas 
l'assentiment de tous les lecteurs. Les uns m'accuse- 
ront de porter atteinte à la magistrature, en con- 
fessant les faiblesses d'un magistrat, cbnmie si une 
exception du dix4iuitième siècle infirmait une règle 
du dix-neuvième'. Les autres me reprocheront d'avoir 

1. Transporter dam des sièdea recolés tootes les idées dn sièele où 
l'on Til. c*est des soarees de rerreor celle qui est la plos ICeonde. A 
des gens qoi reoient rendre modernes tous les sièeles aneiens. je dirai 

h 



XVIIî INTRODUCTION. 

manqué de respect à un grand homme, parce que 
j'ai parlé de ses bonnes et de ses moindres actions : 
Henri IV, en pareil cas, répondit à l'ambassadeur 
d'Espagne que son maître avait assez de vertu pour 
avoir des défauts. La majorité se plaint déjà qu'on 
lui ait changé Montesquieu. Pardon, Messieurs! 
vous ne l'aviez pas lu ; sans quoi, vous auriez trouvé 
que mes recherches n'ont fait que préciser ce que les 
lettrés soupçonnaient depuis longtemps. 

Mais je m'emporte peut-être contre des critiques 
imaginaires, au lieu de donner, avant de finir, 
des explications utiles. En Allemagne et en Angle- 
terre, les biographies ressemblent un peu à des bu- 
reaux de renseignements ; chez nous on les prendrait 
pour des mémoires apocryphes. Quelques écrivains 
remplissent leur texte de documents et mettent des 
notes au bas de toutes le^ pages : c'est comme si les 
directeurs de théâtre promenaient dans les coulisses le 
public qui vient au spectacle. D'autres ne donnent 
pas leurs sources et rectifient leurs prédécesseurs sans 
les citer, dans la crainte d'interrompre la narration, 
de passer pour pédants ou d'être pillés sans être cités. 
Mon souci a été de garder le miHeu entre ces deux 
méthodes. 

D'ailleurs, pour faire cette notice, j'ai été guidé par 

ce qae les prêtres d* Egypte dirent à Solon : « Athéniens, vous 
n'êtes que des enrants. Esprit des tois^ 1. XXX, ch. xiv. » 



INTROniJUTION. , XIK 

les succès qii'out obtenus les derniers travaux sur 
Labruyère , Beaumarchais , Voltaire el Cromwell. 
MM. Fournier, de Loménie, Desnoireslerres et Carlyle 
sont des maîtres pour qui l'histoire universelle est une 
suite de biographies, et qui saveat retrouver un siècle 
dans la vie d'un homme ou la vie d'un homme dans 



Je ne les ai pas pris pour modèles avec l'espoir, 
mais avec le désir de les égaler ; car il faut sans cesse, 
auteur ou lecteur, suivre le conseil de don Diègue à 
son flls, Le Cid ; œ Arda pam anlir, en toutes choses, 
« tâchons de nous élever. » 



.«* ' 



; < 



HISTOIRE 



MONTESQUIEU 



La Gascogno et les Gascons. — Rordcoux et 1b3 Bordelais. — La patoi; 
gascon. — Le cUâtcau da La Ilrède. — Lu faniilla da Moiita^uiDii. — 
Ses parents : son pfero, seigneur d'iui fief; boh oncle, roonibro d'un 
l'atloment. — Son portrait. 



Avant que l'Assemblée constituante eût morcelé la 
France en départements et que la facilité des commu- 
nications, à force de multiplier les voyages, eût rendu 
semblables les pays et les habitants, nos provmces 
avaient toutes un caractère différent. Mais il n'en esis- 
tait pas de plus singulière que le Bordelais en Gas- 
cogne. 

Cette contrée*, qui est également éloignée du Nord 
et du Sud, abritée du siroco par les contre-forts des 
Pyrénées, garantie de la sécheresse par le voisinage 
de l'Océan, a toujours eu un climat tempéré, où il ne 



2 CHAPITRE PREMIER. 

fait ni chaad ni froid, et où il n'y a ni ploie ni vents 
excessifs. • 

Le sol est fort varié. Çà et là s'étendent des vallées 
riantes, étroites, sinueuses, encaissées, à pentes 
douces, couvertes de céréales et de prairies arrosées 
par de petites rivières frétillantes et desservies par un 
grand fleuve navigable. Ici sont les landeSj champs 
plats, sablonneux et arides où poussent des sapins 
dans des touffes de bruyère. Ailleurs se groupent de 
nombreux et pauvres mamelons nommés dunes, qui 
ressemblent aux vagues d'une mer pétrifiée. Enfin 
sur les coteaux, les collines et les hauteurs, voici les 
graves, cette couche de graviers, qui absorbe la cha- 
leur pendant l'été et qui garantit de la gelée pendant 
l'hiver; terre sacrée qui produit la vigne et donne 
au vin de Bordeaux c quelque chose de fin et d'exquis, 
de net et de dépomUé, et un peu de tannin *. • 

Ce bel et bon pays, parsemé de villes coquettes, de 
pittoresques bourgades, de jolis châteaux, coupé de 
bois, de culture, de prairies, de terres labourables, 
de céréales, de chanvre et d'oseraies, offre l'idée de la 
véritable aisance : de tout un peu. 

L'originaUté de cette région est d'avoir subi un 
grand nombre d'invasions et de conquêtes. Les Ro- 
mains y apportèrent le goût des arts les plus raffinés ; 
les Goths y ont semé les erreurs d'Arius; les Arabes 



1. E. Desebanel, Phonologie des écrivaiiu, iQ-12. Paris, 1864, 
p. 40. 






1 



LA GASCOGNE ET LES GASCONS. 3 

d'Eepagno lui ont montré le mahométisme; Charle- 
raagne et ses successeurs y ont fait prêcher l'Ëvangilc ; 
les Anglais, peudant Irois cents ans, lui ont donné des 
habitudes d'indépendance municipale et môme féo- 
dale; les Vaudois et les Albigeois l'ont dégoûtée de 
la Réforme, et Henri II l'a découragée de faire de 
l'opposition. Après quoi il ne faut pas s'étonner 8i les 
Gascons, depuis les Politiques du seizième siècle jus- 
qu'aux GÎTondùts de la Révolution, ont été mobiles, 
spirituels, éloquents, hardis, ingénieux, fins, fanfa- 
rons, actifs, moins pratiques que positifs, peu pu- 
diques comme les méridionaux, et surtout hâbleurs, 
comme le renard de La Fontaine, c'est-à-dire doué» 
de ce accpticisme qui procède d'un caractère heu- 
reux et d'une imagination vive, égayé les affaires 
avec un bon mot, excuse les fautes par des sophig- 
mes, ne recule pas devant un paradoxe, aime l'hy- 
perbole, discute sans conclure et se platt à embellir 
la vérité. Nos pères appelaient « tour de gascon » une 
action habile, et a gasconnade » un jeu d'esprit. 

La capitale do ce pays mérite aussi une mention. 
Bordeaux, située ni trop loin ni trop près de la mer est 
desservie par un fleuve qui fait d'elle un port. Autre- 
fois une muraille, percée de douze portes et défen- 
due par trois forteresses , l'enveloppait de tous les 
côtés. Les monuments publics y étaient rares, mais 
les maisons y étaient bien aménagées dans des rues 
larges et autour de places nombreuses : on s'y sentait 
h l'aise et à l'abri pour aller et venir, y faire le com- 



4 CHAPITRE PREMIER. 

inerce et l'industrie. Des privilèges municipaux, con- 
servés à travers les siècles, ajoutaient à ces avantages. 
Les habitants , faciles sur les principes, se proposant 
pour but la fortune et ne comptant que sur le travail, 
n'étaient soucieux que de la liberté individuelle. Le 
despotisme qui menace les intérêts, et la démocratie 
qui subordonne les affaires à la politique, leur étaient 
également odieux ; leur idéal était ce gouvernement 
qui protège chacun et ne gène personne , enfin « qui 
« va à son but à moins de frais, celui qui conduit les 
a hommes de la façon qui convient le mieux à leur 
« penchant et à leur inclination*. » D'ailleurs les gens 
aisés ont des goûts modérés : ils ne sont ni dévots, 
ni athées, ni rêveurs, ni passionnés ; ils aiment Tordre, 
l'économie, le bon sens, l'esprit et même les arts^. Tels 
étaient les Bordelais. 

Ces paysans et ces citadins avaient, comme on le 
voit, im caractère très-particulier : pour comble, ce qui 
en devait être ou un des effets, ou une des causes, il 
existait un patois gascon. Sans doute le français était 
leur idiome, mais, dans la campagne, ils y substi- 
tuaient un dialecte de la langue d'oc que Montaigne * 
trouvait « singulièrement beau, sec, bref, signifiant, 



1. Lettrée persanes ^ I. lxxx. 

2. E. Bersot, Études sur la philosophie du dix-huiiiême siècle : 
Montesquieu. Paris, Ladrange, ia-12, 1852, p. 65-69 ; — Brissaud, tes 
Anglais en Guyenne, 1875, Paris; — et les articles de M. Lud. Dra- 
peyron, XÏX*^ Siècle, novembre et décembre 1876. 

3. Essais, liv. Il, ch. xvii. 



1 



LE CHATEAU DE [.A BREDE. 5 

« mâle, militaire, nerveux, puissant et pertinent. « 
Les habitants des ■villes lui empruntaient des tour- 
nures de phrases et s'en servaient pour donner des 
acceptions inusitées aux mots ou même pour enforger. 
Tous les auteurs méridionaux font des gasconismes, 

A quinze kilomètres sud-est de la capitale de ce 
pays, au milieu de ces choses, de ces hommes et de 
ce langage, mais un peu à l'écart, dominant !a vallée, 
au centre de vastes prairies et enveloppée d'arbres qui 
la cachent au soleil du Midi, se dressait comme un 
grand sphinx une immense masse noire. 

C'est un donjon gothique, polygone presque rond 
offrant dix-sept pans droits et soixante-quatorze mètres 
de circonférence, flanqué à l'ouest d'une grosse tour 
fendue du haut en bas, ornée de tourelles à mâchi- 
coulis, couronné de créneaux, éclairé de fenêtres irré- 
gulières, baigné tout au tour par des fossés d'eau ^ive 
qui varient de quatorze à trente-cinq mètres de large, 
du reste inaccessible excepté au moyen de trois ponts- 
levia successifs qui sont défendus par des barbacanes 
à meurtrières. Comment ne pas être orgueilleux, 
quand on est le maître d'une semblable citadelle d'où 
l'on peut braver le pouvoir et protéger ou opprimer 
ses voisins? 

Sur le fronton ogival de la porte d'entrée se présen- 
tait un écu, timbré d'un lortil de baron, supporté par 
riffons, entouré du cordon de Saint-Michel et 
I d'azur, à deux coquilles d'or, accompa- 



deux gri 

portant 



: gnées en pointe d'un croissant d'argent, t avec la 



a ORÀPItRE PRBMIER. 

devise : Virtutern fortuna secundat. Voilà le fief de 
LaBrède*. 

Ce château, moins fort par sa position que par Tépaîs- 
seur et la forme de ses murailles et par ses moyens 
de défense, avait été bâti au treizième siècle, par un 
seigneur gascon, féal du roi d'Angleterre, qui, sur 
Tordre de son maître, l'avait armé contre les soldats 
français. Il fut l'un des derniers boulevards de l'indé- 
pendance anglo-gasconne sous Charles VIT, puis de 
l'opposition parlementaire contre Louis XIV. Un de 
ses possesseurs devait commencer, au dix-huitîème 
siècle, les premières attaques contre la monarchie et 
la religion. 

Alors cette terre baroniale de La Brède était tombée 
en quenouille, ou plutôt, le 2S septembre 1686, une 
fille unique l'avait avec son titre apportée en dot à son 
mari. Ce furent le père et la mère de notre Montes- 
quieu^. 

Les deux époux étaient d'assez bonne noblesse; 
les ancêtres de Jacques de Secondât avaient occupé 
des emplois à la cour lettrée, amoureuse et protes- 



I. Léo Dfûuyn, la GHyénne mUitaire ^ ln»4. Bordeaux, 1865; ^ 
Labat, le Château de La Brède ^ dans le Becueil de V Académie d*Àgen^ 
1834;— Grouet, La Brède, in-8. Bordeaux, 1839; — O'gilvy, Nobi- 
lîaitÊ de GtiyeHne^ Bordeaux, 1858, in-4; — Fréd. Thomas, Vieilles 
lunes d'un avocat {Premier quartier), in-lS, HaclieUe» Paris, 1863. Le 
château de Montesquieu, 

3» Voir infra, comment il reçut ce dernier nom en héritage de son 
oncle ; — O'gilvy, Nobiliaire de Gn^emie, v» Secondât, in-4 . Bordeaux , 
1858;— Grouet, La Brède, in-8. Bordeaux, 1839; — Beaurein, Fa- 
riétis bordelaises, Bordeaux, 1784, t. IV et V. 



SON PKRE, SEIQNEDR D'CN FIEF. 7 

tante de Navarre et s'étaient convertis en même temps 
qu'Henri IV. Une famille anglaise, venue en France 
lors de la domination et restée après le départ de 
ses compatriotes, s'éteignait dans Marie-Françoise 
de Penel. Leurs enfants devaient avoir dans les veines 
des principes réformes et des idées constitutionnelles. 

Le baron, ancien garde du corps du roi, jnrat de 
Bordeaux, né en 1654, était éclairé et pieux; la ba- 
ronne, née en 1665, fut le modèle des vertus chré- 
tiennes, et a laissé une réputation de sainte. 

Il est bon de se rappeler ici en quoi consistaient alors 
les droits féodaux, que les services rendus, pendant 
le moyen âge et la renaissance, par la noblesse, 
avaient fait accorder à ses descendants'. 

Le seigneur, dans son domaine, avait à l'église 
une place ou, de son vivant, il recevait du curé l'eau 
bénite et l'encens, et, à sa mort, la sépulture, La 
taille, le guet, les prises, les douanes, les péages, les 
corvées personnelles, réservées aux autres, étaient 
pour lui remplacées par le service militaire à vie. Son 
fief, exempt du cens, lui permettait de percevoir tous 
les impôts qu'aujourd'hui l'Etat lève comme contri- 
butions directes ou indirectes, avec cette différence 
qu'alors les roturiers pouvaient toujours les acquitter 

1. Sanan de Hellhan, lu Couver nemeat, U» mrcurs et let eondiiioiu 
en France avaai la Réeoluiioii. Ëdit, M. Lescure, Paris, P. Malassia, 
in-lRi — Taine, les Origines de la France canlemporaine. Paria. 
HachGlte, lg7e, ia-B ; — Borel d'HauterïTe, annuaire de la nobletie. 
Paris, I8i3-1B77, in-18 ; — L.-R. Vian. Bittùhe du village de 
Saint-Ctiiroa, Salnl-Chéron, in-S, I3T3. 5 toI, le I". 



8 CHAPITRE PREMIER. 

en nature. Ajoutez le privilège paternel et onéreux 
de faire rendre la justice en son nom; enfin en 
échange de la renonciation au commerce et à l'in- 
dustrie, le droit de chasse, si important à cause des 
forêts giboyeuses qui existaient et des habitudes guer- 
rières qu'il entretenait. 

Aussi, pour conserver de telles propriétés dans les 
familles, et pour les rendre indivisibles et inaliéna- 
bles, avait-on trouvé le droit d'aînesse. 

Hors dç chez lui, les attributs du noble étaient de 
prendre le nom de sa terre, d'en porter le titre, de 
mettre partout ses armoiries timbrées et d'avoir le pas 
sur les bourgeois et les vilains. Il pouvait, sans se 
soumettre aijx juridictions inférieures, porter ses 
procès aux baillages , sénéchaussées et présidiaux , 
comme aujourd'hui les grand'croix de la Légion 
d'honneur au correctionnel et au criminel. Surtout il 
était admissible à tous les emplois civils, militaires et 
adminitratifs, à l'exclusion des roturiers. 

Après ces détails, on comprend que cette classe, 
ix'ayant pas besoin de s'enrichir, considérât qu'il y 
avait dérogeance à s'adonner à toute profession 
manuelle. 

On comprend encore mieux qu'un grand homme, 
mais un homme enfin, pourvu par sa naissance de 
tous ces avantages, en ait joui et même fait l'éloge. 
C'est en prison que Mirabeau a écrit contre les lettres 
de cachet, et Frédéric n'était pas roi quand il a réfuté 
Machiavel. 




SON ONCLE, MEMBRE D'DN PARLEMENT. 9 

Le membriï important de la maison qui nous occupe, 
veuf et sans enfants, était l'aîné, frtro de celui dont 
nous venons de parler, a un des pins beaux génies, 
a selon sa famille ', et peut-être l'homme le plus 
« libre et le plus juste de son temps, j> messiro 
Jean-Baptiste Secondât, baron de Montesquieu, prési- 
dent à mortier au parlement de Guyenne. 

A la fin du dix-septième siècle, il y avait deux sortes 
de noblesse, celle qui s'acquérait à l'armée, et celle 
qui s'obtenait dans la magistrature. La principale dif- 
férence entre elles était que l'une avait ses entrées à 
la cour, tandis que l'autre ne les avait, pour ainsi dire, 
pas : d'où naquirent des dédains el des jalousies dont 
tous les écrivains se sont fait les échos, et qui expli- 
quent quelques contradictions apparentes de \' Esprit 
des Lois; car l'auteur y exalte les nobles de robe *, et 
y critique les nobles d'épée. 

Les nobles de robe se composaient surtout des fils 
de riches financiers à qui leurs pères avaient acheté 
un hôtel et une charge près d'un parlement. 

Les parlements étaient moins nombreux el par con- 
séquent plus importants que nos Cours d'appel d'au- 
jourd'hui. 

Leur juridiction consistait notamment à enregistrer 
les lettres de grâce, à juger les appels comme d'abus 
sur requête civile et autres causes majeures, à statuer 



1. T. ft la On du volume, VElogt liliioriifiie de M, du Vouiesiiiicu, 
7. Eiprii if« £oi(, liv. XX, oh. xxii; liv. V, iv; Ht. III, v. 



10 OHAPITRE PRBMIER. 

sur les procès criminels intentés aux ecclésiastiques, 
aux nobles et aux magistrats, à décider en première 
instance les causes civiles personnelles, possessoires 
ou mixtes des privilégiés ayant droit de committimus 
au grand et au petit sceau. 

Ces corps avaient aussi leur côté politique. Les actes 
législatifs du roi devaient être soumis aux parlements, 
dont l'examen pouvait avoir l'un de ces deux résultats 
suivants. Ils les enregistraient *et les promulgaient, 
après avoir résolu leurs difficultés pratiques, trouvé le 
moyen de les concilier avec les anciennes ordonnances 
et consulté les besoins des populations. Dans le cas 
contraire, pour lui représenter les inconvénients de 
la mesure prescrite , ils adressaient au roi une suppli- 
que. On connaît l'origine, l'empiétement et l'annulation 
politique de ces cours souveraines ^ C'était le temps où 
le régent, par reconnaissance et par conviction, leur 
avait rendu le droit de remontrances. Le parlement de 
Paris venait de se faire exiler pour son opposition au 
système de Law et à l'enregistrement de la bulle Uni" 
genitus. Il fiit la seule partie de la nation qui eut l'idée, 
sinon l'amour de la liberté civile, et l'horreur de l'a- 
giotage. La grande préoccupation des parlements était 
la défense et le maintien de ce qu'ils regardaient 
comme les lois du royaume. Au milieu des Guise et 
des Espagnols, on les vit se déclarer pour la France et, 



• t. IKevue des Coure Httiraires^ juillet I8C7. Alf. Maury, tes Par- 
lements au dix'httitième siècle. 



1,E8 PARLEMENTAIEES. ft 

avant les étals généraux , élever seuls la voix en fa- 
veur du peuple contre le despotisme des bureaux; 
mais, juges de tous les conflits entre la monarchie et 
le Saint-Siège, ils firent constamment, contre les pré- 
tendus empiétements de la cour de Rome, prévaloir 
l'indépendance de l'autorité civile qu'ils appelaient les 
libertés do l'Église gallicane. Un de mes amis s'occupe 
à écrire une histoire des démêlés du parlement avec 
le clergé, sous le nom de guerre des deux robes. 

Les parlementaires discrets, circonspects, hautains 
et cérémonieux, formaient une société à part dans 
les immenses vestibules, sur les vastes escaliers de 
pierre, au milieu des salons solennels, au fond des, 
nombreuses bibliolhèquos de leurs grands hôtels, dé- 
corés du luxe le plus austère. 

Certain président au Parlement de Paris vit, un jour, 
arriver chez lui, un de ses collègues de Pau, qui ve- 
nait, pourlapremiëre fois, juger la capitale, lis sortent 
ensemble h pied ; les voilà sur le quai des Théatins. Le 
magistrat de province regarde avec admiration cette 
suite de palais et, les comparant en secret au sien, il y\ 

en désigne un des plus beaux à son guide et lui dit : / ■ 

a A un président? — Non. —Diable ! A un conseiller? 
« — Non. » 

Montesquieu n'ajoutait jamais un mot de plus à ce 
court dialogue qu'il se plaisait à raconter '. Du reste, 
les hôtels de ces magistrats n'abritaient en général 

1. Jaj, Œuvres eomplllei, I. VIH {les Sermitei en province]. 



Il 



42 CHAPITRE PRBMIER. 

aucune fête, aucune comédie, sauf quelquefois un 
riche dîner, le plus souvent une conversation sur les 
matières de jurisprudence et de philosophie. 

Les parlementaires, levés dès l'aube, se rendaient 
au Palais, montés sur leur mule, une lanterne à la 
Hiain, à travers la ville. Tout dormait, la justice veillait 
déjà et passait sa journée à l'audience, en robe 
écarlate, en perruque longue, les yeux demi-clos et 
la main sur la bouche, entourée de la puissance pu- 
blique : image de la méditation, du droit, de la 
science et de la force. 

Il faut qu'on m'excuse de m'ètre ainsi étendu sur la 
Gascogne, sur la noblesse et sur la magistrature au 
dix-huitième siècle. Ce sont les trois clés du caractère 
et des ouvrages de l'homme dont je vais écrire la vie 
et dont voici le portrait. 

Il était d'une taille moyenne, et d'une corpulence 
très-maigre et très-nerveuse. Un de ses contempo- 
rains * dit qu'il ressemblait beaucoup aux bustes des 
philosophes anciens et notamment à Cicéron. Le burin 
et le pinceau qui, d'après nature, nous l'ont repré- 
senté dans la force de l'âge, donnent quelques détails 
plus précis. 

Le caractère dominant de cette physionomie très- 
mobile est la finesse : chaque trait est aiguisé et dé- 
note un esprit pénétrant, délié et même un peu subtil. 



1. Bernadau, Tableau de Bordeaux^ in -42. Bordeaux, 1810; — 
C.-J.-B. Boiinin, Peméei, efc. Paris, 1824, p. 142. 



PORTRAIT DE MONTBSQCIED, 13 

Ses cheveux, qui étaient blonds, sont groupés sur sa 
tète avec le talent et le désir de plaire. Le frout respire 
un grand penchant à l'analyse et une sérénité superbe. 
Le nez fort et long est orné de narines dégagées qui 
trahissent la délicatesse et la sensualité, La circonspec- 
tion est empreinte sur sa lèvre d'en haut, et sur l'autre, 
l'enjouement porté à la raillerie. Le menton avancé 
montre de l'énergie. Enfm, quoique ce soit celui d'un 
myope, ce qui frappe le plus dans cette tète extraordi- 
naire, c'est l'œil; il exprime tant de supériorité, et la 
paupière qui surplombe est si large, qu'on sent l'homme 
de génie dans ce regard qui lance des éclairs. 



n 



Naissance de La Brède. — Enfance ; collège. — Premier ouvrage. — 
Vio d'étudiant. --* Bt})ri$ du Lait. -— Entrée dans le monde. — Mœurs. 
^ Nomination dans la magistrature* -* Mariage. 



Le premier fruit ^ du mariage de M. et madame de 
Secondât, née le 11 septembre 1687, se nonmiait 
Marie ; elle épousa M. Trousset d'Héricourt, et mourut 
à Marseille, où son mari était gouverneur du fort d'If. 
Après le second enfant, qui fait le sujet de cette étude, 
il leur naquit encore, le 31 août 1691 , une fille, appelée 
Thérèse, qui fut religieuse à Agen, où elle est morte 
en 1772. En 1693, ce fut un fils du nom de Joseph qui 
vécut à peine quelques années. Le 9 novembre 1694, 
Charles-Louis-Joseph vint au monde à Bordeaux ; nous 
le retrouvons devenu abbé, selon l'usage pour les ca- 
dets de famille. En 1696 eut lieu la naissance de 
Marie-Anne, morte à quatre ans. 

Si l'on passe vite sur ces enfants , parce que leur 
existence a laissé peu de traces, il faudra cependant se 



1. O'gilvy, Nobiliaire de Guyenne et Gascogne, in-4. Bordeaux. 
1858, ir« Secondât. 



NAISSANCE DE LA BBEDE. 13 

les rappeler, à cause des relatioriB qu'ils eurent avec le 
suivant. 

Je vais parler maintenant du plus illustre. 

On se figure mal, dans notre Frailce actuelle, les cir- 
constances qui, chez les nobles d'autrefois, accompa- 
gnaient la naissance d'un fils aîné. Les historiens de 
l'école de Michelet racontent volontiers qu'alors les pa- 
rents obligeaient leurs vassaux à venir saluer l'enfant 
dans ses langes, sous peine d'être pendus haut et court 
du bois de Justice. Voici la vérité. 

Le lendemain de la Révolution d'Angleterre et un 
siècle avant celle de France, messire Jacques de Se- 
condât, baron de la Itrède, seigneur de Baron-en-Entre- 
Deux-Mers, de Martillac, du fief d'Olivier, de Léogan 
et autres lieux, eut son fils aîné. Je n'ai pu retrouver 
son acte de naissance, mais on ' a relevé cette note 
sur le livre de messe d'une femme du pays : a Ce 
« jourd'hui, 18 janvier 1689, a été baptisé dans notre 

< église paroissiale, le fils de M. de Secondât, notre 

< seigneur. 11 a été tenu sur les fonds par un pauvre 
« mendiant de cette paroisse, nommé Charles, à celle 
« fin que son parrain lui rappelle toute sa vie que les 
« pauvres sont ses frères. Que le bon Dieu nous con- 
« serve cet enfant ! » 

Au surplus, ce n'est pas une exception, le seigneur 
de Montaigne' agit de même en 1S53, ainsi que leba- 

I. Beaurcin, Yariéiés bordelaises, l. IV et V. Bordeaux, iii-12, 
178S. 

S. Eiia;i, liv, III, chap, XIII. 



16 CHAPITRE II. 

ron de Beauvais en 164i, et le comte de Buffon 
en 1742. 

Les curieux * soupçonnaient, d'après une médaille 
conservée à l'Académie de Bordeaux, que cet enfant 
s'appelait encore Louis. J'en ai acquis la preuve en 
lisant une assignation^, donnée par lui, en date du 
26 janvier 1736, où il se désigne ainsi. 

Un dernier détail mérite d'être rappelé. Les nobles, 
surtout dans les provinces méridionales, avaient alors 
une autre habitude plus connue, parce qu'elle était, 
j'en conviens, plus fréquente : le chef de famille por- 
tait, avec le titre, le nom patronymique, tandis que les 
enfants prenaient celui du domaine qui devait leur ap- 
partenir dans l'héritage paternel. Celui-ci devint donc 
Charles-Louis de la Brède. 

Aussitôt ' après sa naissance, ses parents le mirent 
entre les mains d'une nourrice, mais sous leurs yeux, 
dans un des cinq moulins du village, celui du Bourg. 
Ils l'y laissèrent pendant trois années, pour qu'une 
alimentation simple fortifiât sa santé et que la fréquen- 
tation de ses vassaux le rendit moins fier. Le résultat 
est qu'il eut une bonne constitution, qu'il aimait les 
paysans et qu'il était aimé d'eux. Son frère de lait, 
Jean Demarennes ^ brave berger de la lande ^ ne pou- 

1. Bernadau, Courrier de la Gironde, 17 août 1849. 

2. Archives départementales de la Gironde. 

3. Beaurein, nbi suprù, et Bernadau, Tableau de Bordeaux, in-f 8, 
Bordeaux, 1810. ^ 

4. Frêd. Thomas, Vieilles lunes d'un avocat {Le château de Montes^ 
quieu)» Paris, Hachette, 1863, in- 18. 



SON ENFANCE. 17 

vail jamais être six mois sans venir le voir avec ses 
échasses, fùt-il à Paris. 

Pendant cette période, l'enfant ne parla que le pa- 
tois : à quoi des hommes compétents attribuent les so- 
lécismes, les idiotismes et même les barbarismes qui 
se remarquent dans tous ses ouvrages *. 

Le marquis de Mirabeau raconte : « Je disputai 
« même Montesquieu, et un jour que nous criions en 
« vrais méridionaux, il me dit, avec son accent gascon : 
« Que dé génie dans cette tèté-là ! et quel dommage 
« qu'on n'en puisse tirer que dé la fougue ^. » Telle 
était sa prononciation. « Et, ditd'Argenson^, il trouve 
« en quelque façon au-dessous de lui de s'en corri- 
« ger. » Il écrivit toujours Bourdeaux *, et pronon- 
çait son nom Montesquiou; aussi beaucoup * de ses 
contemporains le désignent-ils ainsi. 

Ensuite ses parents le retirèrent au château et lui 
firent l'honneur de le prendre pour parrain de son 
frère, Charles-Louis-Joseph, le futur abbé. 



1. Walckeuaer, Archives liuér, de l'Europe, t. H, 1804 ; -— M. 
Meyer, Etudes de critique, Paris, Didot, 1850, p. ^21 ; — Sainte- 
Beuve, ibid,; — Voltaire-Beuchot, Lettre du 28 novembre 1768 à 
Marmotitel; — J.-J. Rousseau, Lettre à Moultou, 1762; — Lettreper- 
snne 72. 

2. Loménie, Correspondant du 25 décembre 1871, les Mirabeau. 

3. Loisirs d'un ministre, Liép:e, in-8, 1787, t. II, p. 63. 

4. Voir toutes ses lettres à Guasco. 

5. Hoiberfr , voir injrà, chap. xix; — Bibliothèque raisonnée 
des savants de l'Europe, Amsterdam, 1747 ; — Roi de Sardaignc, 
chap. X, infrù; — Lettres juives^ in-12. La Haye, P. Paupier, 1760, 
p. 323. 



18 CHAPITRE H. 

Madame de Secondât' mourut en 1696, quand son 
fils aîné n'avait que sept ans; mais elle avait eu le 
temps de lui apprendre à dire sa prière. Heureux 
privilège! Les grands incrédules du dix-huitième 
siècle, Gibbon et Volney, ont peut-être manqué du 
sentiment de la religion parce que leur enfance, cette 
fleur de Fàme, ne s'était pas ouverte sous les douces 
caresses d'une mère. 

M. de Secondât était un père aussi tendre qu'ins- 
truit; il avait donné les meilleurs soins à préparer 
l'éducation de son fils dont il avait, dit-on^, de^dné 
l'avenir. La perte de sa femme, en présence de six 
enfants, le décida àmettre au collège l'ainé, qui y était 
propre à tous les points de vue. 

La maison qui passait alors dans la noblesse pour 
offrir les plus sérieuses garanties d'éducation, d'in- 
struction et d'hygiène, était celle des oratoriens de 
Juilly, prèsMeaux, avec son antique manoir, son grand 
parc, ses belles eaux et son air pur. Sa réputation est 
encore méritée aujourd'hui, comme son dernier chro- 
niqueur le prouve ^ en citant les élèves qui l'ont illus- 
trée, tels que Berryer et le P. Gratry. 

La Brède y fut instruit du il août 1700 au 4 février 
1711. On connaît quelques-unes des lettres adressées 
par le frère Andrieu, pourvoyeur du collège, à M. de 
Secondât. Elles ont été publiées avec beaucoup d'in- 

1. 0*gil\yj ubisuprà, 

3. Eloge historique du 1/. de iFontexquieu, infr^.~ 

3, Hamel, Histoire de Juilly. Paris, Douniol, 1870. 



AU COLLEGE. i^ 

telligencé par un écrivain * qui a laissé de côté les dé- 
penses du pensionnaire et qui s'en est tenu aux ren- 
seignements relatifs à l'écolier. 

« J'écris toujours avec plaisir lorsqu'il s'agît de parler de 
notre cher élève, qui est, à son ordinaire, le plus joli enfaut 
du monde. S'il ne grandit pas beaucoup, il a une tenue et 
des manières qui le font aimer de tous ceux qui le voient. Je 
l'ai fait habiller de drap gris de fer, couleur assez à la mode 
et qui lui sied on ne peut pas mieux. Je ne vous dirai rien de 
ses études, sinon qu'il est allé à rhétorique tout comme il a 
fait dans les basses classes. (3 décembre 1709.) 

« Notre cher disciple est en bonne santé. Je lui ai donné 
les neuf livres de son oncle. J'ai donné ordre à la corde pour 
qu'il puisse s*y brandiller. S'il ne tient qu'à cela pour le faire 
grandir, je vous réponds d'une belle taille. (iO février 1710.) 

« J'ai donné les cent sols à notre disciple pour se réjouir 
un peu, ces vavances. Le révérend père supérieur doit vous 
écrire pour ses études. Tout le monde croit qu'il doit doubler 
sa rhétorique, n'ayant point le jugement assez formé pour la 
philosophie; on croit même qu'il y aurait du danger, aimant 
l'étude autant qu'il le fait. Il se roidirait coûtre une science 
qu'il ne comprenait point, ce qui le mettrait hors d'état de 
rien faire le reste de ses jours. 11 n'est point de lui comme 
ilu reste des écoliers : au lieu de le pousser, il faut l'arrêter; 
il ne quitterait jamais les livres, si on le laissait faire. On en 
a vu un exemple, cet été, dans le temps où il se préparait à 
soutenir ses auteurs. (13 décembre 1710.) » 

. La Brède quitta Juilly peu après. 

1. G. Brunet, Bulletin dtVAUiauce des Arts ^ t. Il, p. 190. 

Un savant père de TOratoire croit que ces lettres s^a^pliquent non 
à Montesquieu, mais à son frère cadet, « En décembre 1710, de La 
Brède aîné, dit-il, était sur le point d'entrer dans sa vingt-deuxième 
année ; ce serait lui faire injure que de supposer qn^à cette époque il 
n'était pas capable de suivre la classe de philosophie. » 



50 CHAPITRE ir. 

En 1723, « il sentait, raconte le P. Caste!*, qu'on 
« ne lui avait pas assez fait connaître le vrai précis 
« de la religion purement catholique dans sa première 
éducation. » Mais ses études littéraires avaient été 
très-solides^; ce qui lui donna d'être le plus instruit 
des écrivains de son temps, malgré les erreurs qu'ont 
. pu relever dans ses ouvrages Crevier, Heyne et 
Ernesti. 

D'ailleurs les grands génies d'Athènes et de Rome 
apprennent en général aux élèves passionnés l'admi- 
ration des républiques ou la haine des monarchies, 
et le mépris de l'humanité par l'orgueil de soi. Dans 
son commerce assidu avec eux, l'esprit de La Brède 
s'imprégna de théories démocratiques et de philoso- 
phie stoïcienne : double trace visible dans tous ses 
livres et dans toute sa vie. 

Son amour pour les auteurs s'était offensé surtout 
d'entendre les oratoriens lui dfre que l'idolâtrie de la 
plupart des païens méritait la damnation éternelle. 
Aussi composa-t-il, à vingt-deux ans, sous forme épis- 
tolaire, un petit écrit où il entreprenait de réfuter cette 
opinion, en appelant à son aide non-seulement quel- 
ques Pères de l'Eglise, comme saint Justin, mais encore 
Casaubon, Lamothe le Vayer et d'autres pyrrhoniens. 
Il paraît depuis l'avoir résumé dans la XXX V^ Lettre 
persane, qui proclame la tolérance religieuse et pré- 

1. L'homme moral opposé ù V homme physique, in-12. S. E. Tou- 
louse, 17 5G. Lellre XVl ; — Trublet, Mémoires sur Fouienelle, 

2. Bernadau, Tableau de Bordeaux, 



L'ESPRîT DES LOIS. 21 

tend que Dieu confondra un jour tous les cultes dans 
sa souveraine impartialité. « Le temps, dit-il, qui 
« consume tout, détruira les erreurs mêmes. » 

Je suis porté à croire que le père du jeune La Brède 
lut cet opuscule; et peut-être que, voyant poindre 
dans son fils un libre penseur et un écrivain, il le dé- 
termina à ne jamais publier ce travail qui, selon sa fa- 
mille • « brille d'esprit et de traits d'une imagination 
« vive et lumineuse. » 

Au surplus, La Brède était destiné à la magistra- 
ture. Ses deux grands-pères^ avaient été présidents 
au Parlement de Guyenne, et son oncle l'était encore. 
Le choix d'une autre carrière n'était pas possible. Il 
s'agit de faire son droit. 

Cette étude comprenait les lois romaines, les canons 
de l'Église et toutes les coutumes de France qui 
étaient en vigueur selon les lieux; à quoi il fallait 
ajouter les commentaires en grec, en latin, en patois 
et en français. Ces textes n'avaient pas encore été 
codifiés, en sorte que chacun était forcé d'approfondir 
la science des principes. Un de ses amis nous apprend 
que' : « Montesquieu était obligé par son père de 
« passer toute la journée sur le Code. » Lui-même 
^ ajoute* « Au sortir du collège, on me mit dans les 



1. Ëloge historique de M. de Montesquieu, iufra. 

2. O'gilvy, Nobiiiaire, ubi supr.i. 

3. Noie de Guasco sur une lettre du Montesquieu, du U octobe 
1752. 

4. Lettre du 7 mars 1749. 



22 CHAPITRE ir. 

€ mains des livres de droit. J'en cherchai l'esprit. » 
Il devait trouver celui dés lois, conune Newton 
trouva la gravitation, grâce à ce pressentiment et à 
cette ténacité qui font les découvertes et les œuvres 
de génie. 

Une idée, d'une pratique plus immédiate, du jeune 
étudiant, fut de se créer un plan de travail, dont l'es- 
quisse existe dans ses manuscrits sous le titre de 
Manière Rapprendre ou d^ étudier la jurisprudence^. 
Il recueillait aussi des cbaûéotis^ qui formaient 
une histoire satirique de Louis XIV. On prétend que 
cette collection était destinée au roi d'Angleterre. 
Elle a dû lui fournir quelques traits des Lettres per^ 
sanes. 

La Brède allait également dans le monde. La posi- 
tion de sa famille lui permit d'être présenté et admis 
dans les premiers salons de Bordeaux : véritable 
faveur pour un esprit élevé qui, en lui créant de 
grandes relations, le met à la portée de bien voir les 
hommes et les choses, «rfin d'étudier les uns et de 
profiter des autres. On l'annonça* comme un homme 
d'esprit et il fut accueilli avec empressement par les 
gens en place, surtout par le plus illustre des gou- 
verneurs de la province, le maréchal de Berwick, fils 
naturel de Jacques IL Leur amitié a laissé des traces 
précieuses : le cruel persécuteur des protestants fut 

1. Labat, Sur La Bride, Académie d'Agen, 1834. 

2. Bernadau, mss. 

8. MoDtesquieu, Pensées, 



ENTRÉE 6aNS LE MONDE. 23 

plus humain depuis son passage en Guyenne (1746- 
1719), et le froid président a ébauché suar Berwick, 
un éloge ' qui est de Féloquence la plus émue. 

La Brède se fit distinguer dans la société par une 
grande amabilité de caractère '. La chronique croit 
savoir les personnes qu'il fréquenta le plus : milady 
Black ^, aussi charmante que respectable ; la comtesse 
de Pontac*, qui brillait par sa beauté avant de le faire 
par son esprit et ses amitiés littéraires ; madame Du- 
plessis^ qui rassemblait une collection d*histoire na- 
turelle; mesdames de Bouran et Dangeart, « qui 
arrangeaient et dérangeaient tout ce qu'elles vou- 
laient ; » enfin madame Duvergier, la femme du pro- 
cureur général à laquelle il écrivait ® : « Pendant que 
« nous fûmes dans le petit chemin, quoique entre 
« deux ruisseaux, nous ne formâmes pas une seule 
« pensée galante; nous avons bien réparé cela depuis 
a le retour. » 

La nécessité m'oblige à toucher un point délicat de 
cette existence, parce qu'il peut servir à faire connaître 
certains côtés de l'homme et à comprendre quelques 
passages de l'auteur. .. 

On disait autrefois « libertin comme un robin, » 

1. Voir chap. xiv. 

2. Bernadau, Tableau de Bordeaux, 

3. Vilkmain, Choix d*éludes, p. 389. Didier. 

4. Note de Guasco eur la lettre de Montesquieu du 10 fév^ief) 
1745. 

5. Ibid. 

6. Letlre Inédile. Cabinet d'Ëtienhe Charavny. 



24 CHAPITKB II. 

on dit aujourd'hui < galant comme un homme de 
lettres, > on dira toujours c roué comme la régence. > 
Ces trois proverbes expliquent peut-être pourquoi 
Montesquieu s'est adonné à c l'amour que, selon 
c un éditeur' bien informé de 1783, il ressentait 
a tantôt impétueux, rarement sombre, souvent ba- 
« din. > Il avoue lui-même qu'il a eu des maîtresses 
jusqu'à trente-cinq ans*, et ses papiers' conser- 
vent la trace qu'il en eut au delà. Quelqu'un* assure 
en outre qu'il préférait les femmes laides, c'est-à-dire 
celles que leur infériorité rend plus faciles à séduire 
et plus affectueuses. < J'ai été assez heureux, écrit-il 
« quelque part*, pour m'attacher à des femmes que 
c j'ai cru qui m'aimaient; dès que j'ai cessé de le 
« croire, je me suis détaché soudain. » Et plus loin : 
« J'ai assez aimé à dire aux femmes des fadeurs, et 
« à leur rendre des services qui coûtent si peu. » 

Du reste la galanterie n'était que l'accessoire de 
son existence ; le principal était l'étude et la médita- 
tion : ante omnia, Alusœ^. 

Sur ces entrefaites, le 45 novembre 1713, M. de 
Secondât mourut. Son fils aîné le fit enterrer' dans 



1. Préface d*Arsace et ïsménîe, écrite par son OU. 

2. Pemées, 

3. Labat, vbisvpra, 

4. Isid. Bourdon, Dictionnaire de la Conversation^ v^ Goût. Ed. 
1886. 

5. pensées, 

C. Virgile, Georg, 

7. Beaurain, Vuriétés bordeiais'S^ 1785, t. IV. 



ENTilÉE DANS LA MAGISTRATDRE. So 

l'église paroissiale du village dont il avait été sei- 
gneur. 

Ensuite il passa sans transition sous la surveillance 
de son oncle, le président à mortier, baron de Mon- 
tesquieu, dont j'ai parlé plus haut. Ce brave honune 
prit ses devoirs à la romaine, c'est-à-dire qu'il n'eut 
pas de cesse qu'il n'eût donné à son pupille une pro- 
fession et une fenmie. 

Deux mois après que La Brède eut atteint les vingt- 
cinq ans d'âge, qui permettaient d'entrer dans la ma- 
gistrature, le 24 février 1714, il fut nommé conseiller 
laïc au parlement de Guyenne. Nous étudierons cette 
carrière dans un autre chapitre. 

Pour remplir son deuxième mandat, le tuteur offi- 
cieux éprouva vraisemblablement plus de difficultés. 
Le pupille se rendit, mais sans doute après avoir fait 
les deux objections suivantes, qu'il a mises depuis 
dans V Esprit des Lois : « Les filles, que l'on ne con- 
« duit que par le mariage aux plaisirs et à la liberté, 
« qui ont un esprit qui n'ose penser, un cœur qui 
« n'ose sentir, des yeux qui n'osent voir, des oreilles 
« qui n'osent entendre; qui ne se présentent que 
a pour se montrer stupides, condamnées sans relâche 
« à des bagatelles et à des préceptes, sont assez por- 
« tées au mariage ; ce sont les garçons qu'il faut en- 
« courager * . — Le luxe d'une monarchie rendant le 

] . Esprit des Lois, I. XXllI, ch. ix. 

Quteritur argentum, puerisque beata creandis 
U&or.... (HoR. Epist. I. 1, cp. 2). 



26 CHAPITKE II. 

€ mariage à charge et coûteux ^ il faut y être invité et 
« par les richesses que les femmes peuvent donner et 
c par l'espérance des successions qu'elles peuvent 
t procurer*. > 

Près de la baronnie de Montesquieu, à Clairac, il y 
avait une jeune fiUe candide ^ et bonne, pas jolie ' et 
bottant même * un peu lorsqu^ôn la regardait, mais 
riche * puisqu'elle avait cent mille livres de dot. L'oncle 
de La Brède la demanda à son père, ancien lieutenant- 
colonel*, chevalier de Saint-Louis, qui dût tout d'abord 
avouer que sa fille était calviniste très-zélée^. 

La Brède descendait, comme on Ta vu, de protes- 
tants convertis*, néanmoins la réponse était grave. 
Depuis la révocation^ de l'édit de Nantes, la pratique 
de la religion réformée était im crime puni au moins 
de mort civile : les protestants et même les catho- 
liques qui se mariaient devant le ministre ne pouvaient 
contracter qu'un concubinage et n'avoir que des bâ- 
tards; enfin à leur décès, ils étaient jetés à la voirie. 
Non-seulement Louis XIV avait, en 1685, prescrit ces 

1, Esprit des Lois, liv, XXIX, ch. v, 
' 2. Hérault de Séchelles, Voyage ù UonibanK 

9. F. Hardy, Mémoire oj Charlemont , 1812. 

4. Collé, Mémoires, Elirait d'une lellro de Crébillon tiU au ba- 
ron de Besenval; — Lettres persanes^ Préface. 

&. O'gilvy, Nobiliaire tie Guyenne, ubi tupra. 

6. État de la France, 1712. 

7 . Bernadau, Tableau de Bordcniix, in-1 8 , 1 8 10 ; — Hardy, Memoirt 
ojCharlemont, 1812. 

8. O'gilvy, Nobiliaire, ubi supra. 

9. Anquez, De Vital civil des réformés en France, in-8°, 18G8 ; 
.— Coquerel, Histoire des Eglises du désert. 



MARIAGE DE MONTESQUIEU. 57 

rigtieùrs, mais il les avait rappelées par des ordon* 
nances dont la dernière datait du 8 mars 1715. Du 
reste, en 1749, le parlement de Bordeaux devait en- 
core annuler trente-deux unions protestantes ou mix- 
tes, envoyant les épouses à Thôpital et les époux aux 
galères. 

La Brède persista dans sa demande, toutefois à la 
condition que le mariage aurait lieu de la seule ma- 
nière reconnue par l'État : c'était ainsi qu'on tournait 

la loi. 

La fiancée vint habiter Bordeaux, et, après les deux 
publications indispensables, le 30 avril 1718, les futurs 
se présentèrent à l'église Saint-Michel. 

Une ordonnance récente posait en principe qu'il n'y 
avait plus de protestants. Donc, n'admettant pas que 
l'un des époux le pût être, le curé maria cathoUque- 
ment « messire Charles Secondât de Montesquieu, sei- 
« gneur de La Brède, conseiller au Parlement, habi- 
« tant de la paroisse de Saint-Maixent , et demoiselle 
a Jeanne Lartigue de cette paroisse, en présence de 
« deux témoins, » dont l'un ne savait même pas 
signer. Ni l'oncle de l'époux, ni le père de l'épouse ne 
paraissent avoir assisté à cette cérémonie *. 

Je me suis étendu sur cet acte ignoré, auquel cha- 

1 . Voici les bans el l'acte de ce mariage : 

No 234. — Paroisse t(e Saint -Uaixen t . 

ff Aujourd'hui, trentième du mois d*avril 1715, j*ai donne mon 
certificat de la publication des deux bans de mariage à M. de Secon- 
dât, baron de la Brède, qui doit se marier le mOme jour avec Made- 



*8 CHAPITRE li. 

cun va vouloir donner un motif différent. On peut 
simplement l'imputer à ravarice. Si on l'attribue au 
scepticisme, M. Coquerel* regrettera d'avoir accusé 
d'amitié pour les persécuteurs de la religion réformée 
le seul philosophe du dix-huitième siècle qui se soit 
allié avec une de ses coreligionnaires. D'ailleurs les 
catholiques auront une explication nouvelle de l'in- 
fluence protestante qui règne dans les Lettres Per- 
sanes^ dans Y Esprit des LoiSy et même dans la Gran- 
deur des Romains. 

Mais on peut exercer de l'influence sur quelqu'un 
sans en avoir le cœur : la tradition rapporte que Mon- 

moiselle Larllgue, à Saint-Michei, Mgr rarehevôque ayant dispensé 
du troisième. En foi de quoi j*ai signé. 

« Signé : Ringueneau, curé de Saint-Maiient. n 

N» 3i2. — Parohn^ Snint^Michel, 

« Le 30 avril 1715, après la cérémonie des ûançaillej>, et la publi- 
cation de deux bans, faite par deux diversions de dimanches ou fêtes 
commandés, sans avoir découvert aucun empêchement civil ou cano- 
nique reconnu, vu la dispense du troisième, en date du trentième 
• avril, signé Oensemont, vicaire-général, ont reçu la bénédiction nup- 
tiale : Messire Charles Secondât de Montesquieu, chevalier, seigneur 
baron de La Brède, conseiller au parlement, habitant de la paroisse de 
Saint-Maixent, d^une part, et demoiselle Jeanne Lartiguo, de cjtte 
paroisse, de Tautre. 

4 Ledit mariage fait en présence de sieur Antoine Brocad , écuyer, 
colonel général des costes, maître Etienne Brossier, maître tailleur, 
habitant de la paroisse Sainte Eulalie, témoins à ce requis, qui ont 
signé, excepté ledit Brossier. 

Signé : Secondât de Montesquieu, époux; Jakne 
Lartigue, épouse; Moreau; A. Brocj^d, etGRi- 
MAUP; curé de Seause. 

I . Histoire des Eglises du désert ; table. 



MARIAGE DE MONTESQUIEU. !<J 

lesquieu n'aimait pas sa femme. Du reste, impropre 
au mariage, » qui n'a, dit-il", que des peines pour 

« ceux qui n'ont plus de sens pour les plaisirs de l'in- 
9 nocence, » il regrettait, dans une Lettre persane 
de 1718^, l'abolition du divorce, et s'arrangeait de 
façon à pouvoir écrire vers la fin de sa vie : « J'ai aimé 
B ma famille pour faire ce qui allait au bien dans les 
a choses essentielles, mais je me suis affranchi des 
a menus détails'. j> 

Néanmoins, pour la généalogie, un an après ce 
mariage, il en naquit un fils*. 

Sa descendance assurée, M. de La Brède se remit à 
rendre des arrêts, à étudier les sciences, à améliorer 
ses terres, à fréquenter les salons, à préparer ses ou- 
vrages, sans négliger la coquetterie, tantôt à Paris, 
souvent à Bordeaux, quelquefois dans sa seigneurie. 
Car le plaisir, l'histoire naturelle, le monde, l'admi- 
nistration, les voyages, les devoirs et l'étude se parta- 
gèrent sa vie d'une façon égale et tempérée, conmie 
nous aUons le voir. 

I. Eiprit lits lois, I. XXIII, cli. xmi. 

!. 10 rbahbam. 

3. Pauétf, 

\. Voiroliap. xv. 



III 



%lort du président de Montesquieu. — La Brède change de nom. — H 
devient président à mortier. — Vénalité des charges. — Les Parle- 
ments : colui de Bordeaux. — Abolition de la torture. — Unité de 
législation. — Montesquieu : sa mercuriale au Parlement et ses 
remontrances au Régent. — Montesquieu et d'Aguosseau — Mon- 
tesquieu et SCS successeurs. 



Le baron de Montesquieu, président à mortier au 
parlement de Guyenne, qui avait perdu son fils unique 
au berceau, mourut dans les premiers mois de 1716, 
après avoir institué comme légataire universel son 
neveu, à condition qu'il porterait son nom. Celui-ci 
l'avait déjà pris le jour de son mariage ; depuis cette 
époque, en effet, La Brède signa « Montesquieu, i et 
ne fut plus connu que sous cette appellation qu'il de- 
vait illustrer. C'est sans doute faute de savoir ou de se 
rappeler ce détail, que les biographes n'ont rien pu 
recueillir sur ses années de jeunesse. 

En même temps il prit possession des autres biens 
de son oûcle. 

L'hôtel était situé à Bordeaux, rue Margaux, près 
de la chapelle des jésuites, et les terres dans TAgé- 
nois. Mais la partie la plus brillante de la succession 



VENALITE DE6 CHARGES. 31 

étail la charge de judicalure qui avait été, achetée 
comptant par son bisaïeul et qu'il devait transmettre 
à son fils. 

A ce sujet, on se souvient volontiers que VEsprit 
des Lois', parlant de celte vénalité, dit qu'elle est con- 
traire au principe du gouvernement, qu'il soit despo- 
tique ou républicain, et conforme au monarque. Les 
lecteurs, un peu à la légère, ont accusé Montesquieu 
de s'en être fait l'apologiste. Voltaire, entre autres, qui 
savait comment son contemporain était devenu prési- 
dent à mortier, a même ajouté : s On retrouve l'homme 
1 partout; nul de nous n'est sans faiblesse'. « La vé- 
rité est que notre auteur a tout simplement écrit que 
ce mode de transmission est une conséquence de la 
monarchie. Les termes permettent de croire qu'il ne 
le désapprouvait pas ; d'ailleurs cette opinion eût été 
excusable le lendemain du jour où Law et Dubois, 
désespérant de vaincre l'influence des parlements qui 
s'opposaient à l'apphcation du système, avaient songé 
à rembourser les charges pour les rendre amovibles^. 

Du reste, cette vénalité , depuis l'ordonnance de 
Moulins, rendue par le chancelier de l'Hôpital, était 
soumise à des conditions de moralité et de capacité 
qui la rendaient aussi respectable que celle des offi- 
ciers ministériels d'aujourd'hui. 

1. Livre V, cil. xn. 

t.. Vollaire-Beucliol, Dictionnaire pkHowphiiiae, v* Espiil du lois. 
t. XXXT,p. BO. 

3. DucLos, Mimuires teertlt. 




32 CHAPITRE III. 

Je rappelle, au besoin, que rien ne contribua plus 
que cet usage à former ces familles où la science, la 
probité et le patriotisme étaient héréditaires. 

Pour se rendre compte de la charge de Montesquieu, 
il importe de savoir la composition d'un parlement. 

Ces cours souveraines se divisaient en cinq cham- 
bres : la grand'chambre, la tournelle, les deux cham- 
bres des enquêtes et la chambre des requêtes. Ses 
membres étaient un procureur général et deux avocats 
généraux, quatre-vingt quatorze conseillers, deux 
présidents à mortier et un premier président. Les pré- 
sidents à mortier ne faisaient qu'un avec celui-ci et le 
remplaçaient le plus souvent. On les nommait ainsi du 
bonnet de velours noir, bordé d'un galon d'or qu'ils 
portaient comme signe de leur dignité. 

Le ressort du parlement de Bordeaux comprenait la 
Guyenne, la Saintonge et le Limousin qui avaient à 
leur tour vingt-neuf sénéchaussées. C'était le troisième 
de France pour l'étendue, et le premier pour la rigueur 
de ses prisons ' . Je fais cette remarque parce que le 
spectacle du mal excite la pitié : celui-ci a sans doute 
inspiré à Montesquieu ses beaux chapitres ^ sur les 
peines, qui ont décidé Louis XVI à corriger nos lois cri- 
minelles et à abolir la torture '. 

« J'allais dire, s'écrie-t-iP, que cette pratique pour- 

1. Miclielel, Histoire de France, la Bégence. 

2. Esprit des lois, livre VI, ch. ix et suiv. 

3. Question préparatoire abolie sous Necker, disciple de Montes- 
quieu, le 24 août 1780. 

4. Ibid., livre VI, ch. xvii. 



DNITE DE LEGISLATION. 31 

« rait convenir dans ies gouvernements despotiques, 
a où tout ce qui inspire la crainte entre plus dans les 
« ressorts du gouvernement; j'allais dire que les es- 
« claves chez les Grecs et chez les Romains... mais 
* j'entends la voix de la nature qui crie contre moi. » 

Sa nomination comme président à mortier est du 
29 juin 1716, et son installation du 23 juillet suivant. 
Mais il était entré dans la magistrature le 24 février 
1714 et il y resta jusqu'en 1728. Ce sont donc quatorze 
ans de fonctions judiciaires. 

Montesquieu se mit au courant de ses devoirs, qui 
exigeaient des études sérieuses ; car si le parlement 
de Bordeaux suivait le droit romain et les lois fran- 
çaises dans l'usage ordinaire, il avait à appliquer dix 
coutumes particuUères qui formaient autant de juris- 
prudences spéciales. 

Cette multiphcité de textes ne déplaisait pas à notre 
pubhciste; au contraire '. Il y était favorable, un peu 
sans doute parce qu'il était seigneur d'un fief ayant 
sa coutume ^, mais surtout parce qu'il était partisan 
de la méthode historique. Savigny et M. Laboulaye, 
ses meilleurs disciples, en ont donné une excellente 
explication' que j'abrège à regret. Certainement en 
théorie, rien n'est plus beau et plus utile que l'unité 
de législation. Cependant, à toutes lesépoques, le droit 
se maintient dans un rapport essentiel avec la nature 



I. Esprii dcjioi-i, liï.XXVlll, ch. ïjxvji. 

î. Cùntumei de Moiticiquieu, in-S, ISil. Bordeaui. 

3. Ëd, L^aboutaje, Etage de Savigny, 1S43. 



34 CHAPITRE. 111. 

du peuple qu'il régit; il en est la manifestatioH , loin 
d'être une règle absolue. D'après Montesquieu, c les 
c lois ont suivi et doivent toujours faire les mœurs * » 
et c il ne faut pas faire par les lois ce qu'on peut faire 
c par les mœurs ^. » En un mot, au nom de la liberté, 
notre auteur ne voulait pas qu'un code, modifiât le ca- 
ractère d'une population ; il prétendait que le génie na- 
tional agit peu à peu sur le développement de la légis- 
lation : chez nous on n'en a demandé l'unité, que 
lorsqu'elle a existé dans les mœurs. 

Quoi qu'il en soit, l'histoire d'un membre de la ma- 
gistrature assise et celle de sa compagnie, se confon- 
dent ensemble. Montaigne et La Boêtie, qui ont 
fait aussi partie de ce même parlement pendant une 
dizaine d'années chacun, n'ont pas laissé de traces de 
leurs fonctions judiciaires. 

La tradition' dit que la carrière de Montesquieu fut 
pleine de dévouement aux intérêts publics, dé travaU et 
d'équité. Il s'est expliqué sans détour sur ses apti- 
tudes : < Quant à mon métier de président , j'ai le 
« cœur très-droit, je comprenais assez les questions 
« en elles-mêmes ; mais quant à la procédure, je n'y 
€ entendais rien ^. » Son génie donnait à ses pensées 
un essor trop élevé pour l'assujettir à celte attention 
détaillée que nécessitent l'étude des dossiers, l'audi- 



1. Eiprit dei lois, 1. XIX, ch. xxi. 

2. Pensées. 

3. Bernadau, Tableau de Bordeaux. 

4. Pensées s 



SA MBRCURIALB AD PARLEMENT. 35 

tion des plaidoiries el la minutie dos formes si utiles 
aux intérêtB des particuliers et si fastidieuses pour les 
juges. Montaigne avait dit : « Jurisprudence est 
« science de sa nature génératrice d'altercation et di- 
s vision, » La pensée de Montesquieu était que : « On 
t pourrait, par des changements imperceptibles dans 
a lajurisprudence,retrancher beaucoup de procès', » 
Enfto, comme ses collègues d'aujourd'hui, il était op- 
posé aux appels et en donnait les raisons dans des 
termes presque inédits* : « Quand on a appelé d'un 
« juge à un autre et que celui-ci a prononcé, c'est un 
a grand abus de permettre de recourir à un troisième ; 
a parce que t'csprit de l'homme est fait de manière 
a qu'il n'aime pas h suivre les idées des autres, qu'il 
« se porte naturellement à réformer ce qui a été fait 
B par ceuxà qui il croîtdes lumières inférieures. Mul- 
s tipliez les degrés des tribunaux , vous les verrez 
B moins occupés àrendre la justice aux citoyens qu'A 
« se corriger les uns les autres. » 

Deux faits doivent être signalés dans la carrière de 
Montesquieu. 

En 172S, il fut chargé de faire le discours de ren- 
trée du parlement de Guyenne. Sa mercuriale, élo- 
quente, émue, abondante, s'adressant plus h l'Ame 
qu'à la raison, fait voir de quoi il était capable dans ce 
genre. On y retrouve d'abord ses plaintes habituelles 
contre la complication des lois et contre les formes ju- 

1. Pensées. 

ï,Ubfli,£et7,niertn lie ta Brrid-, recueil de l'Académie (l'Aeen,lB3*. 



36 CHAPITRE III. 

diciaires, « qui, selon lui, ruinent les plaideurs et em- 
« barrassent les juges. » La transition était facile de 
la justice à ses collaborateurs. D loua le talent et le 
désintéressement des avocats, tout en blâmant la viva- 
cité dont ils usaient entre eux, et engagea les procu- 
reurs à moins employer < les artifices et les pièges de 
« la chicane. » Le point principal fut le portrait sui- 
vant, qui montre quelle haute idée il se faisait de sa' 
profession. « Pour lors, il n'a plus sufB que le magis- 
« trat examinât la pureté de ses intentions, ce n'a plus 
« été assez qu'il put dire à Dieu : proba me, Deus, et 
« scito cor meum ; il a fallu qu'il examinât son esprit, 
<K ses connaissances et ses talents. Il a fallu qu'il se 
« rendit compte de ses études, qu'il portât toute sa vie 
« le poids d'une application sans relâche, et qu'il vit si 
« cette application pouvait donner à son esprit la me- 
€ sure des connaissances et le degré de lumière que 
« son état exigeait. » 

Ce discours eut un tel succès que, jusqu'à la Révolu- 
tion, on le réimprima tous les ans à la rentrée du Par- 
lement de Bordeaux; et on le vendait ce jour-là à la 
porte du palais de Justice ' . 

Je veux parler d'un fait plus important. En 1722 ^, 
le gouvernement avait imposé de quarante sols chaque 
tonneau de vin sortant de la Guyenne. Tous les négo- 
ciants s'émurent de voir surtaxer la richesse princi- 

1. Bernadau, mis,; — Grimm, Correspondance^ 16 Juillet 1772. 

2. Voir Registres secrets du, parlement de Bordeaux^ aux Archives 
de la cour d*appel de Bordeaux. 



ENTREVUE AVEC D'AGUESSEAU. 37 

pale du pays. Le parlement de Bordeaux, à Texemple 
peut-être de celui de Paris, pensa aussi à présenter ati 
roi des remontrances. Il en chargea Montesquieu, 
comme le plus capable de ses membres, et qui sait ? 
conune le plus riche propriétaire de vignobles. 

Le président à mortier du parlement de Guyenne , 
fut reçu par le chancelier de France qui était alors, je 
crois, d'Aguesseau. 

On a souvent, dans les palais de Justice, mis côte à 
côte ces deux hommes ' qui ne s'appréciaient pas ; du 
moins Montesquieu n'a jamais parlé de d'Aguesseau» 
et d'Aguesseau n'admirait ^ pas Montesquieu. Sans 
doute, ils ont quelques points de ressemblance, tels 
que l'horreur des nouveautés, le respect du pouvoir et 
l'amour de la patrie ; mais leurs différences sont plus 
grandes encore. 

O'Aguesseau était un catholique pratiquant, un dis- 
ciple de Malebranche , un jurisconsulte doublé d'un 
moraliste, un politique inspiré de l'Écriture sainte, un 
père de famille patriarcal. Sa vie fut entièrement con- 
sacrée à servir l'Etat et le roi> et ses loisirs à compo- 
ser, dans une forme oratoire et savante, de nombreux 
et' substantiels traités en règle sur des points de droit, 
qui font honneur à sa profession. 

Montesquieu suivait sa religion en homme du 

1. Fr. Sclopis, Recherches historiques et critiques sur l^Esprii des 
lois. Tarin, 1857, in-8, p. 87. 

2. OEuvres complètes île Montesquieu. Paris, Garnier, 7 vol. in-8, 
1877. Édition donnée parËd. Laboulaye, t. III, p. 56. 



38 CHAPITRE III. 

monde, étudiait la philosophie en historien, ne prenait 
dans la jurisprudence que le côté politique, cherchait, 
la raison de tous les gouvernements et ne donnait h 
sob intérieur que les restes de la société. Son passage 
dans la magistrature, ses voyages hors de son pays, 
ses études, ses méditations, lui permirent de publier 
un chef-d'œuvre qui illustre la France et qui a contri- 
bué à la civilisation. 

Au sortir de cette audience officielle, d'Aguesseau 
dut présenter Montesquieu à la cour. C'était pendant 
la vogue des Lettres persanes. Le duc d'Orléans n'i- 
gnorait *pa8 que l'auteur, dans son ouvrage S regret- 
tait l'ancien rôle des parlements et l'exil de celui de 
Paris, et qu'il l'avait un peu molesté lui-même. Néan- 
moins, la tradition de son aïeul Louis XII l'emporta. 
« Monsieur le président, lui dit-il, votre livre est plein 
« de bonnes choses. Que vous a-t-il coûté à compo- 
« ser ? — Le papier, Monseigneur, » répondit le Gas- 
con*. Et l'entretien continua. 

Personne n'était plus fait pour séduire le duc d'Or- 
léans, que l'historien de son règne; car rien ne peint 
mieux la régence que les Lettres persanes. Aussi, bienr 
tôt après cette visite , les Bordelais obtinrent tout ce 
que permettaient les finances de l'État : l'impôt, réduit 
à trois sols par livre, fut reporté sur toutes les mar- 
chandises '. 



1 . Lettres persanes, 92 et 1 40. 

2. Bernadau, ms», 

3. Éloge historique de M. ée Montesquieu., infra. 



SES SUGCESSEORS. 39 

On a remarqué ' qae, depuis 1749, lescoursportèrent 
dans leurs remontrances une théorie de droit public 
plus élevée que celle dont jusque-là elles s'étaient pré<- 
valiles. Le fait a été attribué à la lecture de V Esprit des 
lois. Ce livre dit en effet : 

c Que serait devenue la plus belle monarchie du 
c monde, si les magistrats, parleurslenteurs, par leurs 
c plaintes, parleurs prières, n'avaient arrèté^ le cours 
« des vertus mêmes de ses rois, lorsque ces monar^ 
< chies, ne consultant que leur grande Ame, auraient 
c voulu récompenser sans mesure des services rendus 
i avec un courage et une fidélité auàsi sans mesure '. » 

Mais il n'a pas un mot en faveur des prétentions po- 
litiques de ces corps. 

Quelques historiens ont supposé que Montesquieu 
aurait suivi ses anciens collègues dans leur opposition 
contre le chancelier Maupeou et même dans la de- 
mande des États-généraux, parce qu'il a écrit : 
c Comme dans tout État libre, tout honune qui est 
« censé avoir une âme libre, doit être gouverné par 
€ lui-même... il faut que le peuple fasse par ses re- 
€ présentants tout ce qu'il ne peut pas faire par lui- 
€ même '. » En 1771 et en 1788, les parlements 
étaient bien changés. D'abord, ils avaient secondé 

1. Camoin de Veace, Magistrature française^ m-8. ParU, 1862; 
— Alf. M aurj, les Parlements au dix-^mtième siècle (Revue des eours 
publics, 1867); — Lacretelle, Histoire du dix-huitième siècle, 181?, 
3« édit.,t.]U, p. 128. 

2. Esprit des lois, 1. V, ch. x. 

3. Ibid., liv. XI, ch. vi. 



40 CHAPITRE m. 

la royauté et s'étaient montrés ennemis de la féodalité 
par amour de la liberté des peuples et avaient protégé 
le clergé contre les entraînements d'une foi mal éclai- 
rée. Alors ils se prenaient pour la justice elle-même, 
contrariant les actes de l'autorité, voulant connaître des 
affaires ecclésiastiques et faisant les tribuns vis-à-vis 
des nobles. J'ose le dire, soit à dessein, soit par le fait, 
ils ont été plus contraires que favorables à l'établisse- 
ment des Chambres législatives '. 

Une anecdote certaine répondra mieux que tous les 
arguments. C'était en 1751, pendant la plus grande 
opposition du parlement à la bulle Unigenùtis , une 
discussion s'éleva entre l'auteur de V Esprit des lois et 
le garde des sceaux. « Je me souviens, raconta Mon- 
<K tesquieu, que, causant un jour sur le même sujet, 
« avec mylord Chesterfleld, il me dit : € Vos parle- 
« ments pourront bien faire encore des barricades, 
c mais ils ne feront jamais de barrières ^. » 

Toutes ces fonctions, ces devoirs de société et ces 
plaisirs occupaient Montesquieu sans l'absorber. Il lui 
restait encore du temps pour l'étude. 

1. Académie des sciences morales et politiques. Séance du 2l 
avril 1876. 

2. Niebaud, Biographie universelle, v» CbesterÛeld, par Suard. 



IV 



Montesquieu à rAoadémîe des scionoes, lettro) ot arts deB>rde8ax'. 
— Ses aotes et ses travaux. — B$prit âêê Loh, 



Dans cette ville riche, tout entière au commerce 
et à l'industrie, mais illustrée par Ausone, saint Pau- 
lin, Yenet, Montaigne et la Boêtie, quelques personnes 
de la magistrature et du barreau se réunissaient et 
et s'occupaient ensemble de musique, de littérature 
et de science. Le membre le plus actif de la société 
était un avocat, nommé Melon^, qui plus tard fut 
inspecteur des fermes, contrôleur des finances et se- 
crétaire de Law. Ce fut le même qui, après Vauban et 
Boisguilbert, mais avant les physiocrates, résuma le 
premier les questions d'économie politique et fit aper- 
cevoir les rapports qu'elles ont entre elles, c'est-à- 
dire montra la nécessité de soustraire à l'empirisme 
le gouvernement des intérêts matériels'. D'ailleurs il 

1. Actes de rAcadémie de Bordeaux, pastim, surtout Tannée 1828 ; 
— Archives historiques du département de la Gironde, Bordeaux, 
Lefebvre, in-A», 1868-1877. 

2. Actes de l'Académie de Bordeaux, 1828 ; —Voltaire, Obnerva- 
n'ont sur Law^ Melon et Duiot, 

8. Btsai politique mr le commerce, 1734. « Montesquieu disait 



42 CHAPITRE IV. 

était, dans ses écrits, partisan en matière de com- 
merce du système protecteur. Je crois qu'on n'a pas 
encore assez remarqué l'influence de ce novateur du 
dix-huitième siècle sur Montesquieu, dont il était l'ami. 

L'avantage de mettre en commun les faits ou les 
résultats acquis isolément, et l'utilité de répandre et 
d'encourager l'instruction et les arts frappa bientôt 
Melon. Ses relations lui firent obtenir l'autorisation 
de constituer à Bordeaux une société c pour polir et 
c perfectionner les talents admirables que la nature 
c donne si libéralement aux hommes nés sous ce cli- 
c mat. » Les lettres-patentes qui l'instituaient, datées 
de 1712, furent enregistrées en 1713» Montesquieu 
disait d'elle au président Barbeau, dans une lettre iné- 
dite du 3 septembre 1743 : < Je vous assure qu'avec 
« de la bonne volonté et de la bonne conduite, on 
fera quelque chose de cette Académie. » C'est après 
celles de Gaen et de Paris, la plus ancienne de France 
et l'une des plus savantes. 

Le premier soin des membres de ee corps fut de 
prendre pour protecteur le plus fameux de leurs com- 
patriotes, le duc de la Force, et pour secrétaire per- 
pétuel son promoteur. Melon. 

A peine constituée, ellie s'occupa de donner des 
exemples et des récompenses. Grâce à elle, on sentit 
dans la province se développer la poésie, l'histoire, 

- * 

beaucoup de cas de cet outrage et de son auteur. » Bernadan, mst, 
— Eloge de Montesquieu, par Haupcrtuis, dans l'édUion de Montes- 
quieu donnée par M. Éd. Laboulaye. 



REÇU A L'ACADÉMIE DB BORDEAUX. 43 

raoatoime; ragriculture, rastronomie/ la irtétéoro-i 
logie; on Tit surtout se multiplier leaf herbiers, les 
collections d'insectes, d'oiseaux, de minéraux et les 
cabinets de physique. . 
. C'était à la fin de i71 5, le dix-septième siècle venait 
de disparaître et le dix-huitième de se lever. Louis XIY 
avait encouragé les lettres et les arts de l'imagination; 
selon l'usage, la protection de son successeur fût ac- 
quise aux sciences et aux essais de la raison. Le duc 
d'Orléans était un prince fort intelligent et d'un esprit 
très-développé, que l'ennui de la vieille cour avait jeté 
dans les curiosités de l'alchimie ' et que la révocation 
de l'Édit de Nantes avait rendu irréligieux. Aussi, 
comme les savants de son temps, aspirait-il à deviner 
les causes plutôt qu'à observer les faits, et son désir 
de connaître les phénomènes de la nature n'était-il 
que l'espoir piquant de démentir la Bible. 

Bientôt les connaissances pratiques ne tardèrent pas 
h l'emporter dans l'Académie de Bordeaux. C'est alors 
que Labrède, qui devait bientôt s'appeler Montesquieu 
demanda à y entrer. Ses titres étaient sa réputation 
de travailleur et son désir d'embrasser l'histoire na- 
turelle, civile et politique. 

Admis le 3 avril 17i6, et reçu le 1" mai, il ftit ins- 
tallé le 18 du même mois. Peu de membres furent aussi 
dévoués, aussi assidus^; aucun ne fut plus distingué. Il 

1. II avait, lantqaMl avait pu, cherché à voir le diable, dit Saint- 
Simon, Mémoires, 1707. 

2 . Actes de l'Académie de Bordeaui , ] 8 2S .— » Archl?M de la Gironde. 



44 CHAPITRE IV. 

fonda d'abord pour sa bien venue, un prix d'anatomie, 
accompagné d'une médaille qui porte d'un côté ses 
armes, avec ces mots : C. L. Secondât de Montes- 
quieUy senatus Burdigalensis^ prœses infulaius a secre-* 
fis officiarius. Plus tard c'est une collection d'objets 
de physique qu'il donne, et en 1723, une action 
de la Compagnie des Indes. Les intérêts de l'Acadé- 
mie le préoccupaient sans cesse. Vous le verrez y 
pensant à Bordeaux, à Paris, à Versailles, en voyage, 
présentant de nouveaux membres, attirant des érudits 
étrangers par une place de bibliothécaire, comme 
l'abbé Venuti*, lui cherchant un protecteur, comme le 
cardinal de Polignac', soutenant ses procès contre 
tous, forçant enfin ses collègues à s'épargner le phis 
possible les uns les autres. Une lettre inédite^ du i7 
décembre i 7S4 nous donne son programme à ce sujet : 
c ... Dans le fond, les Académies sont instituées 
« comme une alliance entre les gens de lettres et 
€ peut-être comme le temple de la paix. Il n'y en a 
« jamais eu aucune qui ait permis que, dans ses mé- 
« moires, quelque chose put offenser quelqu'un de 
« ses membres. En effet, dans ce cas l'Académie se 
« déchirerait^ elle-même et serait continuellement juge 
« et partie dans mille procès, et il serait absolument 
« impossible qu'un tel corps pût subsister. On ne peut 
« pas dire que cela décourage la critique ; si un cri- 

1. En 1739. 

2. En 1736. 

3. Bibliothèque Cousin, àlaSorbonne. 



SES TRAVAUX. 45 

c tique n'a pas ce champ de bataille, il en peut 
«prendre mille autres, parce que toutes les impri- 
« meries sont ouvertes... » 

Ces titres, ces services et ces qualités valurent à 
Montesquieu d'être nommé plusieurs fois président. 

Mais ce qui nous attire le plus est ce qu'il a écrit 
pour cette société, à des dates diverses. Le malheur 
est que la moitié est inconnue, grâce à la négligence 
des uns et à la jalousie des autres. J'en ai trouvé des 
fragments un peu partout. 

On peut diviser ce qui reste en plusieurs genres. 

Les pièces les moins importantes ' sont une disserta- 
tion sur le système des idées (1716), où Montesquieu 
prouvait que celui de Malebranche est très-ancien, 
et une seconde sur la différence des génies^ dont je 
ne connais que le titre (1717). 

La politique des Romains dans la Religion fut, à 
mon avis, le seul ouvrage remarquable qu'il présenta. 
Le fond, inspiré du traité de la divination de Gicéron^, 
était faible, les recherches insuffisantes; le pan- 
théisme et le christianisme y étaient confondus d'une 
manière fâcheuse, et le style contenait trop d'anti. 
thèses ; mais on y trouvait des aperçus brillants, une 
curiosité sagace et déjà des considérations générales. 
Montesquieu lut cette dissertation en deux séances 
particuUères et eut un très-grand succès^ : l'acadé- 



1. Voir les registres mM. de 1* Académie de Bordeaux. 

2. Voir la traduction de J.-V. Leclerc, Préface. 



4tf OHAÎ>ItRB IV. 

mie décida qu'il la relirait dans une séance publique, 
le 18 juin 1716. L'oubli dans lequel il Fa toujours 
laissée fait croire qu'il l'avait condamnée ou qu'il 
ne se doutait pas alors que sa voie fût dans la phi- 
losophie de l'histoire. 

Les travaux scientifiques furent ceux qui le capti- 
vèrent davantage ; j'ai la preuve, dans une lettre 
inédite citée plus loinS qu'en 1737 son ambition 
était d'en publier un recueiL 

Malgré une vue faible et basse^ il faisait des obser- 
vations à la loupe ; il avait disséqué une grenouille 
et étudié les qualités nutritives de divers végétaux. 
Son herbier était fort précieux : en 1793, les agents 
de la Convention le détruisirent comme suspect ^. 

La médecine, la physique, l'histoire naturelle, tout 
le sollicitait. C'étaient, à ce propos, des discours, 
des observations, des réponses aux correspondants 
et des résomptions^ ou résumés de lectures faîtes 
à rAcadémie. 

Le 17 novembre 1717, htoHe Recherche de fes^ 
sence des maladies en général et des fièvres en par* 
ticulier n'obtint que son blâme; mais la doctrine 
hasardée des esprits animaux le séduisit. 

En 17 18, il prouva d'une manière fort sensée à un 
jdtiéâecin que les taches des enfants, appelées enties 
ne sont qu'un préjugé. On le voit, en août suivant- 

!• /m/iô chapitre xir. 

2. Le RéfmMeainfrançoh,frvi6iïâoTiinl\U p. 4ît73. 

3. iouamn^i, StatUlique de la Gironde, IS37. 



MÉMOIRES D*HI8T01RB NATURELLE. 47 

discuter très-pertinemment les différentes hypothèses 
qui s'étaient produites sur l'usage des glandes rénales: 
problème non résolu, même aujourd'hui qu'on a des 
données plus exactes sur ce point de physiologie. La 
statistique des maladies de l'année à Bordeaux ne lui 
donna l'occasion que de faire des réponses aimables 
et ingénieuses. 

Avec la médecine, il s'occupait aussi de physique. 
Son discours de 1718, sur lacamede féchoy peut être 
considéré conune un exposé sommaire et sans doute 
incomplet des idées de son temps sur ce sujet ; il est 
plus littéraire que scientifique. 

Le mémoii*e sur la transparence des corps (!•' mai 
1720) admet que les corps sont d'autant plus transpa* 
rents qu'ils opposent le moins de petites surfaces so- 
lides aux rayons de la lumière traversée par eux , et 
suppose qu'il existe apparemment des animaux pour 
lesquels les murailles les plus épaisses sont transpa- 
rentes. 

Le rapport sur la pesanteur des corps garde l'em- 
preinte plus ou moins défigurée de la philosophie car- 
tésienne avec ses tourbOlons et sa matière subtile. 
IVewton était depuis longtemps membre associé de 
l'Académie des sciences de Paris ; ses travaux sur l'at^ 
traction devaient donc être connus en France. On se 
demaQde si Montesquieu les a ignorés ou s'il ne les 
admettait pas. 

En 1720, îl résume un mémoire sur le flux èi lé re* 
flux de la mer et semble approuver- une hypothèse 



48 CHAPITRE IV. 

fondée sur un système dès pressions qui est parfaite- 
ment inconnu aujourd'hui. Au resté, cette questionne 
lui a jamais porté bonheur'. On se rappelle surtout 
qu'il a dit, dans Y Esprit des lois^ : « La mer, qui 
« semble vouloir couvrir toute la terre, est arrêtée par 
c les herbes et les moindres graviers qui se trouvent 
« sur le rivage, v Comme si la théorie de la gravitation 
n'était pas découverte depuis plus d'un quart de 
siècle ! 

En 1723, Montesquieu, dans une dissertation sur le 
mouvement relatifs réfuta le mouvement absolu : chi- 
mère si appréciée alors. 

Les observations sur ^histoire naturelle nous font 
assister au travail d'un esprit qui cherche à se rendre 
compte des phénomènes. 

Il s'abstint de porter un jugement prématuré sur 
les huîtres fossiles, 

La fleur de la Vigne était un sujet inconnu pour 
lui; la manière dont il s'en tira était fort spirituelle. 

Tantôt un correspondant obtint de lui des encoura- 
gements pour avoir observé un insecte qui avait vécu 
plusieurs jours sans nourriture. Tantôt un médecin du 
crû mérita de sa part de gaies féUcitations pour avoir 
trouvé le fretillakia aquh ama. 

Son projet d histoire physique de la terre ancienne 

t. Grandeur de$ Romains^ ch. xv, inftne : « Il est admirable qu'a- 
près tant de guerres, les Romains n'eussent perdu que ofi qu'ils avaient 
voulu quitter, comme la mer qui n*est moins étendue que lorsqu'elle 
se retire d'elle-même* 

2. Liv.ll, eh. ?î. 



DISCOURS. 49 

et moderne^ ne paraît pas avoir eu de suite; on jsait 
seulement qu'en 1719, il pria, dans les journaux *, 
tous les savants a d'adresser des mémoires à Bor- 
4c deaux, à M. de Montesquieu, président au parlement 
« de Guyenne, qui en payera le port. » Le sujet est 
digne de Humbold ; le génie lui faisait pressentir les 
rapports de l'histoire naturelle avec la richesse des 
nations, les révolutions des empires, les besoins et les 
jouissances de l'homme en société ; mais ses aptitudes, 
sa vue basse et l'état des connaissances en faisaient 
une entreprise vaine. 

Tels sont les premiers et nombreux travaux de Mon- 
tesquieu à l'Académie de Bordeaux. Le style se sert 
déjà des allusions anciennes pour parler des objets 
modernes, mais il est trop plein de mythologie, de rér 
flexions recherchées et inconvenantes. Ainsi les deux 
phrases suivantes sont tirées de ses dissertations scien- 
tifiques : « La vérité semble quelquefois courir au-de- 
« vaut de celui qui la cherche ; souvent il n'y a point 
« d'intervalle entre le désir, l'espoir et la jouissance. . . 
« On dirait que la nature a fait comme ces vierges qui 
« conservent longtemps ce qu'elles ont de plus pré- 
« cieux et se laissent ravir en un moment ce même 
a trésor qu'elles ont conservé avec tant de soin et dé- 
« fendu avec tant de constance. » Je me figure que le 
galant auteur de la Pluralité des mondes a dû bien 
rougir d'un élève aussi grivois. 

1 . Notanimcnt le Mercure de France, 



50 CHAPITRE IV. 

J'aime mieux remarquer le sentiment qui domine 
ces études. Certes on avait dit, avant Montesquieu, les 
motifs qui doivent nous encourager à cultiver les 
sciences. Personne n'a indiqué d'une façon aussi para- 
doxale et aussi originale qu'une connaissance acquise 
est souvent la cause indirecte du salut de la société. 
« Si un Descartes, dit-il, était venu au Mexique ou au 
« Pérou cent ans avant Cortez et Pizarre, et qu'il eût 
c appris aux Américains que les hommes, composés 
< comme il sont, ne peuvent pas être immortels, que 
« les ressorts de leur machine s'usent comme ceux de 
« toutes les machines ; que les effets delà nature ne sont 
€ qu'une suite de lois et des communications du mou- 
• vement; Cortez, avec une poignée de gens, n'aurait 
« jamais détruit l'empire du Mexique, ni Pizarre celui 
« du Pérou. » 

EnjBn Montesquieu a écrit * alors ces lignes admi- 
rables : « Le commerce, la navigation, l'astronomie, la 
c géographie, la médecine, la physique, ont reçu mille 
« avantages des travaux qui nous ont précédés. N'est- 
« ce pas un beau dessein que de travailler à laisser 
« après nous les hommes plus heureux que nous ne 
« l'avons été? » 

Il importe de ne pas oublier l'influence qu'eurent 
sur lui ces premières études. Elles lui apprirent à ob- 



1. Discours à l'Académie de Bordeaux. — Ha dit plus tard : 
erJLes connaissances rendent les hommes doux : la raison porte à 
Thumanité ; il n'y a que les préjugés qui y fassent renoncer. » Esprit 
des lois^ 1. XV, ch, m. 



INFLUENCE DES SCIENCES. 51 

server les faits, aies réunir, à les comparer avec d'au- 
tres, aies analyser, à les classer, à en tirer des consé- 
quences et à les subordonner à des idées. Mais je ne 
sais si la faute en est ou à lui-même ou à la méthode 
scientifique du temps ; ses écrits en ce genre dénotent 
un esprit plus ingénieux que logique et très-habile à 
se tromper lui-même, un goût pour les questions inop- 
portunes ou prématurées, telle que la génération 
spontanée et une propension extrême à faire des con- 
jectures avant de s'assurer de la réalité du fait, qu'il 
admet comme point de départ. 

M. Sclopis * a fort bien démontré que les principales 
définitions de Y Esprit des Lois ne sont ni d'un juris- 
consulte, ni d'un métaphysicien, mais d'un géomètre 
et d'un naturaliste. Ainsi vous trouverez dans son chef- 
d'œuvre : « Avant qu'il y eût des lois faites, il y avait 
« des rapports de justice possibles. Dire qu'il n'y a 
« rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent ou 
« défendent les lois positives, c'est dire qu'avant qu'on 
« eût tracé un cercle, tous les rayons n'étaient pas 
« égaux. — Les lois sont les rapports nécessaires qui 
« dérivent de la nature des choses. » On lit enfin dans 
une lettre à moitié inédite^, adressée par lui à 
Ch. Bonnet, de Genève, en 1754: « Je garde la première 
a définition que je donne des lois, où je parle de la si- 
« gnification la plus étendue qu'elles puissent avoir, 

1. Études 8ur Montesquieu. Revue de législation, 1870. Thoriiif 
Paris, p. 50 et suiv. 

2. Bibliothèque de Genève, mss. 



52 CHAPITRE IV. 

« parce qu'il me semble que les lois de l'universalité 
« des êtres ne sont la conséquence de rien, mais pro- 
c duisent des conséquences sans nombre. » 

... MagQÎsque agitant sub legibus aevum ^ 

Tels étaient les travaux ostensibles de Montesquieu. 
Il en préparait d'autres dans le fond de son cabinet. 

1. Virgile, Géorg., I. IV, ▼. 154. 



1724. — Lettrée penanet. — Pnblioation. — Suooès. — Interdiotion. 



Montesquieu avait trente ans lorsqu'il acheva les 
Lettres persanes. Quelques-uns prétendent que, par 
respect pour le château de la Brède, il les écrivit dans 
son domaine de Ramon, commune de Ramonet, près 
Bordeaux. Un autre * assure qu'elles coulèrent de sa 
plume comme un délassement de ses cours de droit. 
Des Italiens ^ affirment qu'elles ont été faites en colla- 
boration. 

Voici la vraisemblance, sinon la vérité. 

La plus ancienne Lettre persane est datée du 21 de 
la lune de Maharran, ou 21 janvier 1 71 1 , et la plus ré- 
cente du 1 ®' de la lune de Zeled, ou 1 «' novembre 1720. 
Aussi j'estime que Montesquieu a conçu l'idée de son 
livre au sortir du collège, quelques mois avant la mort 
de son père, et qu'il l'a composé peu à peu, dans les 
neuf années suivantes, pendant les loisirs que lui lais- 
^rent ses devoirs d'étudiant, de magistrat , de mé- 



1. Guasoo, Note sur la lettre de Montesquieu du 4 octobre 1762. 

2. Denina, Prusse lUiérnire. Berlin, 1790, t.I, p. 37*. 



54 CHAPITRE V. 

tayer, de mari, de père et d'académicien, à Bordeaux, 
où tant de motifs le retenaient. 

Cette supposition expliquerait bien le long temps 
qu'il a consacré à cet ouvrage. « J'ai * vu le premier 
« jet de la composition qui avait été complètement 
« changé. Montesquieu corrigeait beaucoup , refaisait 
« souvent. Il y a des passages raturés jusqu'à quatre 
a ou cinq fois. » Preuves d'un travail très-difficile ou 
d'un très-grand souci de la perfection. 

Des étrangers peu perspicaces ont pu seuls avoir 
l'idée de prêter des collaborateurs à Montesquieu : 
c'est en vain qu'il a voulu faire parler un langage dif- 
férent à ses personnages : on n'entend jamais que sa 
voix. 

On a prétendu aussi que Montesquieu avait em- 
prunté l'idée des Lettres persanes aux Amusements se- 
rieux et comiques , à V Espion turc, au Spectateur^ ou 
mêm^ au Décaméron^. Je ne sais s'il a pris quelque 
part le cadre de son tableau, mais la peinture lui ap- 
partient en propre. Les petits détails que Dufreny re- 
cueille, les longues anecdotes que Morana rassemble, 
les contrastes que découvrit Addisson et l'intrigue du 
conte de Boccace, Montesquieu a pu les imiter, et 
prendre même quelque chose à Taboureau, à Noël du 
Fail ou à Erasme; mais il l'a fait en maître, comme 



t. Labat, Le Château de la Brèdc, Recueil de rAttadémie d*Agen, 
1834. 

2. Mayer, Etude» de critique, Paris, Didot, in-8, p. 173. 

3. Ed. Géraud, Annales de la littérature, t. VIII, 1822. 



PROPHÉTIE DU P. DBSMOLETS. K8 

Molière s'est inspiré de Cyrano de Bergerac. Lé succès 
des Voyages en Perse et surtout des Contes arabes^ 
qui paraissaient dans ce temps-là et qui furent tou- 
jours sa lecture de prédilection', eurent sur lui plus 
d'influence sans doute. Mon avis ne s'oppose pas & la 
remarque de Walter Scott ^. « La couleur orientale est 
« ce qui a le plus fait défaut à l'auteur des Lettres per- 
a sanes. n^ 

Lorsque son livre fut terminé, Montesquieu n'avait 
plus, pour les consulter, ni son père, ni son oncle; il 
alla trouver un de ses anciens maîtres de Juilly, le 
P. Desmolets, bibliothécaire de l'Oratoire àlàmaison de 
Saint-Honoré, à Paris, critique influent qui rédigeait 
des feuilles littéraires. Le prêtre engagea le magistrat, 
par égard pour la religion, pour sa haute position et 
pour sa tranquillité, à ne pas faire paraître son ou- 
vrage ; mais le journaliste, dans le cas évident où l'au- 
teur ne suivrait pas son conseil, ajouta : «t Gela se 
« vendra comme du pain ^. » 

L'influence de son père avait été capable de lui faire 
condamner à l'oubli un essai dont il n'était pas con- 
tent. Cette fois, rien ne put le décider à sacrifier un 
chef-d'œuvre qu'il sentait appelé à réussir. Cependant, 
comme il était timide * par caractère et circonspect par 



1 . Madame Necker, Nouveaux mélanges, 

2. Uénhres, Jugements^ sentences et réminiscences^ 1857. 

3. Note de Guasco sur une lettre de Montesquieu, de 1746. 

4 . Grouvelle, Autorité de Momesquieu dans la Révolution^ in-8 , 1789, 
p. 42. 



56 CHAPITRE V. 

profession, la prudence lui suggéra de publier les 
Lettres persanes sous l'anonyme et à l'étranger. 

La révocation de l'édit de Nantes et la révolution 
d'Angleterre avaient causé une grande émigration en 
Suisse et en Hollande, où les réfugiés enveloppaient 
dans une égale haine l'Eglise et la royauté, et atta- 
quaient leur origine historique et leur personnalité . 
La Hollande surtout excellait dans cette double lutte ; 
ses libraires se distinguaient dans l'art d'imprimer et 
de glisser en France les livres d'érudition de Van Dale 
et le dictionnaire de Bayle, ainsi que les journaux de 
Basnage et de Leclerc ^ . 

L'anonyme a toujours servi à cacher les talents in- 
certains qui s'essayent, les esprits indépendants qui 
veulent jouir sans responsabilité de la liberté de la 
presse, les nobles et les fonctionnaires qui croient dé- 
roger en écrivant. On en usait surtout dans ce temps- 
là pour piquer la curiosité du public, pour éviter les 
caprices de la censure et donner au pouvoir la faculté 
d'interdire un ouvrage sans en poursuivre l'auteur. 

Montesquieu a fait paraître tous ses chefs-d'œuvre à 
l'étranger et tous ses livres sous l'anonyme. 

Pour être plus sûr que le secret fût bien gardé et 
que l'impression fût bien faite, il confia son manuscrit 
à son secrétaire, qu'il envoya à Amsterdam. Celui-ci y 
séjourna jusqu'à la fin de sa mission, qu'il couronna 
en mettant sur la première page du livre un nom 

I. Sayoug, Dix-huitième siècle ù Vélranger. 2 vol. Didier, 



PUBLICATION DKS LETTRES PERSANES. S7 

de libraire supposé et un lieu d'impression inexact. 

On dit ^ que cette manière de publier coûta fort cher 
à Montesquieu. Une chose étonne davantage, c'est que 
l'homme qui se chargeait de ces soins était justement 
un abbé nommé Duval, qui plus tard obtint un bénéfice 
en Bretagne. Etait-ce comme récompense? 

Les Lettres persanes parurent ^ donc sans nom d'au- 
teur, en deux volumes in-1 2, chez Marteau, sous la ru- 
brique de Cologne, en 1721. Le titre rouge et noir du 
premier volume porte un monogramme; celui du 
deuxième, qui est aussi rouge et noir, est orné de deux 
enfants se tenant par la main. Le premier volume a 
des e;âr/o;25 pages il et 12, i03 et 104, 217 et 218, 
223 et 224. Le deuxième volume en a un pages 85 
et 86, 

Un coup de théâtre venait de se produire en France : 
à Louis XIV avait succédé Philippe d'Orléans. 

Quiconque perd son indépendance chez lui aime 
d'autant plus à l'affirmer au dehors. Le grand roi, en 
1685, après avoir épousé madame de Maintenon, révo- 
qua l'éditde Nantes et déclara la guerre aux peuples de 
la religion réformée. L'austérité de ses mœurs jeta les 
courtisans dans l'hypocrisie, ses croisades portèrent les 
exilés vers les questions théologiques ; ses armements 
accrurent le déficit du trésor, et ses défaites lui firent 
perdre son prestige. A quoi il faut ajouter la famine 

1. Note do Guasco sur la lettre de Montesquieu, du X^^ mars 1730. 

2. Voirie Conseiller du Bibliophile, par M. Grellet, avril 1876 et 
février 1877. 



58 CHAPITRE V. 

qui appela rattention sur les moyens de la combattre. 
Ces malheurs, en portant à la réflexion, engendrèrent 
en France un esprit nouveau qui n'attendait que l'oc- 
casion pour se faire jour et s'aiguisa provisoirement. 

Tout le monde alla à l'enterrement de Louis XIV 
rire, boire et chanter. Voilà bien le dix-huitième 
siècle ; il commençait par des critiques ; il devait con- 
tinuer par des théories et finir par des actes. C'est 
toujours la même marche : des chansons, des consti- 
tutions et des révolutions. 

Philippe d'Orléans prit naturellement le contre-pied 
de tout ce qu'avait fait son prédécesseur. La majesté 
d'un roi convaincu fut abandonnée pour le laisser-aller 
d'un régent sceptique. Dubois l'exempta du souci d'en- 
tretenir les relations avec les puissances étrangères. 
A l'intérieur, ses autres ministres devaient assumer la 
responsabilité de leurs actes ; Toute sa religion était le 
culte du plaisir qu'il poussait peut-être jusqu'à vivre 
avec sa fille; aussi, dit Michelet*, l'inceste, mis à la 
mode par lui, fut-il pratiqué par M. de Wurtemberg 
et les enfants du prince de Montbelliard, célébré par 
Voltaire dans Œdipe et glorifié bientôt par Montes- 
quieu dans i4pA^rîrfon eX A star té, à^% Lettres persanes. 

Les autres se contentaient de l'adultère et du concu- 
binage. L'athéisme, cette dévotion de ceux qui ont 
intérêt à rejeter la véritable, fut l'assaisonnement de 
toutes les conversations et de tous les écrits. 

i. Histoire de France^ la Régence. 



ÉTAT DE LA FRANCE EN 1721, 59 

Alors aux œuvres du grand art qui s'adresse à Tâme 
succédaient les mignardises qui flattent Tesprit et les 
sens ; Coypel énervait l'histoire ; Watteau enjolivait le 
paysage, et les Coustou ne respectaient plus le marbre. 
Ce n'étaient que scènes allégoriques, froides, recher- 
chées, libertines, que les architectes utilisaient à dé- 
corer de petits appartements, juste assez grands pour 
servir de cabinets particuliers. 

Les écrivains s'apprêtaient à entrer en lice. On 
publiait sur la Fronde des mémoires « qui agitaient 
les faibles et augmentaient l'inquiétude des inquiets ^ » 

Le plus à la mode, en httérature, était l'Orient vers 
lequel s'était tournée l'érudition, empêchée de s'occu- 
per des origines nationales. Des voyageurs venaient 
de révéler ce pays mystérieux. Des romanciers avaient 
eu du succès en lui empruntant des couleurs et des 
contrastes; enfin un ambassadeur turc était à Paris. 

Deux points surtout occupaient les esprits. 

On comprend qu'après la destruction de Port-Royal 
et la révocation del'Édit de Nantes, les commence- 
ments du dix-huitième siècle attribuassent de l'impor- 
tance aux questions religieuses. Louis XIV avait, 
en 17 { 3, obtenu de Rome une bulle sur le libre arbitre, 
que le Parlement avait enregistrée par intimidation, et 
la Sorbonne acceptée malgré elle. Aussi dès le règne 
suivant, docteurs et conseillers rétractèrent leur adhé- 



1. Madame de la Tour de Balleroy, Mémoires^ mss* cités par Des- 
noiresterres, dans ses études sur Voltaire^ Paris, Didier, 8 vol. 



60 CHAPITRE y. 

sion ; l'exemple gagna même les communautés : et 
on en appela de l'autorité du pape au futur concile. Du- 
bois, prévoyant un schisme', s'occupait de composer 
un corps de doctrine qui donnât satisfaction aux 
esprits en révolte : mauvais spectacle pour les laïques, 
pour le clergé et pour les indifférents. 

Le second point important était le système, Law, pour 
payer les dettes de l'État, avait été autorisé à créer 
des billets hypothéqués sur les impôts du royaume. Les 
avantages de cette invention furent vite saisis et exa- 
gérés. Law en profita pour dépasser son droit d'émis- 
sion, mais les actionnaires, en demandant à être rem- 
boursés, lui firent faire banqueroute. Des princes 
furent ruinés et des valets devinrent millionnaires. Il 
résulta de ce changement soudain un goût du luxe, 
un amour du plaisir, une dépravation et une démora- 
lisation, c pires qu'à Sodome et Gomorrhe, > comme 
disait la mère du Régent. 

Jamais, à tous ces titres, la France n'avait été dans 
une pareille confusion. S'il est vrai qu'il faille des ro- 
mans aux cœurs corrompus et aux esprits légers, 
surtout que le succès appartienne aux livres dont les 
auteurs s'inspirent des circonstances et prennent le 
publicpour complice, comme les Provinciales, en 1656, 
et le Génie du Christianisme en 1801 , aucun ouvrage 
ne répondit mieux aux temps que les Lettres per 
sanes. 

1. Fraucis Monnier, le Chancelier d*Atjuesieau, Paris, Didier, 18G3. 



ANALYSE DES LETTRES PERSANES. 6i 

Les Lettres persanes sont la correspondance de 
deux Persans de qualité, l'un sérieux et l'autre gai, 
qui voyagent en Europe, adressant des observations 
à leurs amis restés en Asie et recevant par leurs eu- 
nuques des nouvelles de leur sérail. Ils ont à peine 
achevé de connaître notre pays, nos caractères, nos 
mœurs et nos institutions, que leur absence diminue 
Tamour de leurs fenunes et nécessite leur retour. 

Pas un livre n'avait réuni autant de séductions. 
Celui-ci avait une intrigue pour entraîner l'imagination 
du lecteur, des ornements erotiques et des quiproquo 
irréligieux pour éveiller nos mauvais instincts, et, pour 
plaire à la paresse, des divisions très-multipliées. 

L'auteur, grâce à la forme épistolaire, qui comporte 
tous les tons , y abordait sans respect tous les sujets , 
même (pour comble de nouveauté) les plus gravés, et 
les faisait succéder les uns aux autres avec un talent 
consonuné qui délasse l'attention et un air superficiel 
qui les met à la portée de tout le monde. 

Ce sont le pape, « magicien qui veut faire croire que 
a trois ne font qu'un, » et le roi, « autre magicien, 
« qui guérit tous les maux en les touchant; » la no- 
blesse et la magistrature, la galanterie française et le 
sensualisme oriental, les mœurs des eunuques et celles 
des moines, les problèmes de philosophie et de mo- 
rale, la bulle Unigenitus et le système de Law, les 
questions de poUtique et de littérature, l'apologie et 
la critique du suicide, les sciences accusées avec force 
et défendues avec faiblesse, la supériorité des ma- 



62 CHAPITRE V. 

riages incestueux ; un peuple las du vice qui le ruine 
et de la vertu qui fait son bonheur, chargeant un roi 
de le gouverner ; les objets de la conscience ou de la 
vénération sociale ridiculisés; la notion de la justice 
étabUe aunlessus de l'idée de Dieu; le christianisme 
immolé à la Réforme, enfin la puissance paternelle et 
l'amour de l'humanité réclamés. Toutes ces questions 
et tous ces tableaux ainsi réunis, Montesquieu en 
approche la lumière, la chaleur et le feu. Alors écla- 
tent des épigrammes sifflantes, des portraits pitto- 
resques, des aperçus saisissants, des réflexions frivoles, 
des pensées profondes, des apologues admirables et 
des sophismes odieux, tantôt armés d'habiles réti- 
cences et d'oppositions insolentes, plus souvent d'une 
ironie hautaine et d'une expression nette et vigou- 
reuse; ici d'une éloquence acérée et rapide, là d'une 
image qui éclaire l'idée, surtout satirique, eUiptique, 
antithétique, vivant, brillant, étincelant, éblouissant., 
crépitant : un incendie sur un vaisseau cuirassé et 
gréé en guerre. 

Le succès du hvre fut immense. 

En 172i, il en parut au moins quatre éditions, dont 
une se dit Revue^ corrigée^ diminuée et augmentée 
par fauteur, sans compter quatre contrefaçons. Les 
libraire mettaient tout en œuvre pour en avoir des 
imitations ou des suites; ils allaient, raconte Montes- 
quieu* lui-même, tirer par la manche tous ceux qu'ils 

1* ATertissement de Tédidon des Lettres persanes avec supplément, 
Cologne, Marteau^ 1744« 



EFFET DES LETTRES PERSANES. 63 

rencontraient : « Monsieur, disaient-ils, faites-moi des 
Lettres persanes, » 

Le public ne les prit que pour un ouvrage d'agré- 
ment, un chapitre des Mille et une nuits habillé à la 
mode par un philosophe libertin. Car il ne faut pas 
oublier le caractère particulier aux premières années 
du dix-huitième siècle. On était sérieux comme un 
enfant élevé par un père rigide, mais on était charmé 
de voir traiter légèrement les choses graves et badiner 
autour. L'opinion se sentait un faible pour le talent 
et pour l'esprit, dès qu'ils étaient relevés de scepti- 
cisme et de gravelure. 

• Tel peuple, tel gouvernement. Les critiques des 
Lettres persanes contre Louis XIV flattaient le Régent, 
qui faisait un peu ce que Montesquieu écrivait. Dé- 
fendre ce roman lui aurait donné l'air d'être susceptible 
ou de mettre une limite au plaisir ^ En outre , le livre 
était habile : comment reprocher à des Asiatiques de 
rire des usages européens ? comment ne pas pardon- 
ner les allusions aux fautes du cabinet de Versailles 
transportées dans le conseil d'Ispahan, dans ce loin- 
tain favorable à la vérité et surtout à ceux qui la 
disent? 

Le clergé* remarqua bien que Montesquieu faisait 
le monde éternel, niait la prescience de Dieu à l'égard 
des volontés libres, mettait des impiétés sur le compte 

1. Lacretelle, Histoire de France pendant le âix-hnitième $iècle. 

2. L'abbé Gauthier, Lettres persanes convaincues (Vimpiété^ in-12. 
Paris, 1751. Préface. 



64 CHAPITRE V. 

des livres saints et commettait des blasphèmes sous le 
masque d'un mahométan. Par malheur, les théolo- 
giens n'étaient occupés que de la bulle Unigenitus. 

Les hommes de lettres furent plus sévères. Mari- 
vaux, le futur auteur comique, alors journaUste, 
d'ailleurs fils de magistrat, dans la huitième feuille 
de son Spectateur français\ écrivit à propos des 
Lettres persanes : «... Dans tout cela, je ne vois 
« qu'un homme de beaucoup d'esprit qui badine, mais 
« qui ne songe pas assez qu'en se jouant, il engage un 
« peu trop la gravité respectable de ces matières (la 
« religion, les mœurs et le gouvernement). Il faut 
« là-dessus ménager l'esprit de l'honmie, qui tient 
« faiblement à ses devoirs et ne les croit presque 
« plus nécessaires dès qu'on les lui présente d'une 
€ façon peu sérieuse... » 

Le jugement de Montesquieu sur son œuvre est bon 
à connaître. Le duc de Luynes, qui parait ne l'avoir 
connu que vers la fin de sa vie, raconte : « Quand on 
lui en parlait, à peine convenait-il de l'avoir faite et 
disait qu'il n'y en avait pas un seul exemplaire chez 
lui*. » Enfin voici qui est plus décisif. Un jour, sa 
fille, ayant ouvert les Lettres persanes^ Montesquieu 
lui dit : « Laissez cela, mon enfant ; c'est un livre de 
ma jeunesse qui n'est pas fait pour la vôtre.* » 

Cependant, tout à coup, «^rès un an d'un succès 

1. Huitième feuille. 

2. De Luynes, Mémoirts, 

3. Bernadau, To6/ea« dr Jtortfeavx, 1810. 



INTERDICTION DES LETTRES PERSANES. 65 

extraordinaire, les Uttres persanes cessèrent de pa^ 
raître, et il devait se passer huit années sans qu'on en 
vit une nouvelle édition, du moins aucun catalogue 
n'en mentionne de 1722 à 1728 : lacune fort im- 
portante pour les bibliothèques et pour les lettrés. 

On admettrait que Montesquieu, par déférence pour 
la magistrature dont il était revêtu, eût renoncé à les 
réimprimer, quoiqu'il ne les eût pas, signées, et que 
personne ne trouvât alors mauvais que le président 
Hénault et le conseiller Cideville fissent des couplets 
qu'ils chantaient eux-mêmes au dessert. Peut-être Ht^ 
téralement ou moralement regrettait-il de les avoir 
écrites ; car il disait * : « A quoi bon faire des livres 
« pour cette petite terre qui n'est guère qu'un point. » 
Il ajoutait même'^ : « J'ai la maladie de faire des 
« livres et d'en être honteux quand je les ai faits. » 

Mais le public, qui n'est tenu que par son plaisir, 
pourquoi aurait-il cessé de demander un ouvrage 
dont il avait acheté huit éditions en moins d'un an? 

Bien plus : les libraires ne s'occupent que de leurs 
intérêts. Pourquoi sur leurs catalogues* ajoutaient-ils 
au titre des Lettres persanes^ a dans le goût de Y Es- 
pion dans les coxirs^ » livre d'un pensionnaire de 
Louis XIV. Comment n'en donnaient-ils plus de réim- 
pression ni de contrefaçon? 

Reportons-nous au temps et, s'il le faut, rappelons- 

1. Pensées . 

2. Pemées. 

3. Georgi. 



66 CHAPITRE V. 

nous que le pouvoir et le sacerdoce ont des exigences 
auxquels nul n'est capable de se dérober. Je m'ima- 
gine que Dubois, nommé cardinal le i6 juillet i72t et 
surtout premier ministre le 21 août 1722, dut à sa 
noble dignité d'interdire^ un ouvrage qui, en somme, 
insultait la monarchie et la religion ; et ses succeseurs 
ne révoquèrent pas son ordre. En outre, on a trouvé 
dans les Pensées de Montesquieu ce souvenir : « Lors- 
f que par le succès des Lettres persanes j'eus peut- 
f être prouvé que j'avais de l'esprit, et que j'eus ob- 
c tenu quelque estime de la part du public, celle des 
€ gens en place se refroidit; j'essuyai mille dé- 
€ goûts. 

Il vint, pour se consoler, passer quelque temps à 
Paris, rue de la Verrerie, au Marais, le quartier alors à 
la mode. 



1. Lamoi^on de llale»herl»e8, Mémoire$ sur la liber U de la presse^ 
tn-8. Paris, 1823, nous apprend qu'elles furent dérendues en effet. 



VI 



Montesquieu h l'hôtel de Soubise : Le P. Tournemine; au club de TEn- 
tre-sol : Lt Dialogue de Sylla et Eucrate; chez mademoiseUe de Clennont : 
Le Temple de Gnide, — Il est nommé et non reçu à l'Académie 
française. 



Le premier soin de Montesquieu fut de rechercher 
les sociétés savantes, afin de se lier avec des hommes 
instruits parlant de sujets élevés. II avait plusieurs 
titres pour être admis parmi eux : il était membre 
de l'académie de Bordeaux et il venait de publier les 
Lettres persanes. 

L'abbé Oliva*, bibliothécaire du cardinal de Rohan, 
réunissait, une fois par semaine, à l'hôtel de Soubise, 
des gens de lettres. Montesquieu fréquenta d'abord 
cette société, mais trouvant que le père Tournemine y 
voulait dominer, il s'abstint d'y revenir et n'en cacha 
pas la raison. Dès lors le directeur du Journal de Tré- 
voux commença à lui faire des tracasseries, peut-être 
à mal parler des Lettres persanes. Aussi Montesquieu 
dit-il à tout le monde : « N'écoutez ni le père Tourne- 
« mine ni moi parlant Tun de l'autre, nous avons 

1 . Guasco, Note sur une lettre de Montesquieu, du 5 décembre 1 7 50. 



68 CHAPITRE VI. 

a cessé d'être amis * . » Cette rupture devait avoir des 
conséquences. 

A défaut de ce cercle, on l'introduisit dans un 
autre, qui paraissait lui convenir mieux. 

La pensée de fonder une académie des sciences mo- 
rales et politiques n'a pas été trouvée par la Conven- 
tion^. Car il y a toujours eu des tentatives avant le 
succès. L'abbé Alary, membre de l'Académie fran- 
çaise et précepteur des enfants de France, rassemblait 
une vingtaine de diplomates, de magistrats et de let- 
trés, chaque samedi (c'est-à-dire le jour actuel des 
séances de l'académie des sciences morales et politi- 
ques), place Vendôme, dans l'hôtel du président Hé- 
nault, à l'entre-sol. On trouvait dans ce salon, en 
hiver, de bons sièges, un feu doux et du thé ; en été, 
des fenêtres ouvertes sur un joli jardin et des liqueurs 
rafraîchissantes; en tout temps les gazettes de France, 
de Hollande et d'Angleterre. Les séances duraient trois 
heures : dans la première on recueillait les nouvelles 
politiques du moment, dans la seconde on raisonnait 
sur les événements, et dans la dernière on lisait des 
mémoires sur le droit public, l'histoire ou l'économie 
sociale. 

Cette société, qui ressemblait autant à un café qu'à 
une réunion publique, s'appelait, à cause de l'étage 

1. J.-J. Rousseau, Confessions, partie II, liv. x. 

2. P. Jahet, Une Académie politique sous le cardinal de Fleury (Re- 
vue des cours publics), IG septembre 1865 ; — D'Argenson, Mémoires, 
collect. Janet. 



MONTESQUIEU AU CLUB DE L'ENTRE-SOL. 69 

qu'elle occupait et de son origine britanniijue t le 
club de FEntre-sol. » 

En vérité, au commencement du dix-huitième siècle, 
l'influence de l'Angleterre sur la France et sur Mon- 
tesquieu se révèle sous tant de formes que l'on peut 
en retrouver la marque dans l'institution même de ce 
cercle. Il paraît avoir eu non-seulement pour parrain, 
mais pour créateur, Un exilé anglais. Milord Boling- 
broke avait apporté chez nous la théorie des idées in- 
dépendantes, qu'il avait puisée dans le cataclysme po- 
litique et religieux de 1688 ; car les révolutions sont les 
écoles de l'histoire. Il était célèbre par l'influence qu*il 
avait exercée à la tribune de son pays, et était ca- 
pable de rendre les Français envieux d'un gouver- 
nement où l'on pouvait s'élever par la parole et parles 
écrits. 

Après lui , les membres principaux étaient l'abbé 
de Saint-Pierre, qui a laissé aux hommes pratiques 
un arsenal de projets utiles; d'Argenson, dit le secré- 
taire d'État de la République de Platon, à cause des 
utopies généreuses qu'il a répandues dans ses ou- 
vages ; Ramsai, disciple de Fénelon ou de Téléttiaque; 
Plelo, depuis ambassadeur, qui lut une dissertation 
« sur les diverses formes de gouvernement » et 
d'autres esprits aussi distingués que théoriques. 

Montesquieu fut admis dans cette société qui, 
pour son entrée, lui demanda un morceau ^ 

I. Vie de Montesiiuieu^ Œuvres complètes. Belin, Paria, 1817, 
!«' vol., p. XX. 



70 CHAPITRE VI. 

Fontieûelle, Fénelon et le président Hénault avaient 
mis à la mode les dialogues, renouvelés des Grecs, 
qui peignent et développent les caractères. Montes- 
quieu apporta donc celui de Sylla et (TEucraie, qu'il 
avait, si je ne me trompe, déjà essayé sur ses collè- 
gues de l'académie de Bordeaux'. 

Chacun connaît le sujet. Le lendemain de son abdi- 
cation, Sylla éprouve le besoin d'en expliquer la 
cause et de justifier sa vie auprès d'un philosophe. Car 
tout criminel est doublé d'un sophiste, qui l'a démo- 
ralisé et qui voudrait démoraliser les autres ^. 

Jamais dictateur en retraite n'a fait un éloge plus 
insolent de la conduite de ces ambitieux qui se pré- 
tendent esclaves tant qu'ils ne sont pas tyrans ; aucun 
n'a expliqué plus effrontément l'art de s'emparer du 
pouvoir par l'audace sanguinaire ; nul enfin n'a vanté 
avec plus de cynisme ces hommes yiolents qui aiment 
à remuer le monde et ne savent pas le gouverner. 
La rhétorique s'est rarement montrée aussi subtile et 
et aussi étonnante, et armée de pensées aussi fortes, 
exprimées avec autant de grandeur. Car Sylla repré- 
sente la puissance du génie et la domination sur les 
hommes. 

En présence d'un pareil pénitent, le confesseur 
d'abord fait quelques objections flatteuses, au milieu 
desquelles on sent des regrets pour cette vieille repu- 

1 . Registres msi, de T Académie de Bordeaux. 

2. Le comble de la maliee est de la couvrir si artiflcieusement 
c|u'elle paraisse juste. Platon, République, \. II. 



NAPOLÉON SUR 8TLLA ET EUCRATE. 71 

blique romaine, qui ne devait plus durer trois jours. 
Cq[)endant son rôle de moraliste l'oblige à lui dire : 
« En prenant la dictature, vous avez donné l'exemple 
« du crime que vous avez puni. Voilà l'exemple qui 
« sera suivi, et non pas celui d'une modération qu'on 
€ ne fera qu'admirer. » 

L'épilogue est très-dramatique. Sylla, inaccessible 
au remords et confiant dans sa cruauté, se rappelle 
tout à coup qu'il a épargné César ; mais il se rassure 
en jurant de le faire tuer au besoin : suprême fanfa- 
ronnade d'un tigre mourant. 

La scène est splendide, d'une conception heureuse, 
remplie d'imagination, de politique et d'éloquence. 
La langue en est mâle et le souffle grandiose* Presque 
tous les littérateurs sont d'accord. 

Il me parait utile de faire connaître le jugement des 
gens d'action. Napoléon disait à M. de Narbonne ^ : 
« Maintenant allons au fait... de quelles lumières, de 
« quelles idées justes cela peut-il remplir de jeimes 
« esprits de notre temps et de mon règne?... quelle 
« est la morale de ce parlage magnifique? Aucune. 
« Rien de cette pompeuse analyse de Sylla n'est vrai : 
« et la faire admirer, c'est fausser déjeunes esprits. » 

On ignore le succès qu'obtint, au club de l'Entre- 
sol, cette œjivre factice. 

Montesquieu aimait les sociétés de savants ; il re- 



1. ViUemain , Souvenirs contemporains, M, de Narbonne, 1 vol. 
Paris, Didier. 



72 CHAPITRE VI. 

cherchait peut-être encore plus celles où ne se trou- 
vaient pas seulement des hommes : « Il est heureux, 
c dit-il S de vivre dans ces climats qui permettent 
c qu'on se communique, où le sexe qui a le plus d'a- 
« gréments semble parer la société, et où les femmes, 
c se réservant aux plaisirs d'un seul, servent encore 
c à l'amusement de tous. » C'est bien le dix-huitième 
siècle, ce siècle de contrastes , plein de systèmes et 
d'anecdotes, de l'esprit de Voltaire et de l'éloquence 
de Rousseau, qui prêcha l'humanité et qui finit par la 
Terreur. 

Philippe d'Orléans était mort en 1723. Le duc de 
Bourbon, qui lui succéda, était seul capable de le 
faire regretter. C'était un homme dans la force de 
l'âge, partagé entre l'amour du pouvoir, la dévotion 
et les plaisirs. II rétablit l'impôt de joyeux avène- 
ment et leva une contribution de cinquante pour cent 
sur le revenu. Quant à la religion, il renouvela contre 
les jansénistes et contre les protestants les édits les 
plus rigoureux de Louis XIV. Mais le reste l'occu- 
pait davantage : son château de Chantilly, des salons 
aux écuries, des jardins à la forêt, fut aménagé avec 
une magnificence réglée sur la mythologie. Ce n'étaient 
qu'emblèmes, qu'allégories, que symboles, qu'incar- 
nations d'idées abstraites ou métaphysiques. Les dé^ 
cors représentaient, sous les traits de sa famille et de 
ses commensaux, le triomphe d'Amphion, l'étude, 

1. Esprit des lois, 1. XVI, ch. xi. 



MADEMOISELLE DE CLERMONT. 73 

Diane, les saisons, Hébé, Bacchus, des faunes et des 
chasseresses. Dans ces galeries, le duc de Bourbon, 
moitié dévot et moitié libertin, réunissait une société 
de femmes, de savants, d'artistes et de courtisans, à 
laquelle il faisait pratiquer la religion et inventer des 
tableaux vivants. 

L'esprit, la physique, la théologie, la volupté, les 
lettres et les arts y étaient célébrés alternativement, 
quoiqu'il y eût plus de fêtes que de gaieté. 

La marquise de Prie régnait dans les affaires, mais 
la surintendante des plaisirs était une de ses sœurs, 
mademoiselle de Clermont. Madame de Genlis en a 
fait, après coup, l'héroïne d'un roman pudique et sen- 
timental S tandis que Voltaire lui a dédié une de ses 
rares pièces^ où il ait employé des mots malpropres. 

Marie-Anne de Bourbon^, princesse du sang, née 
en 1697, descendait, au deuxième degré, du grand 
Condé et d'une fille légitime de madame de Montespan. 
Comme sa mère Louise-Françoise de Bourbon, dite 
madame de Nantes, elle mangeait beaucoup, buvait 
trop, et tournait volontiers des couplets tels, que 
Louis XIV l'avait appelée « la muse merdeuse du 
temps*. » Aux talents qu'elle avait hérités de sa mère, 
s'ajouta celui de divertir le roi à souper. Les chan- 

1. 3fademoiseHe de Clermont^ in- 18. Paris, Maradan, 1811. 
â. La Fêle de Belébat, VoUaire-Beuchot ; — Desnoireâterres , La 
Jeunesse de Voltaire, Paris, Didier. 

3. Marais, Mémoires, édit. Lescuiv; — D'Argenson, Mémoires, édïi, 
Ralhery, t. H, pp. 167, 173; t. III, pp. 15, 265 et 382. 

4. Saint-Simon, Mémoires, 



74 CHAPITRE VI. 

sonniers, pour ses audaces, la nommaient : c Ecoute s'il 
pleut S' » et les courtisans, par déférence, c Son Al- 
tesse Sérénissime. 

A cette époque, mademoiselle de Clermont était dans 
l'éclat de ses vingt-sept ans, en pleine possession de 
sa beauté, de son esprit et de son expérience. C'est 
alors que Natier^ l'a peinte sous un ciel chaud, dans 
un paysage frais et couronné de bois. Elle est vêtue à 
la grecque avec les traits d'une jolie naïade, assise sur 
un tertre de roseaux, un bras accoudé contre une urne 
penchante, et la main ouverte comme pour inviter à 
venir près d'elle; deux attributs l'accompagnent, la 
jeunesse, qui lui verse le nectar, et l'amour, qui gou- 
verne le cours de ses eaux : c'est l'allégorie de la 
volupté provocante. 

Montesquieu fréquentait Chantilly. La poUtesse l'obli- 
geait, paralt-iF, à dire au duc qu'il faisait maigre, et 
à composer des madrigaux* en vers pour madame de 
Prie. Cependant il préférait la conversation de made- 
moiselle deClermont. Celle-ci ^ vivait alors en intrigue 
réglée avec le comte de Melun qui, selon l'expression 
de Voltaire^, « avait peu d'agrément, mais beaucoup 

1. Recueil Maurepas, Bibliothèque Nationale. Cabinet des titres. 

2. Galeries du duc d* Au maie et galeries de Versailles. — Vatout, 
Notice des tableaux de la galerie du duc d'Orléans, 3 vol. in -8, 18*2 G. 

3. « Je disais à Chantilly que je faisais maigre, par politesse : M. 
le duc était dévot. » Montesquieu, Pensées, 

4. Voir ch. xiv, infru, 

5. Soulavie, Mémoires de Muurepas; — d^Argenson, Mémoires; — 
Marais, Mémoires, édit. Lescure. 

6. Lettre à madame deBernières, août 1724. 



LE TEMPLE DE ONIDE. 75 

de vertu. » Rien ne favorise plus la naissance d'une 
nouvelle passion que la fatigue d'une ancienne; la 
naïade de Natier semble avoir fait la galante avec 
Montesquieu. 

L'amour ^ est le même dans tous les temps, mais 
les moyens de plaire changent avec les époques. La 
mode en ce genre venait alors de la petite cour de 
Sceaux, avec ses fêtes galantes, pastorales et mytho- 
logiques, inspirées par Fontenelle, Saint-Aulaire et 
Lamotte. Chose remarquable : les littératures en dé- 
cadence se plaisent aux idylles, comme les palais bla- 
sés recherchent les fruits verts. Le livre qui avait eu 
le plus de succès^ dans la haute société, était Daphnis 
et Chlôé, enrichi par le Régent, de vignettes dignes de 
son règne. 

Montesquieu fît donc le Temple de Gnide pour ma- 
demoiselle de Clermont', et le lut à sa société. 

« Le dessein du poëme, dit la préface, est de faire 
« voir que nous sommes heureux par les sentiments 
« du cœur et non pas par les plaisirs des sens. » L'ou- 
vrage représente l'amour des champs opposé à celui 
des villes. Aristée et sa bergère. Antiloque et son 
amante, après être partis du temple de Vénus, avoir 
traversé l'antre de Jalousie et s'être 'calmés à l'autel 
de Bacchus, arrivent à des buts différents. Chez le 
premier couple, le penchant de la nature l'emporte ; 

1. Euprit des lois. 1. XXVIIII, cb. xxn. 

2. En 1718. 

3. Note de Guasco sur la lettre de Montesquieu, de Paris, 1743. 



78 CHAPIT&S VI- 

gistrat en fonction ne pouvait être étemelle. Cette 
relation, que la présence du comte de Melun rendait 
piquante, s'éteignit sans doute le 31 juillet 4724, à sa 
mort, par une de ces inconséquences qui datent du 
fruit défendu. 

Le Temple de Gnide courut, je crois, quelque 
temps en manuscrit. Bientôt un périodique ' qui s'im- 
primait en Hollande l'inséra dans le second semestre 
de l'année 4724 avec cette note : € Cette pièce a été 
« trop bien reçue du public pour refuser de la mettre 
« au rang des pièces fugitives qui méritent d'être 
« conservées. On assure qu'elle est de la façon de 
« celui qui nous donna, il y a trois ans, les Lettres 
« persanes. » 

Montesquieu le publia en volume, à Paris, sous le 
pseudonyme ^ d'un évèque grec, à la fin de mars 172S, 
pendant la semaine sainte et avec approbation. 

Un contemporain ' nous apprend qu'on fut scanda- 
lisé de l'époque où il paraissait, et du privilège du roi. 
11 ajoute : « On veut faire croire ce petit livret traduit 
« du grec, et trouvé dans la bibliothèque d'un évoque, 
« mais cela sort de la tète de quelque libertin qui a 
« voulu envelopper des ordures sous des aUégories. 
« L'addition de la fin, où l'Amour fait revenir ses 
« ailes sur le sein de Vénus n'est pas mal friponne ; et 

1. Bibliothèque française. Amsterdam, p. 82, article vi. 

2. Villemain, Etude» de littérature {Esmi sur les romans grecs). 
Pari», Didier; — J.-J. Rousseau, v Promenade, 

3.^ Mathieu Marais, Journal et Mémoires^ t. III, p. 174 et 3l2,èdit* 
Lescure. 



MADAME DU DEFFAND ET LE TEMPLE DE GNIDE. 79 

« les femmes disent qu'elles veulent apprendre le 
a grec, puisqu'on y trouve de si jolies cures :... Les 
<i aUusions y couvrent des obscénités à demi nues. » 

En voyant des pensées au lieu de sentiments et 
plus d'observation que d'imagination, le tout présenté 
dans un style* précieux et d'une grande naïveté, le 
public, par la voix de madame du Deffand, *^ qui avait 
plusieurs raisons de ne pas goûter un tel ouvrage, si 
peu en rapport avec son art d'aimer et son art d'é- 
crire l'appela de suite : « l'Apocalypse de la galan- 
terie. » 

On en fit une parodie intitulée : Le temple de Gnide, 
le muet babillard et la sympathie forcée^. 

Du reste, l'opinion hésitait à le donnera Fontenelle, 
à Hénault ou à son véritable auteur. Montesquieu a 
désavoué le livre pendant fort longtemps, et, bien que 
contraint par l'évidence, en faisîdt encore un secret en 
\ 742 *. Le mot le plus compromettant qu'il ait dit à ce 
sujet est dans une de ses lettres datée de 1738, à Mon- 
crif : « Je suis, à l'égard des ouvrages qu'on m'attribue , 
« conune la Fontaine-Martel, pour les ridicules; on 
« me les donne, mais je ne les prends pas. » Cepen- 
' dant des indiscrets révélèrent son nom et comparè- 
rent son livre avec Télémaque, auquel il ressemble 

1. Le baron deMarescot, Temph deGnide, Paris, Jouaust, 1875, p. 
12, dit : «r 11 y a certaîDes phrases qui feraient croire queTonvrage a 
d'abord été écrit en Ters. » 

2. Dalembert, CEuvres, Supplément à l'Éloge de Montesquieu. 
a. In-8. Paris, 1726. (Catalogue Georgi.) 

4. Lettre de Montesquieu à Cuasco. Paris, 1742. 



Cïxirs ér réir^ecÔTO- F-Cieùrl** ^Sfri^iri rétr^oârt, 

de s&ga.:-hé el de £De<5*e ç:;«f o? ôrviiî ê!:re ; -car il est 
perda et o'a p^s é:é prr&ianê- En eîet q-jr! j^i-es en- 
TÎeai * învc-qoêreDl le statut ç"j défei^kit de leceTcir 
des ii>^rïiLres doq rê<i*ieiM5 à Paris : et rel-evHioD de 
Moctesqui^ru fut inYalidêe- 

Oette d^onvenae le [<|^ia au TÎf : le désir de 
prendre sa reTanche devint ebe« lui une aSaire d'a- 
mour-profire. 

K To.j<nK«i. Âmfcdûtn Itriérmrt, t7Sl. Pam. 

2* Mém^h€9 smr FomUt^tUe^l* tdil. AittSlcnlui. Rej.. ltS9. ùhI2« 

Z. Ln loiûn £mm mémistre, liége, ITST^ u-S, U IK p. €4. 
c M» le président a quitté a ehaige pour qw aiiOB-rlsideaee àFsuù 
me fin point lua otclade à ce qu'il fiU nçt k rAcadémie. * 



VII 



Montesquieu à Bordeaux. — A rAcadémie, il lit un Traité d^sdcvoin et un 
discours sur la Considération ; ses relations avec Thorlogcr Sully; il 
demande un congé. — Au Parlement, il installe un premier prési- 
dent; sa Mercuriale; il vend sa charge. 



Après cet échec, la grande occupation de Montes- 
quieu fut de chercher les moyens d'habiter Paris. 
Au contraire, ses amis de Bordeaux, surtout ses col- 
lègues de l'Académie et ceux du parlement luttè- 
rent pour le décider à rester en province. Les magis- 
trats le nommèrent président, après avoir obtenu de 
lui deux opuscules inédits dont la découverte est toute 
récente : un Traité général des devoirs de rhomme^ 
lu le i" mai 1723, et un Discours sur la différence 
entre la considération et la réputation \ prononcé le 
2o août de la même année. 

M. Despois ^ a trouvé dans un journal du temps ^ 
un compte rendu de ces ouvrages, rempli de citations. 



1. Lettj*e de Montesquieu du 4 octobre 1752 et la note première de 
Guasco. 

2. Hevue poliiique €t littéraire^ 14 novembre 1874. 

3. Itiblioihèque française pu Histoire littéraire de la France. Ams- 
terdam, Dernard, ia-t2, 1726, janvier et Tévricr 1726. 

6 



82 CHAPITRE VII. 

J'extrais du premier les pensées suivantes de Mon- 
tesquieu. 

« Il est utile que la morale soit traitée en même temps par 
les chrétiens et par les'philosophes, afin que les esprits atten- 
tifs voient dans le rapport de ce que les uns et les autres 
enseignent combien peu de chemin il y a à faire pour aller 
de la philosophie au christianisme. 

« Ceux qui ont dît qu'une fatalité aveugle a produit tous 
les effets que nous voyons dans le monde, ont dit une grande 
absurdité; car quelle plus grande absurdité qu'une fatalité 
aveugle 'qui produit des êtres qui ne le sont pas. Si Dieu est 
plus puissant que nous, il faut le craindre; s'il est un être 
bienfaisant, il faut l'aimer; et, comme il ne s'est pas rendu 
visible, l'aimer c'est le servir avec cette satisfaction intérieure 
que Ton sent, lorsque l'on donne à quelqu'un des marques 
de reconnaissance. 

M Enfin nos devoirs envers Dieu sont d'autant plus indis- 
pensables qu'ils ne sont pas réciproques, comme ceux que les 
hommes nous rendent, car nous devons tout à Dieu et Dieu 
ne nous doit rien 

« Nos devoirs envers les hommes sont de deux espèces : 
ceux qui se rapportent plus aux autres hommes qu'à 
nous et ceux qui se rapportent plus à nous qu'aux autres 
hommes 

« Si je pouvais un moment cesser de penser que je suis 
chrétien, je ne pourrais m'empêcher de mettre la destruction 
de la secte de Zenon au nombre des malheurs du genre 
humain; elle n'outrait que les choses dans lesquelles il n'y a 
que de la grandeur : le mépris des plaisirs et de la douleur... 
Les stoïciens, nés pour la société, croyaient tous que leur 
destin était de travailler pour elle; d'autant moins à charge 
que les récompenses étaient toutes dans eux-mêmes et qu'heu - 
reux par leur philosophie seule, il semblait qu'ils crussent 
que le seul bonheur des autres pût augmenter le leur. 

« ... La plupart des vertus ne sont que des rapports parti- 
culiers, mais la justice est un rapport général; elle concerne 



TRAITE DES DEVOIRS. 83 

rhomme en lui-même; elle le concerne par rapport à tous les 
hommes. 

« ...Tous les devoirs particuliers cessent, lorsqu'on ne peut 
les remplir sans choquer les devoirs de Fhomme. Doit^on 
penser, par exemple, au bien de la patrie, lorsqu'il est ques- 
tion de celui du genre humain? non, le devoir du citoyen 
est un crime, lorsqu'il fait oublier le devoir de l'homme. 
L'impossibilité de ranger l'univers sous une même société a 
rendu les hommes étrangers à des hommes, mais cet arran- 
gement n'a point prescrit contre les premiers devoirs, et 
Thomme, partout raisonnable, n'est ni romain ni barbare. 

«... Qui aurait dit aux huguenots, qui venaient avec une 
armée conduire Henri IV sur le trône, que leur secte serait 
abattue par son fils et anéantie par son petit-fils? Leur ruine 
totale était liée à des accidents qu'ils ne pouvaient pas pré^ 
voir; ce qui fait que la politique a si peu de succès, c'est que 
ses sectateurs ne connaissent jamais les hommes : comme 
ils ont des vues fines et adroites, ils croient que tous les 
hommes les ont de même; mais il s'en faut bien que tous les 
hommes soient fins; ils agissent au contraire presque tou- 
jours par caprice ou par passion, ou agissent seulement pour 
agir ou pour qu'on ne dise pas qu'ils ne font rien. Mais ce qui 
ruine les plus grands politiques, c'est que la réputation qu'ils 
ont d'exceller dans leur art, dégoûte presque tout le monde 
de traiter avec eux et qu'ils se trouvent par là privés de tous 
les avantages des conventions... » 

Ce traité des devoirs n'est qu'une ébauche, mais on 
y voit que Montesquieu songeait à étudier les législa- 
tions dans leurs rapports avec la morale * . V Esprit des 
Lois ne rappelle pas nettement cette pensée première, 
sans doute parce que le rôle du moraliste n'est pas 
celui du politique. 

1. Revue politique .du 30 juin 187 7. Ed. Cougay «ur Montesquieu. 



8V CHAPITRE VII. 

L'analyse du second opuscule de Montesquieu sur 
la considération et la réputation, me fournit les pas- 
sages suivants : 

«... Un honnête homme, qui est considéré dans le monde, 
est dans l'état le plus heureux où l'on puisse être. Il jouit à 
tous les instants des égards de tous ceux qui l'entourent; il 
trouve dans les moindres gestes des ma^rques de l'estime 
publique. Son âme est délicieusement enlrelenue dans cette 
satisfaction qui fait sentir les satisfactions et ce plaisir qui 
égaie les plaisirs mêmes. 

« La considération contribue bien plus à notre bonheur 
que la naissance, les richesses, les emplois, les honneurs. 
Je ne sache pas dans le monde de rôle plus triste que celui 
d'un grand seigneur sans mérite, qui n'est jamais traité 
qu'avec des expressions frappées de respect, au lieu de ces 
traits naïfs et délicats qui font sentir la considération. 

« ... Quoique la politesse semble être faite pour mettre au 
môme niveau, pour le bien de la paix, le mérite de tout le 
monde ; cependant il est impossible que les hommes veuillent 
ou puissent se déguiser si fort, qu'ils ne fassent sentir de 
grandes différences entre ceux à qui leur politesse n'a besoin 
de rien accorder et ceux à qui il faut qu'elle accorde tout. Il 
est si facile de se mettre au fait de cette espèce de tromperie, 
le jeu est si fort à découvert, les coups reviennent si souvent, 
qu'il est rare qu'il y ait beaucoup de dupes. 

« ... Nous voulons nous distinguer; mais il ne nous suffit 
pas de le faire en général, nous voulons encore nous distin- 
guer à chaque moment, et pour ainsi dire en détail : et c'est 
ce que les qualités réelles, là probité, la bonne foi, la modestie . 
ne donnent pas; elles font seulement un mérite général, mais 
il nous faut une distinction pour le moment présent. Voilà 
d'où vient que nous disons souvent un bon mot qui nous 
déshonorera demain; que, pour réussir dans une société, 
nous nous perdons dans quatre, et que nous copions sans 
cesse des originaux que nous méprisons. 

« Une chose qui nous Ole plus la considération que les vices 



DISCOURS SUR LA CONSIDÉRATION. 85 

ce sont les ridicules. Un certain air gauche déshonore bien 
plus une femme qu'une galanterie. Gomme les vices sont 
presque généraux, on est convenu de se faire bonne guerre, 
mais chaque ridicule étant personnel, on les traite sans quar- 
tier. 

« ... La considération est le résultat de toule une vie, au 
lieu qu'il ne faut souvent qu'une sottise pour nous donner de 
la réputation. 

ir ... De toutes les vertus, celle qui contribue le plus à nous 
donner une réputation invariable, c'est l'amour de nos con- 
citoyens. Le peuple, qui croit toujours qu'on l'aime peu et 
qu'on le méprise beaucoup, n'est jamais ingrat de l'amour et 
de l'estime qu'on lui accorde. Dans les républiques où cha- 
que citoyen partage l'empire, l'esprit populaire le rend 
odieux; mais dans les monarchies où Ton ne va à l'ambition 
que par l'obéissance, et où par rapport au pouvoir, la faveur 
du peuple n'accorde rien lorsqu'elle n'accorde pas tout, elle 
donne une réputation sûre, parce qu'elle ne peut être soup- 
çonnée d'aucun motif qui ne soit vertueux. 

(( ... Pour acquérir la réputation, il ne faut qu'un grand 
jour, et le hasard peut donner ce jour; mais pour la conser- 
ver, il faut payer de sa personne à tous les instants. Quelque- 
fois on y réussit par sa modestie; d'autrefois on se soutient 
par son audace. Souvent l'envie s'élève contre un audacieux 
et souvent elle s'irrite de voir un homme modeste couvert de 
gloire. 

« Cependant le meilleur de tous les moyens que l'on puisse 
employer pour conserver la réputation, c'est celui de la mo- 
destie, qui empêche les hommes de se repentir de leurs suf- 
frages, en leur faisant voir que l'on ne s'en sert pas contre 
eux. 

« 11 n'y a rien qui conserve et qui fixe mieux la réputation 
que la disgrâce. Il n'y a point de vertus que le peuple n'ima- 
gine en faveur de celui qu'il plaint ou qu'il regrette; mais 
comme la plupart des hommes ne sont pas dans un état 
assez élevé pour être outragés de la fortune, ils ont la 
retraite, qui souvent fait en eux l'elTet de la disgrâce. 

«... II y a eu des fautes faites par d'illustres personnages 



80 CHAPITRE VU. 

qui faisaient bien voir qulls ne savaient avec quels hommes 
ils vivaient et qu'ils ignoraient les Français comme les Japo- 
nais. Dans chaque siècle, il y a de certains préjugés domi- 
nants dans lesquels la vanité se trouve mêlée avec la politique 
ou la superstition, et ces préjugés sont toujours embrassés 
par des gens qui veulent avoir de la réputation par des voies 
plus faciles que celle de la vertu. 

« On s'impalienle, dans la recherche des causes morales, 
de trouver toujours l'amour-propre sur son chemin et d'avoir 
toujours la même chose à redire. 

« Cet orgueil qui entre dans tous nos jugements met une 
certaine compensation dans les choses d'ici-bas, et venge 
bien des gens des injures de la fortune. 

« Un homme est d'une noblesse distinguée : s'il n'a pas de 
bien, on lui laissera sa noblesse, on se plaira même à le 
relever; mais si la fortune donne de l'envie, on examinera 
sa naissance avec les yeux de l'envie ; non-seulement on lui 
disputera la chimère, mais on lui ôtera du réel. 

« ... Les richesses contribuent aussi quelquefois à noua 
ôter l'estime publique, à moins que l'on n'ait acquis auparavant 
tant d'honneur et tant de gloire, que les richesses soient, 
pour ainsi dire, venues d'elles-mêmes, comme un accessoire 
qui est presque inséparable. Pour lors, on jouit de ces 
richesses comme d'un vil prix de sa vertu. Qui est-ce qui a 
jamais été choqué des grands biens du prince Eugène. Ils ne 
sont pas plus enviés que l'or que l'on voit dans les temples 
des dieux... » 



Tels sont les principaux passages de ce Mémoire 
du !«' mai 1725. 

Le discours que, comme président de l'Académie 
de Bordeaux, Montesquieu prononça le 28 août Ï726, 
contient Téloge du protecteur de cette société, le duc 
de la Force. Il se montra habile et même ému dans 
la tâche de panégyriste de ce grand concussion- 




MONTESQUIEU ET M. SULLY, 87 

naire, devenu son ami depuis qu'il était rendu à la vie 
privée. 

Un autre motif prolongea son séjour en province. 
Henri Sully, Anglais qui s'était fait estimer de Newton, 
dans son pays, pour ses recherches astronomiques, 
et que le duc d'Orléans avait chargé de créer la manu- 
facture d'horlogerie de Versailles, venait d'arriver 
avec une nouvelle invention scientifique. Il s'agissait 
d'une pendule à levier pour mesurer le temps en mer ^ 
ce qui permettait de parvenir à la connaissance 
exacte des longitudes. Le seul moyen de vérifier cet 
instrument était de faire des expériences sur un na- 
vire. Sully avait choisi Bordeaux à cause de son port 
et surtout de son Académie, où les sciences étaient 
mieux connues et appréciées qu'en aucune ville de 
province. La compagnie l'admit en séance, délégua 
des membres pour assister à ses essais et lui en 
rendre compte. Montesquieu qui, comme on l'a vu, 
était président, traita Sully avec la plus cordiale affa- 
bilité. Aussi, un jour, ce grand « horlogeur^, » venant 
d'éprouver des pertes considérables, comme il en 
arrive à tous les inventeurs , écrivit à Montesquieu 
cette lettre qui est bien anglaise et bien naïve ' : « J'ai 
envie de me pendre, mais je crois que je ne me pen- 
drais pas si j'avais cent écus. » — « Je vous envoie 



1. Méthode pour régler les montres, Paris, Dupuis, 1728, in-12. 

2. Mercure de France^ septembre 1726. 

3. Œuvres de Montesquieu, Paris, Plassan, 1796, 5 vol. in-4<*, 
4^ vol. Anecdotes, 



88^ CHAPITRE VU. 

cent écus, répondit aussitôt le correspondant. Ne vous 
pendez pas, mon cher Sully, et venez me voir. i> 

Cette bonne action, qui honore tant son auteur, n'a 
été révélée qu'après sa mort, par sa fille. Vous de- 
mandez d'où vient une telle discrétion de la part de 
Montesquieu? La réponse est peut-être dans cette 
observation de lui : a La timidité a été le fléau de ma 



vie. ^ » 



• I 



On aimerait à savoir que cette générosité a sauve 
Sully, mais rien ne préserve un inventeur de son 
sort ; celui-là mourut, deux ans après, dans la mi- 
sère, selon l'usage. 

Cependant Montesquieu demanda et obtint un 
congé de l'Académie. Lès difficultés furent plus 
grandes au Parlement. Ses collègues, pour le retenir 
sans doiite, le chargèrent, comme on l'a vu, du dis- 
cours de rentrée ; ils le prièrent de plus de remplir 
momentanément la place du premier président, va- 
cante par la mort du titulaire. A quoi il obtempéra. 
Mais l'intérim ne pouvait être long. Voici la mercu- 
riale inédite qu'il prononça en installant son succes- 
seur définitif. Elle fait partie de la bibliothèque Cou- 
sin et m'est donnée par M. Barthélémy Saint-Hilaire, 
qui malgré son talent, a peut-être un peu exagéré les 
emprunts que Montesquieu a faits à Aristote, son au- 
teur favori '. 



1, Pensées, 

!?• Politique d'Arislote, Iraduct. de J, Barlliélemy Saint-Hilaire; 
in-8. Paris, 1874. 



DISCOURS D'INSTALLATION. 89 

« Monsieur, le choix que le roi vient de faire de votre per- 
sonne pour remplir la première place de ce parlement, nous 
est d*autant plus agréable qu'il répond fidèlement à tous les 
sentiments d'estime que nous avons toujours eus pour vous. 

« Nous sommes persuadés que cette estime ne fera qu'aug- 
menter par votre attachement inviolable à tous les intérêts 
de la Compagnie qui sont, Monsieur, présentement les vôtres. 
Toute sa gloire devant ôlre à l'avenir Tunique objet de vos 
réflexions les plus sérieuses, votre nouvelle dignité vous four- 
nira de plus grandes occasions à faire briller avec plus d'éclat 
le zèle que vous avez toujours marqué pour l'honneur de la 
magistrature. Ces occasions serviront aussi à mettre dans un 
plus grand jour votre fidélité à toute épreuve pour le service 
du souverain qui nous gouverne, votre amour sans relâche 
pour la pureté de la justice, votre attention aussi vive que 
constante à maintenir ou à rétablir le bon ordre, votre fer- 
meté à soutenir l'ancienne et naturelle dignité de ce parle- 
ment, et cette autorité supérieure qui ne doit jamais recon- 
naître d'autre modérateur que le monarque qui nous l'a 
confiée, ni d'autre grandeur que celle de nos charges. 

« Nous savons, Monsieur, que les lumières et les meilleures 
intentions d*un chef de compagnie deviennent souvent inu- 
tiles si l'union et la subordination ne régnent pas parmi les 
officiers qui la composent. Je puis être garant de ces heu- 
reuses dispositions par l'expérience que j'en ai fait durant le 
peu de temps que j'ai eu l'honneur d'exercer par ordre du 
roi les fonctions de cette première place. Je n'aurai plus rien 
à désirer si celte illustre Compagnie paraissait aussi satis- 
faite de mon ministère, que le public a raison de se louer de 
son application continuelle à remplir exactement tous ses de- 
voirs. 

« Vos paroles, Monsieur, et votre exemple nous y confirment 
davantage. C'est à présent que nous allons voir refleurir cet 
éclat solide, cet ordre constant et cette sage dignité qui doi- 
vent rendre un parlement aussi auguste que celui-ci : digne 
dans tous les temps de la vénération des peuples, de la plus 
haute estime des grands et de l'entière confiance de son 
roi. » 



90 CHAPITRE VU. 

Alors rien ne put empêcher Montesquieu de se reti- 
rer, ni les traditions de sa famille , ni son opinion sur 
la faiblesse de ce ceux qui, se trouvant au-dessous de 
leur état, le quittent par une espèce de désertion', i» 
Il céda, pour la vie de l'acquéreur ', sa charge de pré- 
sident à mortier, afin qu'elle retournât plus tard à son 
fils, qui n'avait encore que dix ans. 

Le motif qu'il allégua au ministère fut qu'il voulait 
consacrer son temps à un ouvrage sur la législation'. 
Ses amis rappelèrent que a quand Lycurgue voulut 
donner des lois à sa patrie, il commença par abdiquer 
la royauté. » Ses ennemis dirent de lui et du prési- 
dent Hénault qui venait de l'imiter : « Ces messieurs 
quittent leur métier pour aller l'apprendre . » 

La vérité est que Montesquieu s'occupait depuis 
longtemps de son grand ouvrage. Dès sa sortie du 
collège, il avait cherché l'esprit des livres de droit 
qu'on mit entre ses mains^, depuis il écrivit à ce su- 
jet toutes ses pensées ; il faisait des extraits de ses 
lectures et accumulait ses réflexions et ses idées à cet 
égard, cherchant un lien qui les rattachât*. 

Les dix premiers Uvres de r Esprit des Lois étaient 
en train, sinon achevés. M. Paul Janet^, de l'Institut, 

« 

1. Lettre persane 139. 

2. Voir f'n/ra. Eloge historique de M, de Montesquieu. 

3. D'Argenson, Loisirs d'un ministre, Liège, 1787,în-8,t. II, p. 64. 

4. Lettre de Montesquieu au grand prieur de Solar. 

5. HeUétioB, Lettre à Saurin dans les Œuvres complètes de Mon^ 
tesquieu,Mii, Laboubye. Paris, Garnîer, in-S, 1877, t. YI. 

6. Revue politique et littéraire, 9 décembre 187 1 , p. 558 ; Théories 
^ de Montesquieu et de J.-J. Rousseau. 



I 



L'ESPRIT DES LOIS. 91 

Ta fort bien remarqué, on les dirait contemporains 
des Lettres persanes : même idéal, même doctrine, 
même ignorance du gouvernement parlementaire, 
même médisance de la monarchie.. Montesquieu les a 
nécessairement écrits avant son voyage en Angleterre, 
puisqu'il y parle vaguement des libertés de ce pays et 
qu'il n'a pas l'air d'y comprendre le mécanisme de sa 
constitution, dont il devait faire une analyse si admi- 
rablement précise dans les onzième et douzième 
livres. Du reste l'auteur dit deux fois dans sa préface : 
« C'est un livre de vingt ans... » « C'est le résultat de 
vingt ans d'études... » Ce qui indique bien que F Es- 
prit des Lois^ publié en 1748, a été commencé avant 
1730, date du passage de Montesquieu en Angleterre, 
où il devait trouver son chemin de Damas. 

J'oubliais de dire que vers cette époque, le 23 fé- 
vrier 1727, un derniei' enfant, son benjamin, nommée 
Denise', lui était né. 

Donc, après avoir, pour quelques temps, dénoué les 
liens (son Académie, son Parlement et sa femme) qui 
le retenaient à Bordeaux, il s'en alla à Paris, qu'il 
habita dès lors alternativement avec la Brède : moitié 
de l'année dans un petit appartement de la rue Saint- 
Dominique-Saint-Germaîn, et moitié dans son château. 

1. Marie-Joseph-Denise, àBordeaax. 



VIII 



Mademoiselle de Clermont : Yo^jage à Paphoa. — Entre-sol : Biehesses de 
l'Espagne. — Madame de Lambert : Pensées sur le lonheur. 



Les sociétés galantes et les salons littéraires avaient 
toujours attiré Montesquieu. Son but me fait croire 
qu'il les fréquenta davantage encore, comme on re- 
cherche des protecteurs. 

Mademoiselle de Clermont ^ son ancienne amie, 
logée au petit Luxembourg avec la princesse sa 
grand'mère, depuis Fexil de son frère, en 1726, et la 
mort du comte de Melun, en 1724, vivait aussi retirée 
que le lui permettait sa charge de surintendante de la 
reine. Montesquieu voyant que la perte de cet amant 
paraissait l'avoir fait renoncer à plaire, résolut de 
faire revivre un moment le cher défunt. 

Un souvenir heureux est peut-être sur terre 
Plus vrai que le bonheur*. 

Le nouveau poëme qu'il écrivit à cette occasion, 



1. Soulavie, Mémoires de Mattrcpan, Paris, 1791, t. 1, p. ?59. 

2. Alfred de Musset, Poésies no^ivellcs : Souvenir, 



VOYAGE A PAPHOS. 93 

s'appelle \eVoyage à Paphos '. Je Tattribue à Montes- 
quieu d'après sa famille*, et d'après la France litté- 
raire de 1778 : quelques extraits convaincront les 
plus hésitants. 

« Les dieux, ainsi que les mortels, ne flattent que pour 
obtenir ce qu'ils désirent... 

« Pour réussir dans ce qu'on projette, il faut aller par 
degrés au bonheur qu'on attend... 

(( Que de belles seraient aimables, si elles savaient ignorer 
que la beauté sert à se faire aimer!... 

« Chaque dieu a ses autels, et chaque autel a ses faux 
prêtres; la politique, l'ignorance et la corruption en forment 
tous les jours; peut-être ne connaitrait-on point de vices, 
sans le pernicieux exemple de ceux que les dieux choisissent 
pour les bannir... 

« Mais j'oublie un disciple de Thémis, qui n*a jamais aimé 
que la parure? — Ah! s'écria Vénus, qu'on le frise tous les 
quarts d'heure du jour; et dès qu'il paraîtra content de son 
ajustement on le fera promener au grand vent. Le supplice 
est cruel, mais rotîense est trop forte... 

« Souvenez-vous que les précautions qu'on prend pour ca- 
cher ses feux ne servent qu'à les faire plus tôt paraître,,. 

« Ceux qui affectent des dehors sévères s'offensent aisément 
et ne pardonnent jamais..» 

« Chez les mortels, sa distraction passerait aisément pour 
fierté; car souvent ceux qu'on en accuse y senties moins 
sujets. Ne vous y trompez pas, tel ne vous parait méprisant 
que parce qu'il ne comprend pas qu*on puisse l'être; il 
s'abandonne à sa pensée, ou à sa nonchalance naturelle; et 
s'il croyait qu'on pût soupçonner quelqu'un de fierté, il 
s'appliquerait à détromper ceux qui l'en soupçonnent... 

« L'amour-propre fait souvent naître des sentiments de 

1. Uercure'de France de décembre 1727. 

2. O'gilvy, Nobiliaire de Guienne. Bordeaux, 1858. v« Secondai, 
p. 13. ' 



H CHAPITRE Vin. 

jalousie qu'on attribue à l'amour... Ainsi l'on croit aimer et 
l'on n'est que jaloux... 

« On aîme aussi quelquefois sans croire aimer... 

ii Nous arrivâmes dans un bois de lauriers, où le soleil 
donne un jour si tendre, qu'on dirait qu'il rcconnatt encore 
Daphné sous l'écorcc de cet arbre... 

u Quand il s'agit de soutenir ses droits, la plus forte amitié 
n'est pas exempte de froideur. 

Ce Voyage à Paphos célèbre le cynisme de Famour 
elduvin, et raille Thypocrisie du plaisir, représentée 
par Diane courant après Endymion dans les bois. La 
principale scène montre Vénus avec Adonis, etBacchus 
avec Ariane à table, unissant la volupté à Fivresse. 
Montesquieu paraît s'appliquer surtout à faire voir 
que les dieux viennent quelquefois sur la terre goûter 
les plaisirs des mortels et qu'Adonis, tué à la chasse 
par une bête fauve, comme M. de Melun, a été changé 
à la demande de sa maltresse, en une fleur qui reprend 
sa première forme à Paphos : telle l'image d'une per- 
sonne se ravive quand on y pense de tout cœur. 

Ce poëme, d'une exécution supérieure au Temple 
de Gîiide, parut dans le Mercure de France de dé- 
cembre 1727, et dut concilier à l'auteur les amis 
puissants dont disposait mademoiselle de Clermont. 

Le club de Y Entre-sol durait encore en 1728, mais 
il commençait à s'occuper de politique active. U n'en 
était encore qu'aux allusions, et le cardinal de Fleury 
le surveillait avant de l'interdire en 1730. Je suppose 
que Montesquieu écrivit pour cette société un mé- 
moire d'une quarantaine de pages « sur les finances 



MÉMOIRE SUR.LES FINANCES DE L'ESPAGNE. Uo 

de l'Espagne,"» qu'il a fondu dans V Esprit des Lois^ 
comme il le dit lui-même dans une édition de 1749 ^. 
Le manuscrit est entre les mains d'un amateur in- 
connu. En voici le commencement et la fin' : 

« Il existe deux espèces derichesses^ la richesse réelle et la 
richesse de fiction. La première tieniàla terre, à Findustrie, 
à la production; elle se détruit et se renouvelle sans cesse; 
la seconde, celle de l'argent, ne se détruit pas ; et comme 
chaque jour elle augmente dans sa représentation, elle va 
sans cesse en se détériorant dans sa valeur réelle. Lors de la 
découverte des Indes occidentales, l'Espagne... se trouvant 
tout à coup en possession d'une plus grande quantité d'or et 
d'argent, a été un moment riche ^ mais la multiplication du 
numéraire a fait hausser le prix des objets d'échange, et la 
production d'argent a suivi à peine ce renchérissement. Mais 
la main d'œuvre a augmenté dans la même proportion; le 
prix des métaux précieux a doublé, triplé, quadruplé, et 
pareille quantité d'or et d'argent a bientôt coûté, pour l'ex- 
traction et le transport, deux, trois, quatre fois plus qu'au 
début de la possession, et a représenté dans les échanges une 
valeur graduellement décroissante, à mesure que le numé- 
raire métallique se multipliait... 

(( Il n'est pas bon que la richesse d'un prince lui vienne 
immédiatement et par voie accidentelle; elle doit lui arriver 
par la voie des impôts qui doivent toujours être l'expression 
de l'aisance des sujets... 

« Jouissons donc de notre terre et de notre soleil, nos ri- 
chesses en seront plus solides, parce qu'une abondance tou- 
jours nouvelle viendra satisfaire des besoins toujours nou- 
veaux. 



1. Livre XXI, ch. xvjil. 

2. Genève^ chez Burilloi el OU, 3 vol. in-4, 1749. 

3. Goslave Brunet, Discoars du 2 décembre 1847, à TAcadémle 
de Bordeaux, dans les Actes de celle Académio. 



96 CHAPITRE VIII. 

Montesquieu avait trouvé une de ses voies : Téco- 
nomie politique. Ce morceau le fit sans doute remar- 
quer du club de YEntre-soly et lui attira l'estime de 
beaucoup de ses membres qui étaient de l'Académie 
française. 

Comme on le voit, c'était un siège en règle. 11 
avait déjà les gens 3e lettres par le moyen que je 
viens de dire, et la cour par mademoiselle de Cler- 
mont ; il ne lui restait plus qu'à faire partie du salon où 
se faisaient les élections de l'Académie, car il y en a 
toujours un. 

La marquise de Lambert ' était la fille d'un maître 
en la Cour des Comptes de Paris, la bru du joli voyageur 
Bachaumont, la correspondante de Fénelon, l'auteur 
anonyme des ^4t;ts d'tme mère, et la veuve d'un lieu- 
tenant général des armées du roi, gouverneur du 
Luxembourg. A la mort de son mari, après avoir bien 
élevé ses enfants, l'idée lui vint, pendant les austé^ 
rites de Louis XIV et les orgies du Régent, pour lutter 
contre l'introduction du café et la passion du jeu, 
d'offrir l'hospitalité à la causerie bienséante, vive, 
juste, fine, ingénieuse, délicate, un peu cherchée, mo- 
raliste et littéraire. Elle était noble, riche, âgée, ins- 
truite. Son salon fut composé de gens de condition, 
meublé avec un luxe qui ne préjudiciait pas aux mal- 
heureux, gouverné avec le tact le plus expérimenté, 

1. Née en 1647| morte en 1733. Vfreiire de France ^ 1733, Ar- 
liclu de Fontenelle ; — Journal de Barbier^ Paris, Gharpeniler, 1860, 
t. Ul, sur le lamberlinage. 



PENSÉES SUR LE BONHEUR. 97 

enfin ouvert à quelques lettrés de marque, tels que 
Fontenelle, Mairan, les abbés de Mongault, de Choisy 
et de Bragelonne, le père Buffier, le président Hénaut, 
Tavocat Sacy, le marquis de Saint-Aulaire et la du- 
chesse du Maine. Peu à peu on ne fut guère reçu à 
l'Académie que l'on ait été présenté chez elle, et par 
elle. « Il est certain, dit d'Argenson*, c qu'elle a 
bien fait la moitié des académiciens actuels. » Aussi 
était-il très-honorable, très-recherché , très-difBcile et 
très-précieux d'être admis dans cette maison^ 

Montesquieu y parvint sans doute sur la présenta- 
lion de Fontenelle, et y conquit tous les suffrages, 
surtout celui de la marquise de Lambert elle-même ; 
car cette aimable douairière avait fait de sa propre 
main un extrait du discours de son hôte sur la Hiffé- 
rence de la considération et la réputation; à preuve 
que ses éditeurs l'ont inséré dans ses œuvres, où il 
est resté. 

Je soupçonne que le Gascon, après avoir pris l'air 
de celte société, y lut un morceau sur le bonheur^ 
dont voici quelques passages^ : 

« Le bonheur ou le malheur consistent dans une certaine 
disposition d'organes favorables ou défavorables. 

« Les uns ont une certaine défaillance d'âme qui fait que 
rien ne les remue; elle n'a la force de rien désirer, et tout 
ce qui la touche n'excite que des sentiments sourds. Le pro- 

1. D'Argcnson, Mémoire*^ édit. Janet, t. I, p. 127. 

2. Labal, Je Château de la Brêde^ Recueil des travaux de la société 
d'Agen, 1834, t. UT, p, 185. 



98 CHAPITRE YIII. 

priéUîre de cette àme esi toujoars dans la langueur, la lie 
lai est à charge, tous ses moments lui pèsent; il n*ainie pas 
la vie, mais il craint la mort 

« L'antre espèce de gens malhenreox opposés à ceux-ci est 
de ceox qui désirent impatiemment lont ce qu'ils ne penvent 
pas aToir, et qui sèchent sur Tespéranee d'un bien qui racole 
toujours... Je ne parie ici que d'une frénésie de rime et non 
pas d*nn simple mouTement. Ainsi un homme n'est pas mal- 
henrenx parce qn*il a de l'ambitiou, mais parce qu'il en est 



« n y a anssi deux sortes de gens henrenx : les ans sont 
viTement excités par les objets accessibles à knr àme et 
qu'ils peoTent facilement acquérir. Ils désirent ▼ivenent, 
ils e^èrant, ils jouissent et bientôt Os recommeneent à dé- 
sirer. Les autres ont leur machine tellement construite qu'elle 
est doucement et continuellement ébranlée. EUe est entre- 
tenue et non pas agitée : une lecture, une conversation leur 
suffit. 

« n me semble que la nature a traraillé pour des ingrats. 
Nous sommes heureux... 

« Quand nous parions du bonheur ou du malheur, nous 
nous trompons toujours, parce que nous jugeons des eondi- 
tiens et non pas des personnes. 

« Qui sont les gens heureux? Les dieux le savent, car ils 
voient le cœur des philosophes, celai des rois et celai des 



Ces mesures ainsi prises, Montesquieu attendit im- 
patiemment roccasioD. 



1. Ces éeaoL deraîen pangnphei ne «oal eocMneaîqaèt pir l« 
docteur de SùBt-CefBUùo. 



IX 



Réception de lionteeqnieu à rAoadémie fnmçaiaa ^ — l.'£«prii dêt Un». 

— Départ pour ses voyages. 



L'Académie française se composait alors de trois 
cardinaux, six évèques, neuf abbés, deux maréchaux, 
six ducs et pairs, cinq fonctionnaires, trois magis- 
trats et quelques gens de lettres. L'un de ces derniers, 
hôte de prédilection de la marquise de Lambert, 
avocat distingué au parlement de Paris, élégant tra- 
ducteur de Pline, Louis de Sacy, mourut le 26 oc- 
tobre 1727. 

L'abbé Dubos, secrétaire perpétuel de l'Académie, 
en prévint immédiatement le premier ministre de 
Louis XV. C'était alors le cardinal de Fleury, homme 
facile à séduire comme parvenu, économe comme 
successeur de Law, et comme prêtre, doux*, modéré. 



1. Voir dans la Critique française^ 1862, des articles intitulés : 
Montesquieu à V Académie^ par le regretté rédacteur de la Gazette des 
Tribunaux, M. Gallien. Ils m*onl fourni de précieux renseignements* 

2é « Discret^ doux, liant. » Mémoires de Saint-Simon é 



100 CHAPITRE IX. 

prudent mèmey « d'humeur si pacifique, qu'il aimait 
€ mieux feindre d'ignorer les torts que d'en pour- 
c suivre la réparation ^ » Il répondit : 

Fontainebleau, le 27 octobre 1727. 

« Je n'ai, Monsieur, aucune vue particulière pour remplir 
la place de M. de Sacy, dont vous m'apprenez la mort; je me 
rangerai au plus grand nombre de voix de l'Académie, el 
tout ce que j'ai à désirer est que la compagnie s'arrête à faire 
le meilleur choix. 

« Je crois que M. le président de Montesquieu s'est déjà 
présenté, mais je n'ai pris aucun engagement avec lui, et 
n'en prendrai pour personne en cette occasion... 

Cardinal D£ Fleury.* » 



En effet, comme nous l'avons vu, Montesquieu 
avait déjà posé sa candidature en 1725, et se mettait 
encore sur les rangs. On sait que ses titres étaient 
ses dissertations à l'Académie de Bordeaux, le Temple 
de Gnide^ l'ébauche du Traité des devoirs, le Dis- 
cours sur. la Considération y le Voyage à Paphos, le 
Mémoire sur les richesses de F Espagne et le Dialogue 
de Sylla et dEucrate^ sans compter les Lettres per- 
sanes: le tout, il est vrai, sous l'anonyme, mais c'était 
l'usage. 

La candidature de Montesquieu était patronée au 



!• Mémoires secreU peur servir à f Histoire de Perse, BcrliD, 17 59, 
in-12. 

2. Cabinet de M. Moulin, avocat général. 



MONTESQUIEU CANDIDAT. \0l 

dehors par la marquise de Lambert et au dedans par 
un de ses hôtes, l'abbé de Mongault, ancien pré- 
cepteur du duc d'Orléans. Elle avait même si fort pré- 
valu qu'il n'y avait qu'elle. Du moins ses seuls con- 
currents étaient le garde des sceaux Chauvelin • et 
surtout un avocat distingué, bon humaniste, nomme 
Mathieu Marais. Ce dernier s'était déjà présenté plu- 
sieurs fois et avait repoussé, faute d'être connu des 
académiciens ou de faire partie d'un salon ou même 
d'en être digne. 

Le succès de Montesquieu paraissait assuré^ lors- 
qu'un accident survint tout à coup. On se rappelle 
qu'il avait cessé de fréquenter la société de l'hôtel de 
Soubise, à cause du père Tournemine'. Le directeur 
àvL Journal de Trévoux avait une revanche à prendre. 
L'occasion était belle : Fleury n'avait peut-être jamais 
parcouru les Lettres persanes , ni à leur apparition, 
ni depuis six ans qu'il ne s'en publiait plus. On peut 
penser si notre jésuite lui en fit rapidement un extrait, 
heureux de satisfaire ensemble un sentiment person- 

1. Marais, Journal et Mémoires^ êdit. M. de Lescure, t. HI, p. 505. 

2. La marquise de Lambert écrivait cette lettre inédite, tirée de la 

collection Cou-'in. 

« Paris, ce 17 noTembre f 727. 

Après avoir remercié un académicien de ses amis des condo- 
léances quUl lui avait adressées à l^occasion de M. de Sacy, elle ajoute : 
« M. le président de Montesquieu va le remplacer. Cela se passe très- 
agréablement pour lui. Je voudrais bien, Monsieur, que vous fussiez 
à portée de lui donner vos suffrages. Nous aurons au moins la conso- 
lation que notre ami sera bien loué par lui... )> 

3. Corrpspoii 'nuce de MoiHesqnhu^ 5 décembre 1850, note. 



i02 CHAPITRE IX. 

nel, un devoir de conscience et l'opinion publique, il 
faut bien le dire. 

Aussi le jeudi H décembre , jour de réunion pour 
la proposition, les membres apprirent que les Lettres 
persane»^ déplaisaient au cardinal-ministre «t qu'il 
avait dit la veille en propres termes à l'un d'eux, 
l'abbé Bignon : < le choix que l'Académie veut faire 
tt sera désapprouvé de tous les honnêtes gens. » Il 
paraît que ce qui avait indigné son émineoce c'était 
la lettre XXII, sur « le Pape et le roi, » qui y sont nom* 
mes les deux magiciens. Quelques] membres étaient 
encore plus mécontents des traits dirigés contre leur 
corps. 

Dans une telle conjoncture, le maréchal d'Ëstrées, 
grandbibliophile, alors directeur de l'Académie et ami 
de Montesquieu, obtint qu'on rédigeât le procès^ 
verbal dans les termes suivants : 



« La compagnie, convoquée par billets pour la proposition 
d'un académicien, à la place de M. de Sacy, ne s'étant trouvée 
qu'au nombre de dix-huit, et un des académiciens ayant de- 
mandé que le statut qui concerne les élections fût observé 
suivant sa teneur, la proposition a été remise au samedi, 
vingtième de ce mois. 



Nous tenons presque tous ces renseignements de 
l'abbé d'Olivet * qui accepta d'être du dîner de condo- 



1 . Livel, EUtoire de C Académie; — Bibliothèque nationale, t. IX, 
de la Cqrreêpondetice fUtéraire da président Bouhier, Msn. 165. 



MONTESQUIEU ET LE CARDINAL DE FLEURT. 103 

léance donné par la marquise de Lambert à Montes- 
quieu et qui le raconta» le même soir, dans une lettre 
où il appelle l'une < la Vieille » et l'autre « le 
Gascon. » 

Le maréchal d'Ëstrées entreprit de raccomoder tout. 
Montesquieu lui déclara' d'abord qu'après l'outrage 
qu'on lui faisait, il irait chercher à l'étranger les 
récompenses qu'il ne pouvait espérer dans son pays. 
Le prince Eugène, comblé d'honneurs en Autriche 
pour des talents militaires que Louis XIY, en les dédai- 
gnant, avait malheureusement tournés contre la France, 
était un exemple vivant, capable de faire réfléchir. Le 
négociateur s'effraya, et erut pouvoir s'adresser aux 
sentiments d'économie bien connus du candidat. Voici 
comment Montesquieu a noté le fait dans ses papiers : 
< N^..., qui avait de certaines fins, me fît entendre 
« qu'on me donnerait une pension. Je dis que n'ayant 
c pas fait de bassesses, je n'avais pas besoin d'être 
c consolé par des grâces. :d II restait un dernier 
moyen à tenter : une entrevue entre le cardinal mi- 
nistre et le gentilhomme-lettré. Elle eut lieu*. Que s'y 
passa-t-il? 

M. de Secondât écrit' : « M. de Montesquieu dé- 
« clara qu'il ne se disait point auteur des Lettres pér- 
it sanes, mais qu'il ne donnerait pas de désaveu qu'il 
« les eût faites, qu'il renonçait à la place d'académie 

1 . D*Alembert, Eloge de Montesquieu, 

2 . Pensées diverses, 

3. Éloge historique de H. de Montesquieu, infra. 



404 CHAPITRE IX. 

« cien, s'il fallait Tacheter à ce prix. M. le cardinal de 
€ Fleury fut content de ce procédé ; il lut les Lettres 
« persanes^ et la paix fut faite. » Celte version est 
d'un bon fils ; elle a eu trois échos. Selon le premier S 
Fleury parcourut le livre et le trouva plus agréable 
que dangereux. Le deuxième^ raconte |que Montes- 
quieu le lut lui-même au ministre et le séduisit par 
son talent de lecteur : recueillez ce tour de Gascon. 
D'Alembert* raisonne d'une façon encore plus com- 
promettante : « Parmi les véritables lettres, l'impri- 
« meur étranger en avait inséré quelques-unes d'une 
« autre main, et il eût fallu du moins, avant que de 
€ condamner l'auteur, démêler ce qui lui appartenait 
c en propre. » 

Le récit de Voltaire * est plus vraisemblable : « M. de 
« Montesquieu fit faire en peu de jours une nouvelle 
c édition de son livre, dans lequel on retrancha ou 
€ on adoucit tout ce qui pouvait être condamné par 
< un cardinal ou par un ministre. » 

Des critiques fort compétents S ont récemment, 



1. Solignac, Eloge de Montesquieu h rAcadémie de Nancy, USS. 
3. Maiipertuis, Eloge de Montesquieu à l*Acaclémie de Berlin, ig-8i 
1755. 

3. Eloge de Montesquieu, 

4. Siècle de Louis II V {Liste des écrivains,) 

5. Auger^, Vie de Montesquieu; — Meyer, Etudes antiques, in-8, 
1864 ; — Gallien, Critique Jrançaise^ ul>i supra; — Landrin, Con- 
seiller du Bibliophile, pair C. Grcllet, 1»' juin 187S; — Sainte-Deuvc, 
Causeriez du lundi, 1852; — Lefebvre, Leiïres persanes^ 2 vol. Paris, 
Lemerro, in-12, 1873, Préface, p. 8; — Labouluve, Œuvres complht( s 
de Montesquieu, Garnier, 187S, t. I^**, p. 38 et suiv. 



TOUR DE GASCON DE MONTESQUIEU. lOo 

par des raisons très-habilesy nié cette version. Mais si 
elle n'eût pas été exacte, La Beaumelle, Fréron, Ri- 
cher et Secondât lorsqu'elle parut en HBl, l'eussent 
démentie : qui ne dit mot , consent. 

Du reste Voltaire n'avait qu'un souvenir vague. La 
vérité me semble être dans le fumier * de Soulavie : 
a Montesquieu fit impriq^er furtivement des cartons^ 
« et présenta son livre à Fleury pour le lire... Le mi- 
< nistre n'ignora pas la ruse, » mais il devina 
l'homme de génie, et eut l'habileté de conserver à la 
France le futur auteur de V Esprit des Lois. A l'issue 
de cette audience , il écrivit au maréchal d'Estrées^ 
que : « Après les éclaircissements que le président 
« lui avait donnés, il n'empêcherait pas l'Acadé- 
« mie de l'élire*. « 

Cependant le surlendemain, 20 décembre, la lutte 
fut très-vive, quoique ce fût le premier scrutin et qu'il 
en fallût deux : l'un pour la proposition au roi, l'autre 
pour l'élection du candidat. Le registre de l'Aca- 
demie dit notamment à cette date, « la pluralité des 
<k suffrages ayant été pour M. de Montesquieu, cî-de- 
« vant président à mortier au parlement de Guyenne, 
« on a fait le scrutin qui lui fut favorable. » Mais il 
y eut des boules noires, entre autres, celles de d'Oli- 
vet et de Bouhier, qui, naturellement', votèrent pour 
ce pauvre Mathieu Marais. 

1. Mémoires de Richelieu, 1792, l. VU, p. 312. 

2. Bouhier, Correspwidanee littéraire ^ ubi supra. 

3. Marais, Journal et Mémoires^ ubi supra. 



406 CHAPITRB IX. 

Les vaincus se consolèrent en disant qae quelques- 
uns de leurs collègues s'étaient laissé toucher par la 
crainte de ruiner la réputation du candidat, trouvant 
plus doux d'exposer l'honneur de la compagnie que 
de consentir à la flétrissure de ce fou '. 

Cette opposition eut du retentissement au dehors. 
Les adversaires de Montesquieu ne désespérèrent pas 
jusqu'au dernier moment de faire revenir le ministre 
sur l'agrément qu'il avait donné. Ils y travaillaient 
encore la veille du scrutin définitif, fixé au 5 janvier 
1728. On se figure avec plaisir leur dépit lorsqu'ar- 
riva, le matin môme, au secrétaire perpétuel la lettre 
suivante, qui est un chef-d'œuvre du genre. 

Marly, 5 janvier 1728. 

« n me parait, Monsiear, que la manière dont vous ayiez 
dressé le registre, le 11 décembre, est très-sage et très-me- 
surée. Il y a de certaines choses qu*il vaut mieux ne pas appro- 
fondir par les suites qu'elles pourraient avoir, et, si on vou- 
lait aller plus loin, ou on n'en dirait pas assez ou on en dirait 
trop. La soumission de M. le président de Montesquieu a été 
si entière, qu'il ne mérite pas qu'on laisse aucun vestige de ce 
qui pourrait porter quelque préj udice à sa réputation, et tout le 
monde est si instruit de ce qui s'est passé, qu'il n'y a aucun 
inconvénient à craindre du silence que gardera l'Académie. 

c< Voilà mon sentiment, et je ne prétends pourtant point 
le donner comme une décision. Je serais bien fâché de vou- 
loir jamais m'ériger en juge de ce que pourra faire la Com- 
pagnie. En général, je ne puis m'empêchcr dépenser que le 



1 . Liyet, Histoire de V Académie ; — Lettre de Tabbé d'OUvet au 
président Bouhier, 11 décembre 1727, 



DISCOURS DE RÉCEPTION. i07 

parti de prévenir les tracasseries est toujours- le ^Itts pru^ 
dent. 

Cardinal de Flkury*. .» 

Après a,voir lu cette lettre, c rAcadérnie, assem- 

c blée au nombre de seize, a procédé au second tour 

c de scrutin pour l'élection d'un académicien à. la 

<E place de M. de Sacy, et M. de Moutesquieu y a eu 

c la pluralité des suffrages. i> Je doane le. texte de ce 

procès-verbal, parce que le premier ministre écrivit à 

son sujet, à l'abbé Dubos. 

Marly, 8 janvier 1728. 

c< ... Puisqae rAcadérnie a trouvé, Monsieur, que le regis- 
tre disait tout ce qu'il fallait pour Télection de M. de Mon* 
tesquîeu, j'approuve que vous n'ayez point fait usage de ce 
que je vous ai marqué à cette occasion. 

« Je vous prie de croire, etc. 

Gard, db Flburv*. » 

Enfin Montesquieu était de l'Académie ; il ne s'en 
fallait plus que de la séance de réception qui fut fixée 

au 24 janvier, tambour battant. 

Son discours fut un véritable panégyrique de M. de 

Sacy, de Richelieu « qui tira du chaos les règles de la 

c monarchie, qui apprit à la France le secret de ses 

« forces, à l'Espagne celui de sa faiblesse, ôtaàTAlle- 

« magne ses chaînes, lui en donna de nouvelles, 

c brisa tour à tour toutes les puissances... du cardinal 



I . Dupont White, Mélanges historiques , littéraires et archéolo- 
giques, Beauvais, in-t8, 1847, pp. Cl et 6?. 
2.' Dupont While, ibid. 



108 CHAPITRE IX. - 

< àe Fleury toujours prêt à faire le bien qu'on lui 
« propose ou à réparer le mal qu'il n'a point fait et 
« que le temps a produit. » Mais bien entendu, Féloge 
de Louis XIV fut ce qui frappa le plus chez l'auteur de 
la XXIP Lettre persane. 

Le discours du directeur Mallet, qui avait succédé 
au maréchal d'Estrées, fut plein de sous-entendus in- 
cisifs. Oubliant de quelle façon le récipiendaire avait 
traité la Compagnie, il le loua du talent « de faire 
« des portraits ressemblants * ; » il lui dit en outre : 

. (c Né dans une province où l'esprit, réloquence et la poli- 
tesse sont des talents naturels; connu par plusieurs disser- 
tations savantes que vous avez prononcées dans FAcadémiQ 
de Bordeaux, vous serez prévenu par le public si vous ne le 
prévenez. Le génie qu'il remarquera en vous le déterminera 
à* vous attribuer les ouvrages anonymes où il trouvera de 
l'imagination, de la vivacité et des traits hardis; et pour 
faire honneur à votre esprit, il vous les donnera malgré les 
précautions que vous suggérera votre prudence... 

« Rendez donc au plus tôt vos ouvrages publics... 

« Notre ambition est d'écrire des choses dignes d'être lues. 
Pour être académicien, ne craignez point d'être obligé de 
louer ce qui ne sera pas digne de l'être; assidu à nos exer- 
cices, vous travaillerez avec nous à faire connaître l'utilité de 
l'établissement de l'Académie. Venez nous aider à célébrer la 
mémoire du plus grand des rois, et... ce cardinal également 
judicieux et actif qui pénètre avec facilité le fond des affaires 
les plus importantes, en démêle toutes les circonstances, 
en prévoit toutes les suites, et prend les moyens les plus 
sages et les plus doux pour les concilier». » 

1. Voltaire-Beuchot, Dictionnaire philosophique^ v® Conlradlcliona. 

2. Recueil de pièces d'éloquence, etc., donnôes par rAcadémie 
française. Paris, 1730, in- 12. 



VKNGBANCE DE MONTESQUIEU. 409 

La première phrase de Mallet ne se trouve pas dans 
le texte imprimé ; elle avait été si remarquée à la lec- 
ture publique qu'il Fa supprimée * . Il en adoucit quel- 
ques autres qui étaient vives et à bout portant, mais 
Je fond y resta toujours, conune on le voit. Aussi Mon- 
tesquieu donna-t-il son discours à part, ne voulant pas 
le joindre à celui du directeur, selon l'usage'. 

Du reste, il ne vint que trois fois à l'Académie,* où 
l'abbé d'Olivet lisait des morceaux de son histoire, et il 
n'ouvrit pas la bouche. Ses amis mêmes ne lui firent 
pas grand accueil et d'Argenson^ a écrit : « On a 
« justement reproché à M. le cardinal de Fleury, si 
« sage d'ailleurs, d'avoir montré, en cette occasion, 
« une mollesse qui pourra avoir de grandes consé- 
« quences. » 

Le lecteur qui aime les dénoùmentç moraux, du 
moins chez les autres, s'étonne sans doute que Mon- 
tesquieu n'ait pas fait expier à quelqu'un les ennuis 
qu'il venait d'éprouver. Je vais le satisfaire * : La ven- 
geance fut aussi fine que cruelle, et la victime fut lé 
dénonciateur des Lettres persanes. Tout le monde 
savait que le P. Tournemine aimait passionnément la 
célébrité. Dès lors, chaque fois que l'on prononça de- 
vant Montesquieu le nom de ce jésuite, il prit soin de 

1. Voltaire-Beucliot, Diciwuuah-e philosophique, y^ Contradictions ^ 
t. XXVllI, p. 201, note. 

3. Buuhier, Correspondance littéraire, nhï èuprsL, 

3. Loiiirs d'un ministre, Liège, 1787, in-8, t. Il, p. 64. 

4. Corresj ondance de Montesquieu, Lettre du & décembre 17 50. 
Notes. 



410 CHAPITRE IX. 

dire : c Le P. Toiunenime! Qa'est-ce que le P. Tour- 
M nemine? Je n'en ai jamais entendu parler. » 
' Tous ces dégoûts, ajoutés à son projet de voyager 
pour son grand ouvrage, le déddèrent à accepter la 
chaise de poste d'un de ses amis, qui s'en allait à 
Vienne. 



VoyagM en AUdmagn^i en Hongrie, en Italie, en Hollande 
et en Angleterre : leur inflaenoo. -^ Retour. 



Montesquieu aimait infiniment les voyages et parlait 
avec éloquence de leur agrément et de leur utilité ' . 
Aussi son dernier mot était-il toujours : c II y a beau- 
« coup de personnes qui payent les chevaux de poste, 
mais il y a peu de voyageurs. ^ » Les seuls pour lui, 
avaient été Platon, Démocrite, Aristote ou Cicéron, 
s'eipatriant afin d'étudier un pays étranger, le phy- 
sique et le moral des habitants, leurs mœurs et leurs 
lois, les causes de leur grandeur ou de leur décadence, 
et de visiter les célébrités dont Fentretien vaut des 
années d'observation. C'est que son but, comme te 
leur, était de rectifier, par la pratique des hommes et 
par l'évidence des choses, les préjugés nationaux et 
les systèmes préconçus, enfin de tirer delà conq[)a-' 
raison entre les peuples et leurs institutions des idées 



1. Fr. Hardy, Memoirs ojCharlmont, 1812. 

2. Correspondance^ 16 juin t745< 



112 CHAPITRE X. 

générales, capables de servir d'instnictioa aux diplo- 
males et de méditation aux législateurs. 

Une si haute théorie, mise en œuvre par un si grand 
génie, fait bien regretter la non-pubhcation de son 
journal de voyage*. 

Montesquieu se mettait en route dans des conditions 
exceptionnelles. 

Son compagnon était le comte de Waldegrave^, 
neyeu du maréchal de Berwick, homme fort distingué, 
ministre plénipotentiaire qui avait été envoyé d'An- 
gleterre en France en i 725 , et qui allait de là à Vienne, 
d'où il devait revenir à Versailles en 1730. 

Le titre d'académicien assurait alors la considéra- 
tion et les avantages d'un ambassadeur; la gloire des 
Lettres persanes le précédait et la bienveillance de 
son caractère l'accompagnait, c Quand j'ai voyagé dans 
« les pays étrangers, disait-il*, je m'y suis attaché 
4L comme au mien propre ; j'ai pris part à leur fortune, 
< et j'aurais souhaité qu'ils fussent dans un état plus 
M florissant. « 

n ne faut pas oublier qu'il emportait beaucoup d'ar- 
gent; du moins il s'est plaint^ d'en avoir beaucoup 
dépensé ainsi ; mais c'est partout le meilleur moyen de 
bien voir et d'être bien vu. 

Les deux amis partirent de Paris, le S avril 1728. 



1. Voir chap. xxui, infra, 

?• Correspondance littéraire de Boohier, 20 avril 1728, ubi supra. 

3. PeuMées divertes, 

4. Ibid. 



MONTESQUIEU ET CHAUVELIN. H3 

Le trajet avait lieu à petites étapes. Les voyages, moins 
rapides, étaient plus instructifs : on observait et on 
causait le long du chemin. 

Un jour, Montesquieu, découragé par les déboires 
qu'il avait éprouvés en France, écrivit au cardinal de 
Fleury et au ministre des affaires étrangères, son an- 
cien concurrent à l'Académie, afin d'être nommé à 
quelque poste diplomatique ^ Il fit même renouveler sa 
demande par l'abbé d'Olivet, auquel il mandait : « Les 
« raisons pour qu'on jette les yeux sur moi sont 
€ que je ne suis pas plus bête qu'un autre ; que j'ai 
« ma fortune faite, et que je travaille pour l'honneur, 
« et non pas pour vivre; que je suis assez socia- 
« ble, que j'ai beaucoup travaillé pour m'en rendre 
« capable... » On lui répondit d'une façon qui ne le 
satisfit pas^. Tant mieux ! Le plus habile traité diplo- 
matique vaut-il le moindre chapitre de Y Esprit des 
Lois ^ ? 

Le 40 mai \ 728, Montesquieu fut à Vienne. La cour 



1. Le 10 mai 1728. Voir sa Correspondance, 

2. M. Faugère, directeur des archives au ministère des affaires 
étrangères me fournit complaisamment cette indication : 

e Le chargé d* affaires au ministre^ 12 juin 1728, à Vienne. 

« J'ai reçu la lettre dont il a plu à Votre Grandeur de m^honoref 
le 30 du mois passé, avec... une lettre pour M. le baron de Montes- 
quieu que je lui ai envoyée sur-le-champ à Presbourg, en Hongrie, 
où il est depuis quinze jours... v 

3. Quosestimo, etiamsi qui ipsi rempublicam nongesserint, lamen 
quoniam de republica multa quœsierint ac scripserint, functosesseali- 
quo reipublicœ munere. Cicero, de Republica, § vu. 

8 



il4 CHAPITRE X. 

de Charles YI était alor» la seule de rAllemagne qui 
eût des goûts artistiques et littéraires. Le nouvel arri- 
vant y fut reçu comme il le méritait et s'y plut comme 
il le devait. Ses principales relations furent les marquis 
de Breil et de Prie, les comtes d'Harrach, de Starem- 
berg et Kinski^ le prince de Lichtenstein, le duc 
Charles-Emmanuel, héritier présomptif du trône de 
Savoie, qui trouva peut-être dans ses entretiens avec 
notre voyageur l'idée de ses constitutions, et le méde- 
cin belge Van Swieten, censeur des livres de l'Au- 
triche, qui devait empêcher Y Esprit des Lois d'être 
défendu à Vienne*. L'oracle du pays était le prince 
Eugène, ancien français, aussi grand capitaine que 
grand politique. Montesquieu lui était reconunandé 
par le duc de Bouillon ^ et avait écrit autrefois de lui 
dans un journal important' : « Il y a des mérites qui 
c portent à l'émulation et qui ne sont pas au-dessus 
« de l'exemple ... Le prince Eugène a fait des généraux 
« en Europe... » 

Les entrevues de ces deux hommes supérieurs fu- 
rent fréquentes. Le Coriolan sans pitié demanda, une 
fois, à son interlocuteur, en quel état étaient les affai- 
res de la Constitution en France. « Le ministère prend 
« des mesures pour éteindre peu à peu le Jansénisme. 
« — Vous n'en sortirez jamais. Le feu roi s'est laissé 



1. Lettre de Montesquieu au marquis de StainyiUe, notes. 

2. Maupertuis, Éloge de Montesquieu, 

3. Bibliothèque ou France littéraire, Janvier 172G. Voir chap. vu, 
supra; — Voir la Lettre de Montesquieu du 4 octobre n&2. Note. 



MONTESQUIEU ET CHESTERFIELD. i!o 

« engager dans une affaire dont son arrière petit-fils 
« ne verra pas la fin '. » 

De Vienne, Montesquieu passa en Hongrie, contrée 
riche et fertile, habitée par une noblesse « qui, dit-iP, 
« s'indigna contre l'Autriche, oublia tout pour la dé- 
a fendre et crut qu'il était de son devoir de périr et de 
« pardonner, » et par des peuples semblables aux 
esclaves chez les Germains. D'après Montesquieu', 
« ils n'avaient point d'office dans la maison ; ils ren- 
« daientà leur maître une certaine quantité de blé, de 
« bétail ou d'étoffe : l'objet de leur esclavage n'allait 
« pas plus loin. » C'était la vie féodale du moyen âge 
avec son dévouement au souverain et sa langue latine. 
11 a écrit avec soin cette partie de ses voyages^. 

Les événements politiques l'obligèrent de s'arrêter 
à Belgrade, en route pour la Turquie. Il rebroussa 
chemin et traversa l'Illyrie *. 

A peine en Italie, le hasard mit sur ses pas un 
honmie qu'il avait peut-être connu au club de Y Entrer 
sol, MylordChesterfield. Ces messieurs convinrent de 
voyager ensemble. Quoi déplus naturel? Ils étaient 
nobles, riches, à peine mariés, d'une érudition éten- 
due, d'une conversation agréable, d'une politesse 
charmante, d'un caractère solide, plaisant et curieux. 



1 . Éloge liistorique de M. de Montesquieu, infra^ 

2. Esprit des lois, liv. VIII, ch. ix. 

3. Ibid., lÏY. XV, ch. X. 

4. Éloge historique de M. de Montesquieu, infra, 

5. Bezcnval, Mémoires, Pàris^ Buisson, 1805,in-8,3 vol., p. 187. 



ne CHAPITRE X. 

Leur dififérence était dans leur nationalité, dont ils 
parlaient sans cesse, l'un vantant avec vivacité Tesprit 
de ses compatriotes ; l'autre, avec flegme, le bon sens 
des siens'. 

On arrive à Venise, le lundi 16 août 1728. 

Des notes bien intéressantes devaient lui avoir été 
fournies par les deux hôtes les plus originaux de cette 
ville, les hommes^ qui connaissaient tous les secrets 
économiques et militaires de l'Europe. 

On sait que Law a créé le crédit dans le monde et 
qu'il a été ministre des finances dans notre pays. Il 
n'avait conservé de ce passé que le goût des spécula- 
tions et un diamant assez beau. Sa vie se passait à 
faire des combinaisons aux jeux de hasard, à engager 
son bijou en cas de perte, et à Je retirer en cas de 
gain. Il accueillit, avec l'indulgence d'un inventeur, 
l'auteur des Lettres persanes^ qui avait été sévère 
pour lui*, mais il ne convainquit pas le futur écri- 
vain de Y Esprit des Lois^ qui devait le traiter encore 
plus sévèrement^. Montesquieu lui demanda un jour 
« pourquoi il n'avait pas agi comme le ministère an- 
« glais à l'égard des Chambres, songé à séduire les 

1 . Diderot, Œuvres complètent Ed. Tourneuî. Paris, Garnier, 1876, 
in-8. Lettre à Mademoiselle Voland, du 5 septembre 1762, t. XIX, 
p. 127; — Bezenval, Mémoires; — (Grosley), Nouveaux mémoires ou 
Observations sur Vltalie, Lonîlres, 1764, in-12, t. II, p. 67. — Lettre 
inédite de Grosley à Desmarest, datée de Venise, 4 août 1758. (Cabinet 
de M. Truelle Saint-Évron). 

2. Ëloge historique de M de Montesquieu, infra. 

3. Lettres 138 et 142. 

4. L. II, ch. IV ; 1. XXII, ch. vi. 



MONTESQUIEU A VENISE. 117 

« membres du Parlement de Paris. » Law lui répondit : 
« Ce ne sont pas de si grands génies, mais ils sont 
« beaucoup plus incorruptibles ^ » 

Le voyageur vit davantage Bonneval, ce gentil- 
homme français qui fut aide-de-camp d'un maréchal 
dans sa patrie, qui l'abandonna pour devenir général 
en Autriche, et qui devait combattre son pays d'adop- 
tion et mourir pacha turc : espèce mal équilibrée, qui 
à la (flus folle conduite mêlait les talents les plus dis- 
tingués et les plus séduisants. Le comte de Bonneval, 
heureux de trouver un auditeur choisi et de tromper 
son repos momentané, lui raconta, à cœur ouvert, son 
histoire héroïque et aventureuse, lui parla de toutes 
les bataillles auxquelles il avait pris part et lui fît le 
portrait de tous les officiers et de tous les ministres 
qu'il avait connus. 

Montesquieu avait visité dès le matin, pour tout 
voir et tout approfondir, les monuments, les biblio- 
thèques, les cabinets, les cafés et les galeries, avait 
Ué conversation avec chacun, s'était informé des moin- 
dres détails de la politique et de la société ; et le soir, 
rentré chez lui, il avait écrit ses remarques et ses ré- 
flexions. Après sa provision faite, rien ne le retint de 
partir. Tout à coup, vers le milieu de la traversée de 
Venise à Fucina, des gondoles qui lui paraissaient 
suspectes, vinrent rôder autour de la sienne. La peur 
le prit ; il tira de son sac de nuit toutes ses notes sur 
le pays, et les jeta à la mer. 

1. Éloge historique de M. de Montesquieu, infra. 



118 CHAPITRE X. 

Chesterfield a raconté queletour était de lui, et que 
Montesquieu n'aurait pas dû anéantir son ouvrage sur 
une crainte aussi chimérique : « Ce que, dit-il, un 
Anglais n'aurait pas fait. » Chesterfield s'est vanté 
d'avoir joué un rôle dont il est innocent : ce qu'un 
Français n'aurait pas fait non plus. Depuis lors, « on 
« à assuré qu'on ne voulait que tâter Montesquieu, et 
a qu'il aurait passé, s'il eût osé attendre l'abordage, 
« pour lequel il n'y avait point d'ordre*. » 'Notr« 
homme s'est-il vengé, dans Y Esprit des Lois^, no- 
tamment lorsqu'il dit : « Une bouche de pierre s'ouvre 
a à tout délateur à Venise : vous diriez que c'est celle 
« de la tyrannie. » 

Deux monuments ont survécu à cette aventure. 
C'est d'abord une lettre, adressée à lord Walde- 
grave, et remplie de plaisanteries grivoises qui ne 
pourraient passer que dans des Œuvres complètes. 
Cette réflexion n'a pas le même caractère : « J'ai 
a vu les galères de Venise; je n'y ai pas vu un 
(t seul homme triste. Cherchez à présent à vous 
a mettre au cou un morceau de ruban bleu pour 
« être heureux^. » 

De Venise, Montesquieu se rendit à Rome pour 
passer les quatre derniers mois de l'année, dans un 
hôtel garni, où il rencontra le pasteur protestant Ja- 



1 . Nouveaux mémoires ou Observations sur Vltalie^ ubi supra. 

2. L. V, ch. VIII ; liv. VII. chap. m et liv XI, cliap. vi. 
3- Pensées dii erses. 



MONTESQUIEU A ROME. 119 

cob Vernet', qui devait être l'éditeur de Y Esprit des 
Lois. Ils assistèrent ensemble à la canonisation d'un 
saint. Le centre de sa vie fut le salon du cardinal de 
Polignac, un des plus fins ambassadeurs que la France 
ait eus, et auteur inédit de Y An ti- Lucrèce. Il connut, 
chez cette Éminence, le cardinal Corsini qui devint le 
pape Clément XII ; le père Fouquet, qui avait été mis- 
sionnaire en Chine, et le père Vitry, qui « faisait, dit- 
a il, des médailles antiques et des articles de foi *. » 

La Rome ancienne, celle des rois, de la RépubUque 
et des empereurs, avec ses monuments, frappèrent 
vivement son imagination et lui donnèrent l'idée des 
Considérations. 

La Rome moderne le fixa aussi. Il en disait plus 
tard à Duclos ^ « que Rome est une des villes où U se 
« serait retiré le plus volontiers. » Il ajoutait* : » Si 
« j'avais des yeux, j'aimerais autant habiter Rome 
« que Paris. Mais comme Rome est toute extérieure, 
« on sent continuellement des privations, lorsqu'on 
« n'a pas des yeux. » 

Avant de la quitter ^, il alla faire ses adieux au 
Saint-Père. Benoît XIII lui dit : « Mon cher président, 
« je veux que vous emportiez quelque souvenir de 

1 . (Saladin?) Mémoire historique, sur la vie et les ouvraiies de iî. J. 
Vi'tnet. Paris, Genève, 1790, p. li. 

2. Lettres Jamiiièrcs, noie sur la leltre du 9 avril 1754. 

3. Voyages en Italie, 

4. Leltre à M. le grand prieur Solar, 7 mars 1749. 

6. Œuvres, éûïi. 17 9G. 4 vol. Anecdoteâ; — Auger, Vie de Montes- 
quieu. 



120 CHAPITRE X. 

« mon amitié. Je vous donne, à vous et à toute votre 
« famille, la permission de faire gras pour toute votre 
« vie. » Montesquieu remercie le pontife et prend 
congé. Le lendemain on lui apporta les bulles de dis- 
pense et le chiffre des droits de daterie. Le Gascon 
toujours économe rendit le brevet et ajouta : « Le 
a pape est un très-honnète homme; sa parole me 
« suffit, et j'espère que Dieu en fera autant. » 

Après Rome, Naples et Pise furent les objets de ses 
visites, sans laisser de traces connues. 

On trouve dans une lettre inédite* du 26 octo- 
bre 1728, des détails intéressants sur la suite de son 
séjour dans la péninsule : « J'ai oublié de vous dire 
€ que j'ai été huit jours à Gènes et je m'y suis ennuyé 
« à la mort : c'est la Narbonne de l'Italie. D n'y a rien 
« à y voir qu'un très-mauvais port, des maisons 
€ bâties de marbre parce que la pierre est trop chère, 
€ et des juifs qui vont à la messe... » L'humeur qu'il 
en conçut s'exhala dans une pièce de vers médiocres 
et cyniques ^. 

Voici, tirée de la même lettre inédite, son opinion 
sur Florence : 

« C/esl une belle ville. On n'y parle du prince ni en blanc 
ni en noir. Les ministres vont à pied, et quand il pleut ils 
ont un parapluie bieu ciré; il n'y a que les dames qui ont un 
bon carrosse, parce que tout honneur loin* est dû... 

<f Nous allons dans des maisons où nous trouvons deux 



1. Louis Paris. Cabinet historiiiie, t. 111, p. 38. 

2. CE'ivrrs complètes tic Mont<s^}uU'u. 



MONTESQUIEU A FLORENCE. 421 

lampes d'argent sur la table et tout autour des dames très- 
jolies, très-gaies et qui ont beaucoup d'esprit... 

« Les femmes y sont aussi libres qu'en France, mais il ne 
paraît pas qu'elles le soient tant, et elles n'ont point acquis 
cet air de mépris pour leur état, qui n'est bon à rien. » 

On sait * que Montesquieu fut fort attaché pendant 
son séjour à Florence à la marquise de Ferroni, spiri- 
tuelle et belle personne qui recevait la meilleure so- 
ciété. 

« Il y a bien ici de la politesse, de l'esprit et même du 
savoir. » 

Ces mots s'appliquent au marquis de Nicolini et 
surtout au chevalier Venuti, qui le présenta à 
1* Académie de Cortone, où il fut reçu le 17 mars 1729. 

«... Les mœurs y sont très-simples. On a peine à distin- 
gue^un homme d'un autre qui a cinquante mille livres de 
rente de plus. Une perruque mal mise ne met personne mal 
avec le public; on fait grâce des petits ridicules et on n'est 
puni que des grands... 

« Tout le monde vit dans l'aisance : comme la misère est 
peu de chose, le superflu est beaucoup; cela met dans la 
maison une paix et une joie continuelles. 

« On ne peut lever les yeux sans voir quelque chef-d'œuvre 
de peinture, sculpture ou architecture : il y a eu ici en même 
temps de grands ouvriers et des princes qui aimaient les arts. 
On voit partout le grand goût de Michel-Ange naître peu à 
peu dans ceux qui l'ont précédé et se soutenir dans ceux qui 
l'ont suivi. La galerie du grand-duc est non-seulement une 
belle chose mais une chose unique. Depuis un mois j'y vais 

t. Note de Guasco sur la lettre de Montesquieu à Ninolini, 6 mars 
il'iO. 



122 CHAPITRE X. 

tous les matÎDs et je o'ea ai vu qu'une partie; là et au palais 
Pitti est un amas immense de tableaux des plus grands maî- 
tres et de statues antiques et modernes; et dans cette quan- 
tité il n'y a rien que d'exquis : il y a une cliambre qui con- 
tient tous les portraits des peintres qui ont quelque réputa- 
tion, faits par eux-mêmes. Outre le plaisir de voir une chose 
qui ne se trouve que là, on a encore celui de comparer les 
manières. 

V Depuis que je suis en Italie, j'ai ouvert les yeux sur les 
arts, dont je n'avais absolument aucune idée... b 

Cette dernière phrase fait croire que c'est à Florence 
que Montesquieu conçut son Essai sur le goût. 

Sa réputation Tavait devancé à Turin. Mais sa bien- 
veillance ordinaire contribua autant à le lier avec le 
marquis de Breil*, qui a été depuis gouverneur du 
prince de Piémont, avec son frère le commandeur de 
Solar et avec le marquis de Saint-Germain, qui ont été 
ambassadeurs de Sardaigne en France et qui le pré- 
sentèrent à la cour. Le roi Victor lui dit^ : « Monsieur, 
« vous êtes parent de M. l'abbé de Montesquieu, que 
« j'ai vu ici avec M. l'abbé d'Estrades. — Sire, ré- 
c pliqua-t-il. Sa Majesté est comme César, qui n'avait 
« jamais oublié aucun nom. » 

Les contrées qui s'étendent des deux côtés du Rhin 
attirèrent vivement son attention. A Luxembourg', 
dans la salle où dinait l'empereur, le prince Kinski lui 
dit : « Vous, Monsieur, qui venez de France, vous 

t. Note de Guasco sur la lettre de Montesquieu du 5 mars 1753. 

2 . Pcnxées diverses, 

3. IbUt. 



MONTESQUIEU EN HOLLANDE. 123 

« êtes bien étonné de voir l'empereur si mal logé. » 
(( — Monsieur, répondit-il, je ne suis pas fâché de voir 
« un pays où les sujets sont mieux logés que le 
« maître. » 

Dans le Hanovre, le ministre Michel et M. d'Ayrolles 
accueillirent Montesquieu avec distinction. 

11 arriva en Hollande, cette admirable conquête du 
travail sur les éléments, où le commerce a donné au 
peuple la liberté, mais « la liberté de la canaille : » 
c'est son expression ^ Ches'terfield y était alors ambas- 
sadeur d'Angleterre. 

Ils partirent ensemble de la Haye, le 3i octobre 1729, 
sur le yacht du noble lord qui le logea chez lui, à 
Londres, tout le temps de son séjour en Angleterre, 
« le pays le plus utile à visiter 3> selon Montesquieu. 

La réforme de Henri VIII et la révolution de 1688 y 
avaient déchaîné les passions, les intérêts et les ap- 
pétits, ébranlé les âmes faibles, encouragé les esprits 
faux et donné le pouvoir à la force. Ces crises avaient 
laissé derrière elles le rationalisme religieux et le 
scepticisme politique, ou plutôt un doute universel, 
comme la cendre du double incendie qui avait em- 
brasé la nation. C'était un spectacle curieux et nouveau. 
Le peuple^ ne croyait plus qu'au gin y qu'on venait 
de découvrir, et les grands étaient traîtres ou con- 
cussionnaires. Les savants renouvelaient les sciences. 



t. Notes sur l'Angleterre. 
?. Taine. Littérnttire anglaise. 



124 CHAPITRE X. 

les philosophes ouvraient des carrières inconnues à la 
métaphysique et aux connaissances gouvernementales : 
Londres était alors comme Athènes au. temps de Gicé- 
ron, une libre école de philosophie. 

Montesquieu, selon son habitude, s'appHqua à fré- 
quenter les personnages de marque, qui sont conmie 
les résumés des autres. Son hôte, qu'on nommait le 
bel esprit des lords ou le lord des beaux esprits, voyait 
une société fort variée. Le plus singuher était un 
gendre* du fameux Malborough. A première vue, le 
duc de Montaigu invita le baron de La Brède à visiter 
son château, et là, sous prétexte de le recevoir comme 
un ambassadeur, il le plongea jusque par-dessus la 
tête dans un baquet d'eau froide. Trente ans plus 
tard, Montesquieu ajoutait, en racontant l'aventure : 

« Sans doute elle est étrange, mais les voyageurs 
« doivent prendre le monde comme il va; d'ailleurs 



1. Fr. Hardy, Memoirs of Charlemont, 2 vol. in-8, 1812. II arriva 
encore une autre histoire à Montesquieu dans ce même château : 

Il était à la campagne avec des dames, parmi lesquelles il y avait 
une anglaise à qui il adressa quelques mots dans sa langue, mais si 
défigurés par une prononciation vicieuse, qu'elle ne put s'empôeher 
de rire. Sur quoi, le président lui dit : J'ai bien eu une autre morti- 
fication dans ma vie. J'allais voir à Bienheim le Tameux Malborough. 
Avant que de lui rendre ma visite, je m'étais rappelé toutes les 
phrases obligeantes que Je pouvais savoir en anglais, et à mesure que 
nous parcourions les appartements de son château, je les lui disais. 11 
y avait bientôt une heure que je lui parlais anglais, lorsqu'il me dit: 
« Monsieur, je vous prie de me parler en anglais, car je n'entends pas 
le français. » — Diderot, Œuvres complètes^ Paris, Garnier, 1876, 
édit. Tourncux, t. XIX, p. i34. Lettre à mademoiselle. Volland, 
23 septembre. 17 C?. 



MONTESQUIEU EN ANGLETERRE. i^o 

• 

a Texcessive bonté et Tintelligence inouïe de mon 
« hôte me dédommagèrent bien de mon plongeon. Et 
« puis la liberté ! Voilà la grande affaire ! Il n'y a 
« qu'elle qui permette à chaque individualité de se 
« produire, et qui, en échange de quelques excentri- 
« cités, donne de nombreux et utiles résultats. » Le 
salon de Chesterfield lui facilita de voir encore les 
ministres Walpole, les poètes Swift et Pope, sans 
compter Folkes S savant professeur d'Edimbourg, qui 
l'entretint d'instruction publique, et le naturaliste ge- 
nevois Tremblay qu'il invita à venir le voiràLaBrède. 
Il forma des relations avec tous les savants, tous les 
politiques, tous les hommes enfin que l'étude et les 
événements avaient fait réfléchir. 

La Société royale le reçut, le 26 février 1730, sur la 
réputation des Mémoires qu'il avait lus à l'Académie 
de Bordeaux, sur son goût pour les sciences et son 
aptitude pour les questions sociales. Nous verrons 
qu'il lui envoya des relations scientifiques à son retour 
à La Brède. 

Les ressorts de la constitution attirèrent surtout son 
attention et lui dévoilèrent leurs secrets dans les dis- 
cussions parlementaires. Le 28 janvier 1730, il assis- 
tait^ à la séance de la Chambre des conununes, où 
lord Bolingbrokc reprocha au ministère Walpole d'a- 
voir négligé, conformément au traité d'Utrecht, de 



1. Journal des savanis, 1877, p. 252. 

2, Réraiisat, le Dix-huitième siècle eu AngUicrre» Paris, Didier. 



126 CHAPITRE X. 

faire démolir le port de Dunkerque et où, après qua- 
torze heures de discussion, le gouvernement. obtint la 
majorité. Une de ses notes ^ mentionne que les mem- 
bres criaient « aux voix! » pour empêcher le débat 
d'une question délicate et que « les ministres ne 
« songeaient qu'à triompher de leurs adversaires, et, 
« pourvu qu'ils y réussissent, vendraient leur pays. » 
Il approfondit les hommes et les institutions et les 
jugea, sans se préoccuper de la corruption des mœurs 
politiques, de la vénalité des consciences, de l'é- 
goïsme des grands et du mercantilisme du peuple. 

Enfin le désir lui vint d'être présenté à la cour. Il 
le fut le 5 octobre 1730, à Kensington, pour la pre- 
mière fois. La reine, Charlotte de Brandebourg, qui 
avait conversé avec Locke et Newton, voulut jouir sou- 
vent de son entretien'. A défaut du fameux chapitre 
de YEsprit des Lois, on connaîtrait son admiration 
pour l'Angleterre par une anecdote qu'il a racontée 
lui-même. 

« Je dînais chez le duc do Richemond, gentilhomme ordi- 
naire. La Boine, qui était un fat, quoique envoyé de France, 
soutint que l'Angleterre n'était pas plus grande que la 
Guienne. Je tançai mon envoyé. Le soir la reine me dit : 
« Je sais que vous m'avez défendue contre votre M. de La Boine. 
— Madame, je n*ai pu m'imaginer qu'un pays où vous régnez 
ne fût pas un grand pays'. » 



1 • Noies sar rAngleterre. 

3. Ëloge de M. de Montesquieu, infra, 

3* Penséetdiveries, 



INFLUENCE DE I/ANGLETERRE. i27 

Sa dernière remarque, celle qui le frappa par- 
dessus les autres, c'est que ravénement de Guillaume 
d'Orange était Tère de la liberté constitutionnelle, 
c'est-à-dire l'union complète du prince et de la nation. 

Ensuite il partit satisfait d'avoir trouvé la conclu- 
sion de son livre. C'était dans les premiers mois de 
1731 ; la date précise en est inconnue, je vois seule- 
ment qu'il venait de partir, quand une actrice, exilée 
de rOpéra, apporta pour lui chez Chesterfield, une 
lettre de Fontenelle ' . 

«... On dit que vous êtes fort bien auprès de la reine, et je 
l'eusse presque deviné, car il y a longtemps que je sais com- 
bien elle a de goût pour les gens d'esprit et combien elle est 
accoutumée à ceux du premier ordre... Si la reine voulait 
faire apprendre à danser aux princesses ses filles... elle 
serait trop heureuse que la fortune lui eût envoyé mademoi- 
selle Salle. Enfin je vous demande votre protection pour elle 
en toute occasion, ou plutôt je ne vous demande que de la 
voir un peu, après quoi le reste viendra tout seul.. » 

Montesquieu était resté environ dix-huit jnois , de 
novembre 1729 à avril 1731 , dans ce pays où les idées 
que les Anglais ont proposées en religion, en poli- 
tique et en science, attendaient, selon l'usage', des 
Français pour les vulgariser. Un tel séjour eut une in- 
fluence considérable sur lui, comme il avait fait sur 
Voltaire' et comme il devait faire sur BufiFon. 

1. Fontenelle, Œuvres complètes, Paris, 1758, U vol, în-12. 

2. Taine, sur CarUjle^ ch. v. 

3. Desnoiresterres, Voltaire et la société au dix^huitiéme siècle. 
Paris, Didier, 8 vol. in-S, 1870-1877. 



128* CHAPITRE X. 

Le futur auteur de Y Esprit des Lois en rapporta 
rintelligence du régime aristocratique, le respect du 
pouvoir héréditaire et la déférence pour le culte établi. 

Pareil voyage avait jeté Técrivaindes Lettres philo- 
sophiques dans un scepticisme universel ou dans la 
négation railleuse des institutions et des problèmes les 
plus intimes de la destinée humaine. 

Buffon*, avant 1738, époque de son passage en 
Angleterre, n'avait donné que des Mémoires sur la 
géométrie, la physique et l'agriculture. Depuis il porta 
le premier dans son Histoire 7iatt(rclle, la critique qui 
édifie et non celle qui renverse. 

En un mot, celui-ci fut frappé de la liberté scienti- 
que, celui-là de la liberté religieuse et Montesquieu de 
la liberté politique. 

Rien ne prouve que Montesquieu ait visité l'Irlande, 
toutefois il en parlait volontiers, il en disait même ^ : 
« Si j'étais Irlandais, je désirerais l'union de mon 
pays avec l'Angleterre; et comme ami partout 
de la liberté, je le souhaite sincèrement par cette 
simple raison qu'un peuple faible uni à un peuple 
beaucoup plus fort ne peut jamais être certain de 
goûter toujours les avantages de la liberté constitu- 
tionnelle, à moins qu'il n'ait par ses représentants une 
part proportionnelle dans la législature du royaume 
le plus fort* j> 

1 . Naduud de BufTon, Correspondance inédite de Ituffov, 2 vol. in-8. 
Paris, Hachette, 1860. 

2. Fr. Hardy, Métnoirs of Chmiemont. 2 vol. in-8, 1812. 



RETOUR EN FRANCE. 129 

Les voyages lui avaient beaucoup profité, parce 
qu'il s'était plié aux mœurs de chaque pays. C'était 
son principe : « Quand je suis en France, disait-il, je 
« fais amitié avec tout le monde ; en Angleterre, je 
« n'en fais à personne ; en Italie, je fais des compli- 
a ments à tout le monde ; en Allemagne, je bois avec 
« tout le monde*. » 

Le résumé de ces observations fut, suivant d'A- 
lembert', « que l'Allemagne était faite pour y voya- 
« ger, l'Italie pour y séjourner, l'Angleterre pour y 
« penser et la France pour y vivre. » Le mot est 
sans doute un badinage, mais il a de l'importance, 
parce qu'il est sensible dans la conduite et dans les 
jugements de Montesquieu. 

Il alla se reposer à La Brède. 

t. Notes sur VÀngleierre, 
2. Éloge de Montesquieu, 



9 



XI 



Montesquieu distribue le paro de La Brède à l'anglaise , fait dresser sa 
généalogie, orée une substitution, sollicite l'érection de sa terre en 
marquisat et exerce les droits féodaux. 



Il y avait trois ans que notre voyageur avait quitté 
sa femme, ses enfants, ses affaires et son château. 
Ses enfants avaient grandi ; Taîné avait quinze ans ; 
ses deux filles en avaient l'une onze, l'autre quatre. 
Ses affaires n'avaient point dépéri, et de Rome il 
avait, par lettre, disposé de l'arbre qu'il voulait faire 
placer à tel ou tel endroit de sa terre '. Pour la ba- 
ronne, elle avait bien pris soin de tous. 

Mais l'attention de Montesquieu fut attirée ailleurs. 

J'ai rappelé que Buffon ^ visita l'Angleterre en 1738 
et qu'il emprunta aux savants de ce pays la méthode 
de critique scientifique. La fréquentation de l'aris- 
tocratie insulaire lui donna cette dignité dans la dé- 



1. Vauvenargues, Œuvres, édit. Gilbert, Fume. Paris, in-8. LeUre 
du marquis de Mirabeau à Vauvenargues, 7 février, 1739. 

2. Nadaud de Buffon, Correspondance inédile de Buffon, 2 vol. 
iti-8. Paris, Hachette, 18G0» 



LES JARDINS ANGLAIS. ^31 

marche, cette recherche dans les vêtements, ces 
grandes manières qu'il posséda à un si haut degré 
par la suite. 

Montesquieu ne prit pas seulement à cette nation le 
système parlementaire. Quand il y arriva, une révo- 
lution * spéciale venait d'avoir lieu. La mode des 
parterres en arabesques, des grottes et des fontaines 
de rocailles, des cabinets de verdure, des arbres dé- 
coupés, avait bientôt atteint les dernières limites de la 
puérilité. L'excès, qui corrompt les meilleures choses, 
ne s'était pas fait attendre ; la tyrannie delà règle et du 
compas avait poussé à la révolte. Le style de Le Nôtre 
avait été détrôné par celui de Kent ; l'architecte fran- 
çais par le paysagiste anglais. Montesquieu parcourut 
les parcs de Carlton house, de Roustham, de Clare- 
mont, d'Esher et de Kensington. « Là, dit Walpole, 
« on repoussait l'exactitude des formes carrées de 
a l'âge précédent. On étendait les places ; on dédai- 
« gnait la symétrie et ses compartiments. Ce n'étaient 
a que grandes Ugnes. Le surplus était varié par des 
a sites agrestes, par des petites futaies de chênes 
« plantés sans ordre, mais entourés de paUssades. » 

La vue de ces parcs et de ces paysages frappa 
beaucoup Montesquieu. Aussi, de retour en France, 
trouva-t-il monotones la majestueuse simplicité de La 
Brède et la régularité de son domaine. Il le fit boule- 
verser par Y Eveillé, le chef de ses manœuvres, qui le 

t. A. MaDgiD, Les Jardins^ gr. in-4o, Tours, Marne, 1867. 



132 CHAPITRE XI. 

mit, d'après les souvenirs de son maître, dans l'état 
où on Ta conservé depuis. 

Le château seul, sévère comme un cloître et fortifié 
comme une citadelle, ne put être modifié. Des arbres 
noirs l'enveloppent au sud et à l'ouest ; au nord et au 
levant, il est environné de pelouses vertes. De ses 
fossés sortent des eaux qui, soit en cascades, soit 
en pièces, soit en ruisseaux, serpentent dans la pro- 
priété, en y recueillant les sources sur leur passage. 
A travers des accidents de terrain poussent des prai- 
ries grasses et des massifs touffus , coupés par des 
allées à ciel ouvert ou en berceau, à lignes courbes, 
qui sont bordées par des rideaux de jeunes peupliers 
ou par de vieux chênes. L'horizon est fermé par une 
forêt de sapins séculaires, percée de routes aux bords 
desquelles gisent des roches contemporaines du dé- 
luge. 

Le premier aspect de ce parc est un peu mêlé, mais, 
lorsque, passant d'un détail à un autre, le regard voit 
toute l'étendue, peu à peu la confusion se dissipe ; on 
éprouve un plaisir intime qui, loin de troubler l'intel- 
ligence, l'agrandit en y classant les objets, et l'élève 
en lui permettant de les embrasser d'un seul coup 
d'œil. La variété, l'élégance, la profondeur, l'im- 
prévu, la netteté, la vigueur, toutes les qualités de 
Montesquieu sont là*. C'est qu'il les y a placées avant 
de les mettre dans ses grands ouvrages. 

I. Fréd. Thomas, VitWes limes d'un avocat, 2 vol. in-l8, Hachelte, 
1863; — Lakiat, Recueil dt V Académie d'Agen ^ Le Château de Lai 



LA BRÈDE DESSINÉ A L'ANGLAISE. 133 

Il a, du reste, écrit à un de ses amis, le 1®' août 
4744: 

Je me fais une fête de vous mener à ma campagne de La 
Brède, où vous trouverez un château orné de dehors char- 
mants, dont j'ai pris l'idée en Angleterre. 

Et au même, le 16 mars 17S2 : 

Mon cher abbé, à votre retour d'Italie, pourquoi ne passe- 
riez-vous pas par Bordeaux et ne voudriez-vous pas voir vos 
amis et le château de La Brède, que j'ai si fort embelli depuis 
que vous ne l'avez vu. C'est le plus beau lieu champêtre que 
je connaisse : 

Sunt m!hi cœlicolae, sunt caetera numina Fauni, 

Enfin, ce n'était pas tout ce que Montesquieu avait 
rapporté de ce pays. Là, comme chacun peut, par ses 
services publics, aspirer à la noblesse, non-seulement 
les membres de l'aristocratie, mais tous ceux qui 
exercent des professions libérales, connaissent les 
grandes familles, leurs armoiries, et leurs alliances. 
C'est chez cette nation que les questions nobiliaires 
sont discutées avec le plus de compétence. Elle a des 
collèges héraldiques, des peerages annuels et des rois 
d'armes nommés par le gouvernement. Les majorats 
y maintiennent la stabilité des familles et de l'État ; 
grâce à eux, le foyer paternel n'est ni abandonné, ni 
vendu, ni partagé. Les enfants trouvent dans ce sanc- 

Drède, 1834; — Droayn (Léo) la Guyenne militaire^ .in-4o. Bor- 
deaux, 1865. — Groiiet, La nrède, in-8. Hordeaux, 1839. 



iU CHAPITRE XI. 

tuaire perpétuel, sous les arbrçs plantés par les an- 
cêtres, des traditions de vertu, de respect et d'indé- 
pendance. Les cadets, ne comptant point sur une part 
d'héritage, ont plus d'émulation au travail, et, au lieu 
de végéter avec leur frère dans une égale médiocrité, 
s'enrichissent dans l'industrie ou dans le commerce, 
aidés par l'atné qui a succédé à son père dans sa for- 
tune et dans ses devoirs, country gentleman. 

On se rappelle ces deux passages des Lettres per- 
sanes : 

C'est un esprit de vaDÎté qui a établi chez ]es Européens 
riujuste droit d'aînesse, si défavorable à la propagation, en 
ce qu'il porte l'attention d'un père sur un seul de ses enfants 
et détourne ses yeux de tous les autres ; en ce qu'il l'oblige, 
pour rendre solide la fortune d'un seul, de s'opposer à l'éta- 
blissement de plusieurs; enfin en ce qu'il détruit l'égalité des 
citoyens, qui en fait toute l'opulence ^.. 

Tout près de là était un homme très-mal vêtu qui élevant 
les yeux au ciel, disait : « Dieu bénisse les projets de nos 
ministres l Puissé-je voir les actions à deux mille et tous 
les laquais de Paris plus riches que leurs maîtres. » J'eus 
la curiosité de demander son nom. « C'est un homme 
extrêmement pauvre, me dit-on ; aussi a-t-il un pauvre mé- 
tier : il. est généalogiste; et il espère que son art rendra, 
si les fortunes continuent, et que tous ces nouveaux riches 
auront besoin de lui pour réformer leur nom, décrasser 
leurs ancêtres et orner leurs carrosses; il s'imagine qu'il vi^ 
faire autant de gens de qualité qu'il voudra, et il tressaille 
de joie de voir se multiplier ses pratiques*. » 

Nous allons voir comment, après son retour de 

1» Lettre cxix. 
2. Lettre cxxxii. 



GÉNÉALOGIE DE MONTESQUIEU. 135 

Londres, Montesquieu mil sa conduite d'accord avec 
avec ses anciennes opinions. D'abord, il commanda 
l'histoire de ses aïeux, tant en ligne directe que colla- 
térale. Mais le jour même, pour s'excuser, il écrivit 
sur. ses tablettes : « Je fais une assez sotte chose, 
« c'est ma généalogie ! *. » 

Secondât était son nom patronymique et Montes- 
quieu son nom féodal. 

On trouve ^ pour la première fois ses ancêtres dans 
le Registre des finances des rois et reines de Navarre^ 
où Jehan Secondât, panetier de la maison de Margue- 
rite d'Angoulême, est porté pour une gratification de 
de deux cents livres, en 1342. 

Son fils Jacob obtint en février 1606, de Henri IV, 
« voulant reconnaître les bons, fidèles et signalés ser- 
« vices qui ont été faits par lui et les siens, » l'érec- 
tion en baroimie de la terre de Montesquieu ^. 

Cette désignation venait d'un ancien château féodal, 
situé entre l'Agenais et le Condomois, dans un petit 
pays appelé le Bruhlois. Aucune forteresse n'avait été 
si bien placée : au sommet de la colline escarpée, où 
elle était bâtie, sur la rive gauche de la Garonne, elle 
dominait, à égale distance à peu près d'Agen et de 
Nérac, une pleine magnifique. Tout porte à croire 



1 . Pensées diverses, 

2. Comte de La Ferrière-Percy, Marguerite (fÀngoufême^ Son livro 
de dépense, in-8. Gaen, Hardel, 1862. 

3. O'Gilvy, Nobiliaire de Guyenne^ v« Secondât; — Tamizey de la 
Roque, m&s. 



iZù CHAPITRE VI. 

qu'elle a été détruite pendant les guerres de religion, 
qui furent si ardentes dans ces contrées au seizième 
siècle. 

Le fils de Jacob Secondât, né en 1652, s'appelait 
Jean-Baptiste Gaston. On croit qu'il vint d'Agen à 
Bordeaux avec le bureau des finances dont il était 
titulaire. Il acheta une charge de conseiller du roi en 
ses conseils, et mourut, en 1678, président à mortier 
au parlement de Guyenne. 

De ses neuf enfants, l'aîné messire Jean-Baptiste, 
baron de Montesquieu, qui succéda à son père dans 
son office de magistrat, s'éteignit sans postérité, en 
1716, laissant pour héritier, comme nous l'avons dit, 
son neveu Charles-Louis, le sujet de ce livre. 

Le cadet de Jean-Baptiste, né en 1654, baron de 
La Brède du chef de sa femme, élu jurat-gentilhonmie 
de Bordeaux en 1689, mourut en 1713, laissant six 
enfants, dont l'aîné est le même Charles-Louis, écuyer, 
baron de La Brède et de Montesquieu et seigneur de 
Baron dans l'Entre-deux-Mers. 

L'arbre généalogique dressé par lui s'arrêtait à la 
naissance de ses enfants : Jean-Baptiste, venu au 
monde en 1716, à Martillac; Marie, en 1720 et Marie- 
Josèphe-Denise, en 1727, à Bordeaux. C'est sans doute 
après cette lecture qu'il écrivit sur son portefeuille ' : 
« Quoique mon nom ne soit ni bon ni mauvais, 
« n'ayant guère que deux cent cinquante ans de no- 

1 . Pensées diverses» 



LE MARQUISAT DE MONTESQUIEU. 137 

« blesse prouvée, cependant j'y suis attaché et je 
« serais homme à faire des substitutions. » 

Ensuite sa résolution fut d'augmenter ses titres no- 
biUaires. Une lettre à son adresse, gardée aux archives 
départementales de la Gironde, prouve qu'il avait fait 
des démarches à ce sujet. 

Du 15 décembre 1731. 

... J'ai appris, Monsieur, avec bien du plaisir que vous 
faisiez ériger Montesquieu en marquisat. Je souhaite que ce 
soit bientôt et que vous puissiez faire ce que vous souhaitez, 
et que je puisse vous rendre mon hommage en cette qualité... 

Redon de Saint-Fort, 

Mes recherches ne m'ont pas permis de savoir si 
son instance fut couronnée de succès ; toutefois dans 
un inventaire de production, le syndic de Bordeaux, 
l'appeUe, à la date du 9 juin 1733 : « Messire Charles- 
<K Louis de Secondât, chevalier, seigneur, marquis de 
« Montesquieu. » 

Le grand soin des familles nobles doit être surtout de 
faire des alliances aussi pirres qu'elles et aussi longue- 
ment formées à la vertu, afin que les enfants qui en 
naîtront, puisant à cette double source des principes 
élevés, se portent d'abord vers le beau et pratiquent 
le bien. Le seigneur de La Brède maria donc son fils 
aîné « à dame Marie-Catherine-Thérèse de là Tour de 
Mons, baronne de Soussans ; » Marie, sa première fille, 
épousa « messire Joseph-Vincent de Guichanère d'Ar- 
majan, conseiller dû roi, chevalier d'honneur à la 



138 CHAPITRE Xr. 

cour des aydes de Guyenne. » Enfin ce fat à messire 
Godefroy de Secondât qu'il donna sa seconde fille, 
Denise, avec les baronnies de Montesquieu et de Mon- 
tagnac. Cette dernière union parait avoir fort excité 
sa sollicitude, si on en juge par plusieurs lettres iné- 
dites, où il dit entre autres dioses : c U y a fùrieuse- 
c ment de la baronnie dans notre famille ^ > 

Pour faire voir jusqu'où allaient ses idées nobiliai- 
res, il faut lire les lignes suivantes'. 

Je soussigné, étant en mon bon sens, j'ai fait mon testa- 
ment tout écrit de ma main, ainsi que suit... 

Je déclare avoir été marié avec dame Jeanne de Lartigue, 
et que de notre mariage il est provenu trois enfants qoi sont 
actuellement vivants, savoir : Jean-Baptiste de Secondât, 
Marie de Secondât, ma fille aînée, et Denise de Secondât, ma 
fille cadette.; 

Que j'ai marié mon fils avec..., ma fille ainée avec..., et 
ma fille cadette avec..., et que dans ces mariages, outre 
mon devoir, j'ai eu principalement en vue d'avoir des héri- 
tiers de mon nom. C'est dans ce même objet que j'ai fait mon 
testament. 

Je déclare que, dans le contrat de mariage de mon fils, 
je lui ai constitué la somme de 210,000 livres. 

J institue mon dit fils mon héritier général et universel. 
Je substitue ma terre de La Brède à son fils, mon petit-fils, 
et à ses autres enfants mâles, s'il venait à en avoir, suivant 
l'ordre de primogéniture. Et, en cas que mon fils mourût 
sans enfants mâles, je substitue ladite terre aux enfants 
mâles de ma fille puînée, Denise de Secondât, suivant l'ordre 
de primogéniture, ma quelle fille puînée est mariée avec 

1. Labat, Recueil de V Académie d^Agen^ 1834. 

2. Archivée départementales de la Gironde, série B. Registre conte- 
nant Tinsinuatlon des saljstiUitions apposées dans les testaments. 



TESTAMENT DE MONTESQUIEU. 139 

M. de Secondât, mon cousin. Et je veux que cette substitu- 
tion soit graduelle de mâle en mâle. Et comme il y a, dans 
ma dite terre dCj La Brède une maison appelée de Lartigue 
qui doit revenir à mes enfants comme appartenant à M. de 
Montesquieu, et n'est ni ne peut être comprise dans ladite 
substitution, je ne veux pas que mon héritier puisse la vendre 
noble ni l'anoblir au préjudice de la substitution, mais la 
vendre comme roturière et relevante de ladite terre. 

Je veux que le contrat de mariage de ma fille aînée, ma- 
riée avec M. Darmajan, soit exécuté suivant sa forme et te- 
neur. Je lui donne en outre vingt mille livres, et en cas 
que les dix mille livres que je lui ai données par son contrat 
de mariage, les vingt que je lui donne présentement et 
qu'elle pourrait prendre peut-être en vertu du testament de 
M. et madame de Lartigue n'allassent pas jusqu'au total de 
la légitime paternelle, je. lui donne encore le surplus, en 
sorte qu'outre la légitime maternelle, elle ait encore autant' 
que se pourrait monter la légitime paternelle, comme aussi 
si lesdites sommes excéderaient le montant de la légitime 
paternelle, je veux qu'il en soit autant retranché sur la 
somme de vingt mille livres que je lui donne aujourd'hui et 
en laquelle je l'institue mon héritière particulière, larappelant 
pour l'effet susdit seulement, voulant qu'au surplus son con- 
trat de mariage sorte son plein et entier effet. Je donne et lègue 
à ma fille puînée de Secondât, sa légitime telle que de droit 
et de coutume, et en ce je l'institue mon héritière parti- 
culière, dans laquelle elle imputera ce que je lui ai constitué 
de mon chef par son contrat de mariage. 

C'est la disposition de ma dernière volonté, que j'ai toute 
écrite de ma main dans une feuille de papier que j'ai signée 
au bas de chaque page et à la fin d'icelle, après l'avoir lue et 
relue, voulant que la présente disposition vaille comme tes- 
tament, codicille, donation à cause de mort, et en la meil- 
leure forme qu'elle pourra valoir. 

Fait à Paris, le 26 novembre 1750. 

Signé : Secondât, baron de Montesquieu et de f^a Brède, 



i40 CHAPITRE XI. 

C'est alors, je le soupçonne, que fut composé un 
morceau inédit sur les successions^, où il propose 
d'établir l'égalité des partages, de conserver dans la 
classe noble seulement les droits d'aînesse et de 
transmettre dans cette classe tout l'héritage à l'aîné 
des mâles, à l'exclusion des autres enfants. 

Ces détails de généalogie et de noblesse parais- 
saient déplacés à d'Alembert^, enfant naturel non re- 
connu de sespère et mère, mais fils adoptif de M. Josse, 
l'orfèvre de Molière ! D'ailleurs, puisque les ouvrages 
et la conduite de Montesquieu ont montré qu'il tenait 
aux privilèges de la naissance, j'ai traité sa mémoire, 
comme il voulait qu'on fit sa personne *. 

Cependant je dois me joindre aux observations que 
M. de Raynal, procureur-général de la Cour de cassa- 
tion, a faites * sur V Esprit des Lois : « Montesquieu, dit- 
il, passe sous silence les institutions municipales. Il 
semble ignorer la place qu'elles tenaient dans le 
monde romain et celle qu'elles ont eue dans notre 
histoire. Il ne parle qu'en passant des affranchisse- 
ments des communes, pour indiquer que les chartes 
qui les consacraient formèrent une partie de nos cou- 
tumes. Le caractère et la portée de la grande révolu- 
tion communale des douzième et treizième siècles lui 



1 . Labat , ubi supra, 

2. Éloge de Montesquieu. 

3. Audibert, Phiiarque français, in-8, 1842, v« Montesquieu. 

4. Gourde cassation. Audience de rentrée, 3 novembre 18GS. 
Pari:», Cosse, in-8. 



LE DROIT DE CHASSE A LA BREDE. 141 

échappent ; il ne tient pas compte des garanties que 
les citoyens peuvent trouver dans une forte organisa- 
tion de la commune. » 

De tels oublis s'expliquent par la position féodale 
de Fauteur. Qui est-ce qui n'a pas les opinions de sa 
profession ? Quelques mauvaises langues de son temps 
ont raconté à Chamfort * , qui l'a écrit, que Montesquieu 
était un seigneur fort jaloux de ses droits. Elles 
auraient pu citer ce passage féroce d'une de ses lettres 
inédites du 8 mars 1752 ^ : 

Les braconniers chassent sur nos terres. Ces vagabonds 
sont sans respect pour les propriétés. Ils font cent fois plus 
de mal à nos moissons que les renards et les blaireaux. On 
sera obligé de tendre des pièges pour diminuer l'espèce de 
ces animaux bipèdes... 

Je suis heureux de pouvoir répondre à ces accusa- 
tions vagues et à ces gasconnades, par la manière 
dont il jouissait de ses privilèges principaux, le droit 
de justice et celui de chasse : l'un de mes documents 
émane d'un Bordelais *, qui l'avait presque connu. 

Le président de Péchard, son voisin de campagne, allait 
à La Brède. 11 trouva une pauvre femme qui, ne le connais- 
sant pas, lui proposa d'acheter une paire de perdrix. Il la fit 
mettre derrière sa voiture et la força de le suivre jusqu'au 
château. Il la présente à Montesquieu : « Vous voyez, lui dit- 
il, à quoi aboutit votre indulgence : les braconniers dévas- 

1. Œuvres complètes, Anecdotes. 

2. Bernadau, Histoire de Bordeaux, in-12. Bordeaux, tSIO. 
:3. Bernadau, mss. Bibliothèque de Bordeaux. 



142 CHAPITRE XI. 

lent votre terre. — Point du tout, répondit Montesquieu. 
Je suis moins rigoureux que vous pour la chasse, et j'ai plus 
de gibier. » Alors se tournant vers la pauvre femme, il lui 
dit : « Voilà six francs pour vos perdrix. Allez boire à la cui- 
sine. » 

L'autre citation, venant d'un de ses contemporains, 
Latapie, est plus instructive encore : 

Il chérit toujours ses tenanciers, et (je lui ai ouï dire 
quelquefois) une de ses jouissances les plus pures était de 
les revoir. On le devinait aisément à Tair de satisfaction qui 
se peignait sur son visage chaque fois qu'il revenait de 
Paris ^.. II n'allait jamais dans ses terres sans en visiter les 
habitants de toutes les classes. Il parcourait chaque jour 
tantôt un village, tantôt un autre, et savait le nom de tous 
ses paysans, auxquels il ne parlait jamais qu'en gascon. Il se 
plaisait à s'occuper de leurs intérêts : pour mieux les con- 
naître, il s'informait aux enfants des facultés de leurs pa- 
rents. On l'a vu souvent aller vers ces derniers leur proposer 
les moyens de pacifier leurs querelles domestiques, pour 
arranger leurs affaires particulières et même pour leur por- 
ter des secours pécuniaires, sans que ces bonnes gens puis- 
sent savoir comment il avait pu être instruit de leur po- 
sition •. 

Après avoir ainsi distribué ses jardins à l'anglaise, 
dressé sa généalogie, créé une substitution, exercé, à 
sa manière, ses droits seigneuriaux et mis son fils au 
collège, Montesquieu s'appliqua sérieusement à l'œuvre 
qu'il méditait depuis si longtemps et sur laquelle il 
comptait pour le recommander à la postérité. 

1. Beaarein, Variétés bordelaises, l. IVelV. Bordeaux, 1785. 

2. Bernadau, mss» 



UTILITE DE LA RETRAITE. 143 

On a justement remarqué que les quatre grands 
novateurs du dix-huitième siècle avaient travaillé dans 
la solitude, Buffon à Montbard, Voltaire à Cirey, 
Rousseau à Montmorency, et Montesquieu à La Brède. 
Ce n'est que dans la retraite que Ton peut écrire, 
parce que la composition d'un livre exige une présence 
d'esprit et d'âme qui ne se trouve que dans le silence. 
Du moins, il n'y a d'œuvres supérieures que celles 
qui ont été faites loin du monde : les Pamphlets de 
Milton sont passés de mode, le Paradis perdu durera 
éternellement. 



XII 



ConêidératUmt twr 1$» cause* de la grandewr «f de la dècaJetice de$ Romaius, 
Ck)mposition, oorreotions et publication : Le père Castel. — Traduo- 
tlons en plusieurs langues et commentaires du roi de Prusse. — 
Esprit dee toit. 



Depuis huit ans, comme nous l'avons vu, on était 
gouverné par le quatrième cardinal qui ait régné sur la 
France. Fleury obligeait le libertinage d'esprit à se 
couvrir d'un masque, décourageait les discussions 
politiques enfermant le club de VEntre-Solj favorisait 
les sciences puisqu'on lui doit la mesure de la terre, 
et surtout poussait aux travaux sereins et fortifiants 
de l'érudition ou de l'histoire, dans lesquels se dis- 
tmguaient Bouhier, Dom Cahnet, Dom Bouquet, Dom 
Rivet, le P. Brumoy, Fréret, d'Olivet, RoUin, Mably 
et Voltaire même avec Charles XII. 

Le choix de Montesquieu fut bientôt fait, car il a 
écrit * : c Rome antica et modema m'a toujours en- 
chanté. » 

On connaît^ de son écriture un manuscrit de 

1. Correspondance, Lettre du 7 mars 1749. 

2. Techeoer, Description raisonnie d'anciens manuscrits ^ iD-8, 
Tcchencr, 18G2, 2» partie, p. 124. 



ESSAIS DE LA GRANDEUR DES ROMAINS. 145 

soixante dix-huit pages in-douze, intitulé Historia 
romana^ qui doit dater de son temps d'écolier. C'est 
une histoire romaine rédigée par demandes et par 
réponses. Elle contient d'abord l'origine de la ville 
éternelle; puis neuf chapitres sont consacrés à un 
résumé de toutes les guerres soutenues par elle depuis 
Romulus jusqu'à Jules César. Le dernier paragraphe 
est ainsi conçu : « Tune Hoctavius Cœsar, cognomento 
a Âugustus, imperatorum omnium maximus, poten- 
<K tissimus, felicissimus, rerum onmium repub. poti- 
« tus est. 9 

Dans sa jeunesse, Montesquieu avait encore ébau- 
ché un discours sur Cicéron : « Celui de tous les anciens 
fi auquel il aurait aimé le mieux à ressembler, s» 
dit-a». 

Nous savons qu'en 1716, l'académie de Bordeaux 
avait entendu de lui une dissertation sur la Politique 
des Romains dans la religion et qu'en 1721, le dia- 
logue de Sylla et d'Eucrate fut lu par lui devant le 
club de Y Entre-Sol. 

Quelques mois de séjour à Rome lui avaient causé 
une vive impression. La topographie de cette ville, les 
ruines du passé, la vue du présent lui donnèrent une 
intelligence supérieure de son sujet. D'aUleurs il disait^: 
« On ne peut jamais quitter les Romains : c'est ainsi 
« qu'encore aujourd'hui, dans leur capitale, on laisse 



1. Labat. Recueil de l* Académie d*Agen,\SZ\, 
3. Esprit des Lois, 1. XI, ch. xiii. 

40 



146 CHAPITRE XII. 

c les nouveaux palais pour aller chercher des ruines ; 
c c'est ainsi que l'œil qui s'est reposé sur l'émail des 
c prairies, aime à yoir les rochers et les montagnes ». 

Le fils de Montesquieu nous apprend ' qu'alors son 
père se livra sur ce sujet c à des lectures immenses 
c quil avait commencées en Angleterre. » U y a 
plus^ : un bénédictin de Saint-Maur qui, mécontent 
de son cloître, aUa, sous l'habit sécuher, se cacher 
pendant deux ans à La Brède, payait son asile en 
faisant des recherches relatives aux Considéra- 
tions sur les cotises de la grandeur et de la décadence 
des Romains. Comme le géographe ne rapetisse pas un 
fleuve parce qu'il indique ses affluents, je ne crois 
pas diminuer le mérite de Montesquieu en indiquant 
les auteurs qu'il s'est le plus assimilés, mais que lui 
seul pouvait s'assimiler aussi bien. 

Polybe, ancien soldat, diplomate honoraire, Grec 
exilé diez les Romains, a consacré à ses ennemis quel- 
ques livres de son Histoire générale. Ce sont des ré- 
cits raisonnes, où se découvrent les secrets de leur 
politique, l'esprit de leurs institutions et leur organi- 
sation militaire, et qui sont faits pour l'utiUté des 
hommes d'État, des gens de guerre et des citoyens. 

Tout autre est V Abrégé d'histoire romaine de Flo- 
rus. On y sent l'écrivain de profession, qui n'a pas été 
mêlé aux affaires ; il regarde le peuple dont il écrit les 



1. Éloge de M. de Montesquieu, infra. 

2t Bernadau, mss. RenseignemenU donoés par L. M. Ghaudoni 



DEVANCIERS DE MONTESQUIEU. 147 

annales comme un individu, et le suit de l'enfance à 
la jeunesse et de la jeunesse à l'âge mùr. C'est un vé- 
ritable panégyrique « à la'fois vague et concis, comme 
dit Villemain, dans un style épigrammatique et bril- 
lant ». 

Montesquieu a dû lire avec bien du soin aussi l'au- 
teur des Discours sur Tite-Live. Machiavel, élevé à 
l'école des gouvernements du quinzième siècle, déve- 
loppe dans cet ouvrage la théorie du succès et la justifie 
piar des exemples, faisant plus de cas de l'expérience 
que des principes. Jamais Rome n'avait été le prétexte 
de réflexions politiques, diplomatiques et militaires 
aussi profondes et aussi sceptiques. 

Paruta ' était un homme d!État vénitien du seizième 
siècle. Le premier livre de ses Discours traite de 
la constitution des gouvernements de l'antiquité. Il 
établit notamment, par des considérations sages et éle- 
vées, que les rois de Rome ont fondé sa puissance, que 
la distribution du butin était bien entendue, qu'elle ne 
posait les armes que victorieuse, qu'elle dut sa force à 
ses institutions militaires, enfin, qu'elle fût ruinée par 
ses expéditions lointaines. 

Les réflexions sur les divers génies du peuple romaiti 
sont aussi originales qu'ingénieuses. Saint-Évremont 
était un épicurien spirituel et sensé qui ne croyait pas 
que la pauvreté et la vertu romaines fussent de l'absti- 



1. Alf. Mezières, de rAcadémie Française, Etude sur les œuvres 
politiques de Paul Paruta, Paris, Piclion, S. D., in-8. 



• - . •» "î -*'*'oiiae 
. r.i -'lume- 

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'*' himJ, 1, t IiiimIiI lH||)»|»Ml('rii(ii*ft^or Montesquieu, 
• H i''i- 1. 1 II ;l j»:i' lii'-îlli» f\ «**ni'CM|M4* (l'rtimtomie après 
.^«! i"!, , ) ttnli', \\ \ \\ \\y^A \^\\A !t,ivmU!^|^rx>ro$scurs de 






GOUT DE MONTESQUIEU POUR ROME. 140 

des Romains est née de la préface de Tite-Live. J'hé- 
site à le croire ; à mon avis, la préférence de Montes- 
quieu se porta sur Rome, parce que ses annales sont 
un résumé de celles de l'univers*. Il me semble en 
faire l'aveu quand il dit : « Je me trouve fort dans mes 
maximes, lorsque j'ai pour moi les Romains^ ». D'ail- 
leurs, considérant que l'histoire n'était qu'un recueil 
défaits épars réunis par des lettrés, tandis qu'elle de- 
vait être un abrégé méthodique emprunté à des écri- 
vains qui y avaient joué un rôle, il se proposa, d'après 
l'expérience et l'observation, d'assigner a chaque fait 
sa place, à chaque homme son importance et de donner 
les lois politiques des événements. C'était créer la phi- 
losophie de l'histoire^ : étude pleine de conjectures, 
mais déjà féconde en vérités utiles. 

Le sujet et le but arrêtés, ses premières tentatives 
furent deux mémoires ^ l'un sur les intempéries de la 
campagne de Rome, et l'autre sur la sobriété des ha- 
bitants de Rome comparée à l'intempérance des anciens 
Romains, qu'il lut à l'Académie de Bordeaux en 1731 
et en 1732, sans qu'on en retrouve de traces. 

Enfin, après avoir dessiné son plan, il se mit à 
l'exécuter. 

Le livre, divisé en vingt-trois chapitres, comprend 

1. Qui res ejus legunt, non unius populi sed generis humani Tata 
discunt [Florus, in prœmio). 

2. Esprit des Lois, 1. VI, ch. xv. 

3. Girot de La Vicville, Actes de l* Académie de Bordeaux, 1859. 
in- 18. Bordeaux. 

4. Acles de TAcadémie de Bordeaux, vol. de l8?.8. 



150 CHAPITRE XII. 

toute l'histoire de Rome depuis son origine jusqu'à 
sa fin, c'est-à-dire sous la royauté, la république et 
l'empire, le partage de cet Etat en deux parties et 
son effondrement. 

L'espace est immense. Montesquieu, comme les 
dieux d'Homère qui parcouraient le monde en trois 
pas, embrassa ces vingt-deux siècles en quelques 
coups d'œil, avec une étude exacte et profonde des 
événements, une connaissance singulière des hommes, 
une merveilleuse sagacité des choses et une clair- 
voyance cap&ble de suppléer aux lacunes : on dirait 
qu'il a retrouvé le registre où le Sénat consignait ses 
déclarations secrètes. 

Les faits et les personnages ne sont qu'esquissés à 
grands traits, fiers et vifs, mais les effets et les mo- 
biles sont peints avec détail, de la façon la plus lumi- 
neuse et la plus opportune, comme un exemple suit 
une proposition. Voici de ce livre une analyse très- 
bien faite par d'Alembert ' : 

Montesquieu trouve les causes de la graudeur des Ro- 
mains dans l'amour de la liberté, du travail et de la patrie, 
qu'on leur inspirait dès l'enfance; dans la sévérité de la dis- 
cipline militaire ; dans ces dissensions intestines qui don- 
naient du ressort aux esprits, et qui cessaient tout à coup à 
la vue de l'ennemi ; dans cette constance après le malheur, 
qui ne désespérait jamais du salut de la république ; dans le 
principe où ils furent toujours de ne faire jamais la paix 
qu'après des victoires; dans l'honneur du triomphe, sujet 

\ . Éloge de Montesquieu. 



ANALYSE DE LA GRANDEUR DES ROMAINS. 1IS1 

d'émulation pour les généraux; dans la protection qu'ils 
accordaient aux peupJes révoltés contre leurs rois; dans 
l'excellente politique de laisser aux vaincus leurs dieux et 
leurs coutumes; dans celle de n'avoir jamais deux puissants 
ennemis sur les bras, et de tout souffrir de l'un jusqu'à ce 
qu'ils eussent anéanti l'autre. 

Il trouve les causes de leur décadence dans l'agrandisse- 
ment même de l'État, qui changea en guerres civiles les tu- 
multes populaires ; dans les guerres éloignées qui, forçant 
les citoyens à une trop longue absence, leur faisait perdre 
insensiblement Tesprit républicain; dans le droit de bour- 
geoisie accordé à tant de nations et qui ne fit plus du peuple 
romain qu'une espèce de monstre à plusieurs tôtes ; dans la 
corruption introduite par le luxe d'Asie; dans' les proscrip- 
tions de Sylla, qui avilirent l'esprit de la nation et la prépa- 
rèrent à Tesclavage; dans la nécessité où les Romains se 
trouvèrent de souffrir des maîtres, lorsque leur liberté 
leur fut devenue à charge; dans l'obligation où ils furent 
de changer de maximes, en changeant de gouyernement ; 
dans* cette suite de monstres qui régnèrent presque sans 
interruption, depuis Tibère jusqu'à Nerva et depuis Com- 
mode jusqu'à Constantin ; enfin dans la translation et le 
partage de l'empire, qui périt d'abord en Occident par la 
puissance des barbares, et qui, après avoir langui plusieurs 
siècles en Orient sous des empereurs imbéciles ou féroces» 
s'anéantit insensiblement comme ces fieurs qui disparaissent 
dans des sables. 



Montesquieu avait tellement étudié Tancienne Rome 
et l'avait pratiquée avec tant de familiarité, qu'il a 
l'air d'y avoir vécu. On prendrait parfois sa manière 
de voir pour celle d'un patricien du temps, mécon- 
tent des concessions faites au peuple, dévoué au 
Sénat, favorable à César, furieux contre Lépide, plus 
admirateur du stoïcisme dans Brutus, Caton, Trajan, 



132 CHAPITRE XII. 

Marc-Aurèle ou Julien TApostat, que du christianisme 
dans Constantin et ses successeurs, dans les croisés 
qui ont servi la civilisation, et dans les moines qui 
rendirent tant de services aux lettres, à la politique et 
à la religion. 

Cependant, bien qu'en apparence, il ne s'agisse 
dans son livre que du peuple romain, on reconnaît à 
chaque instant que Montesquieu fait des allusions à 
l'Europe, et surtout à la France. De temps en temps, 
quelques mots vifs comme des éclairs, ramènent ino- 
pinément l'attention vers l'époque moderne et même 
vers les préoccupations du jour. 

Il énonce, dès le premier chapitre, des aphorismes 
profonds, qui forment le caractère le plus marqué de 
son génie : « Comme les hommes ont eu, dans .tous 

< les temps, les mêmes passions, les occasions qui 

< produisent les grands changements sont diffé- 
« rentes, mais les causes sont toujours les mêmes, i» 
Quelqu'un ' a prétendu que cet ouvrage avait été écrit 
moins pour répondre à son titre que pour exposer une 
série d'idées neuves et hardies sur les matières poli- 
tiques, religieuses et morales. Pourquoi pas pour se 
venger du cardinal de Fleury ou de Chauvelin , qui 
avaient refusé d'employer l'auteur dans les ambas- 
sades, comme nous l'avons vu au chapitre x ? 

Ce chef-d'œuvre de conception est encore un chef- 
d'œuvre d'exécution. Montesquieu, dans son style, 

t. Air. Chassant, Builetindu BouquinUiej 15 mai 1S58. 



SUPÉRIORITÉ DE CE LIVRE. 153 

est tantôt, comme Bossuet ou Corneille, noble, su- 
blime, pittoresque, imprévu; tantôt, comme Tacite 
ou Salluste, court et fort ; quelquefois aussi, antithé- 
tique comme Florus. Son art consiste dans la justesse 
et dans la vivacité des pensées. Il peint, parce qu'il a 
vu; il enchaîne les détails, parce qu'il connaît les rap- 
ports ; son élégance n'est que de la précision, son 
énergie que de la profondeur, et la vivacité de ses 
tours résulte du mouvement naturel de son âme qui 
frappe l'imagination du lecteur et met en mouvement 
toutes ses facultés. - 

Cependant ce livre a des défauts. Il contient des 
phrases où l'auteur, à force d'avoir voulu être sen- 
tentieux, est obscur, et d'autres où les pensées ne sont 
pas toujours clairement exprimées et manquent de 
transition. L'érudition actuelle' lui reproche de n'a- 
voir pas connu les origines de Rome, l'essence de sa 
religion, les transformations de ses lois, l'organisation 
du'patriciat et celle de la famille. 

Si un homme peu lettré demande pourquoi tous les 
travaux sur Rome ont passé, tandis que celui-ci est 
resté; pourquoi Y Histoire romaine de M. Momm- 
sen est déjà passée de mode, tandis que les Considé- 
rations font partie des classiques universels ? c'est 
que lé plus beau caillou du Rhin ne vaut pas le 
moindre diamant. « C'est que, comme dit fort bien 
« le dernier éditeur ^, Montesquieu étudie non point 

r. Henri Martin, Histoire de France, Furne, 18C5, t. XV. 

2. tahoulày^, Œuvres comptéies de Hontesqttiett.GarmQf y I875,2«v. 



154 CHAPITRE XII. 

a des choses passagères, non point des curiosités 
c d'antiquaire, mais les passions et les intérêts, les 
« vertus et les vices, qui, de tout temps, ont été le 
« ressort secret des passions. Voilà ce qui fait qu'on 
« le lira toujours, sinon comme un érudit, du moins 
« comme un mattre en politique. » 

Montesquieu, en relisant son livre, eut l'idée d'y 
insérer le chapitre sur a la constitution anglaise, » qui 
était fait alors * et qu'il mit plus tard dans V Esprit des 
Lois : quelques réflexions l'en détournèrent ; il se con 
tenta d'y faire allusion et d'y indiquer sa théorie des 
trois espèces de gouvernement ^. 

Après l'avoir bien travaillé et amené au point de 
perfection dont il était capable, un dernier scrupule 
s'empara de lui. 

Le répétiteur de son fils au collège Louis-le-Grand 
était le P. Castel, collaborateur du Journal de Tré- 
voux et du Mercure de France ^ que Voltaire appelait 
« le fou des mathématiques ^, » et Montesquieu lui- 
même, « l'arlequin de la philosophie *, » du reste phy- 
sicien aussi savant que paradoxal et jésuite aussi 
pieux que discret. 

Montesquieu lui avait toujours « comme désa- 
voué » les Lettres persannes; il le pria de lui « cor- 
riger reUgieusement ^ » la Grandeur des Romains. 

1 . Éloge de M. de Montesquieu, infra, 

2. A la fin du chapitre IX. 

3. Voltaire-Beucliot, Lettre à Thieri^t, 10 avril 1738. 

4. Auger, Vie de Montesquieu, 

5. P. Castel, V Homme moral. Toulouse, 1756, p. 100 et s. 



CORRECTIONS DU P. CASTEL. i55 

On l'imprimait en Hollande par Tintermédiaire de 
l'ambassadeur. Le P. Castel recevait à Paris les 
feuilles en première épreuve et usait du droit qui lui 
avait été donné par l'auteur. Au XXII» chapitre, un 
ami commun voulut « réprimer sa liberté. » Mon- 
tesquieu, pris pour juge, approuva les observa- 
tions de sonprote de conscience, en fit même quelques 
autres et lui demanda d'aller jusqu'au bout du vo- 
lume. La lettre adressée alors par le jésuite à l'auteur 
contient des passages curieux ' . 

« Monsieur, je n'aurois pas voulu tant de correctifs et de 
ménagements dans votre ouvrage. Il me paroit qu*il n'y avoit 
de bien pressant que les deux derniers endroits qui regar- 
doient ou qui sembloient regarder l'autorité spirituelle de 
TÉglise, et tout au plus les termes de monachal et de mona- 
chisme,.. Je ne puis cependant qu'applaudir au généreux 
parti que vous avez pris de tout adoucir... Parmi les correc- 
tifs que vous me faites l'honneur de me proposer, il y en a 
un qui dit : Le schisme des Grecs fut surtout pernicieux en ce 
que les troubles ne furent plus apaisés chez eux par V autorité 
de l'Église d'Occident, Ce n'est pas avec les Papes que ces pa- 
roles-ci pourroient vous brouiller, mais avec le clergé de 
France. Je passe peut-être le but et mon observation est trop 
raffinée ; si vous disiez par Vautorité de l*Église tout court, 
vous ne vous brouilleriez sûrement avec personne ; au lieu 
qu'en disant VÈglise 'dOccident^ vous semblez donner au Pape 
l'infaillibilité qu'on lui conteste dans ce pays-ci... Il est 
pourtant vrai que les personnes d'un certain ordre ne se per- 
mettent ces insultes et ces hauteurs que dans les conversa- 
tions; et que tout ce qui en transpire dans le public ne vient 



1. Charles Nisard, Mémoires et Correspondances inédites, in-18. 
Paris, M.-Lévy, 1858, pp. 47-51. 



156 CHAPITRE XII. 

que de Ja part de quelques petits auteurs ténébreux et ano- 
nymes,, jeunes même et licencieux. » 

Ces derniers mots visaient peut-être bien l'auteur 
des Lettres persanes. Montesquieu supprima la phrase 
soulignée et atténua les remarques sur les moines. 
Le double éloge du suicide * suscita plus de difficulté ; 
toutefois l'écrivain céda aussi sur ce point et l'ouvrage 
parut en Hollande « exempt de reproche, » tel que le 
P. Castel l'avait corrigé. 

La première édition est intitulée : Considératiotis 
sur les causes de la grandeur des Romains et de 
leur décadence^ à Amsterdam, Jacques Desbordes 
MDCCXXXIV. Le titre rouge et noir est orné, 
comme fleuron, d'un buste dans une cartouche ac- 
costé de deux tritons, qui embouchent la conque 
marine. Ce livre in-12 a des cartons pages 17 et 18, 
121 et 122, 179 et 180, 199 et 200, et un errata. 

Dans un second tirage, Montesquieu rétablit^ les 
articles anglo-romains sur Charles P*" et Brutus, car 
« il y tenait un peu. Mais les magistrats et lui-même 
« les supprimèrent définitivement, » pour pouvoir im- 
primer l'ouvrage en France et obtenir le privilège du 
roi. 

Enfin le livre parut à Paris, chez Huart; et le 
P. Castel en publia dans les Mémoires de Trévoux y 
deux grands extraits, précédés de l'éloge de l'auteur 
anonyme. 

1. Gomle de Ghampagny, Les Césars, t. IV, p. 188. 

2. P. Castel, VHommc moral. Toulouse, 1756, ubisupra* 



ÉTAT DE LA FRANCE EN 1734. «57 

A ce moment les hommes d'Etat et les hommes de 
guerre n'étaient préoccupés que de la succession de 
Pologne, où la diplomatie française se battit pour sau- 
ver l'honneur militaire de la nation. Le clergé et les 
parlements venaient de se passionner aux miracles du 
diacre Paris, et continuaient à se quereller sur la 
bulle Unigenitus. Les savants ne pensaient qu'au 
voyage deMaupertuis et de Clairaut, partis pour déter- 
miner la figure de la terre. Les gens du monde et les 
philosophes s'engouaient pour deux chefs-d'œuvre 
inférieurs, l'un du cœur et l'autre de l'esprit, Manon 
Lescaut et surtout les Lettres anglaises. 

Aussi le traité de Montesquieu, chef-d'œuvre de 
haute raison, eut-il peu de succès en France. Les 
salons qui faisaient la réputation dirent que les Lettres 
persanes avaient été la « grandeur » de Montes- 
quieu, et que les Considérations étaient sa « déca- 
dence ^ » 

Bientôt les étrangers le dédommagèrent. A Londres, 
de suite son livre fut entre les mains de tout le monde 
et lu avec admiration par les plus grands connaisseurs. 
Deux Anglais, gens pratiques, se réunirent pour en 
donner plus tôt une traduction qui fut imprimée avant 
la fin de l'année. Il y en eut trois ou quatre contre- 
façons en Hollande. La Prusse prépara aussi des 
triomphes à l'auteur ; un jeune diplomate, le baron 



1. Voltaire, Lellre à Tliieriot, 1734, édit. Didot, 1820; — Biel- 
feld. Lettres familières» 



IS6 CHAPITRE XII. 

que de la part de quelques petits auteurs ténébreux et auQ- 

oyoïeSk jeunes même et liceacieux. « 

Ces derniers mots visaient peul-ètre bien l'auteur 
des Lettres persanes. Montesquieu supprima la phrase 
soulignée et atténua les remarques sur les moines. 
Le double éloge du suicide ' suscita plus de difticulté ; 
toutefois l'écrivain céda aussi sur ce point et l'ouvrage 
parut en Hollande u exempt de reproche, ■ tel que le 
P. Castel l'avait corrigé. 

La première édition est intitulée : Consîdératiom 
sur les causes de la grandeur des Bomains et de 
leur décadence, à Amsterdam, Jacques Desbordes 
MDCCXXXIV. Le titre rouge et noir est orné, 
comme fieuron, d'un buste dans une cartouche ac- 
costé de deux tritons, qui embouchent la conque 
marine. Ce livre in-12 a des cartons pages 17 et 18, 
f21 et422, ndet 180, 199 et 200, et ua errata. 

Dans un second tirage, Montesquieu rétablit* les 
articles anglo-romains sur Charles I" et Brutus, car 
« il y tenait un peu. Mais les magistrats et lui-même 
( les supprimèrent défînitivement, « pour pouvoir im- 
primer l'ouvrage en France et obtenir le privilège du 
roi. 

Enfin le livre parut à Paris, chez Huart; et le 
P. Castel en publia dans les Mémoires de Trévoux, 
deux grands extraits, précédés de l'éloge de l'auteur 
aiionymu. 




XIII 



Montesquieu administrateur, vigneron, marchand de vin. — Ses procès. 
— Son esprit d'ordre et sa générosité. 



Montesquieu était habile administrateur de ses biens 
et de ses revenus. Ses ouvrages et ses manuscrits 
prouvent qu'il avait une véritable expérience des 
choses. On' a estimé qu'à sa mort il avait eu soixante 
mille francs de rente (beau revenu pour le temps !), 
dont il avait donné la moitié à ses enfants. 11^ a pu se 
rendre cette justice : « Je n'ai pas laissé, je crois, 
« d'augmenter mon bien ; j 'ai fait de grandes améliora- 
« tions à mes terres ; mais je sentais que c'était plutôt 
« pour une certaine idée d'habileté que cela me donne- 
« rait, que pour l'idée de devenir riche. » 

Quel que soit son motif, voici comment il arriva à 
la fortune. Ce sont trois moyens infaillibles : gagner 
de l'argent, ne jamais s'en laisser prendre, et surtout 
ne pas en dépenser. 

Son premier soin fut d'améliorer ses terres* Mais 

1. DeLuynes, Mémoires j — • Soulavio, Pi^es inédites, pour servir 
aut règnes de Louis XIV, XV et XVI. 
2» Pennées diverses t 



160 CHAPITRE XUI. 

ce furent des difficultés partout, dans les vallées et sur 
les côtes. Les prairies étaient de mauvaise qualité et 
manquaient d'eau : il fit venir de Flandre un trèfle ^ 
dont la Gironde lui doit Tintroduction, et il eut bien 
de la peine à persuader à ses tenanciers d'irriguer, 
« parce que ce n'était pas la coutume du pays. » Il 
défricha des landes et créa des métairies. Quant aux 
pentes qu'il voulait cultiver, ce fut pis encore. Il faut 
lire une lettre ^ bien administrative de l'intendant de 
la province au contrôleur général, datée du 1 8 avril 
i727 : 

J'ai reçu le placet présenté par le sieur de Montesquieu, 
pour demander la permission de planter en \ignes trente 
journaux de landes qu'il a achetées le 24 décembre dernier, 
et le mémoire par lequel il prétend justifier que Tarrét du 
Conseil, qui défend de faire de nouvelles plantationsde vignes 
dans la généralité de Guyenne, est contraire au bien de cette 
province et du royaume. 

Gomme le sieur de Montesquieu a beaucoup d'esprit, il 
ne s'embarrasse pas de traiter des paradoxes, et il se flatte 
qu'à la faveur de quelques raisons brillantes, il lui sera facile 
de prouver les choses les plus absurdes. 

Je vous prie de me dispenser de répondre à son mémoire 
et d'entrer en lice avec lui ; il n'a d'autre occupation que de 
chercher des occasions d'exercer son esprit. Pour moi j'ai 
des choses plus sérieuses qui doivent m'occuper, et je me 
contenterai de vous dire qu'avant qu'il eût fait cette acqui- 



1. Lettre de Montesquieu à Guasco, du 5 décembre 1754 ; — B»/- 
leiin des Sociétés savantes. Imprimerie impériale, 1855, in-S, p. 13?. 
Article de M. Silvy, conseiller d'État. 

2. Francisque Michel, Histoire du commerce et de la naviffation û 
Bordeaux, 1870, gr. in- 8. Bordeaux, Féret, t. II, note 1, p. é52. 



MONTESQUIEU MARCHAND DE VIN. i6f 

sition, et même avant que l'arrêt qui a défendu la nouvelle 
plantation de vignes eût été rendu, il était du sentiment 
commun de toute la province, que non-seulement il ne fal- 
lait pas souffrir qu'on plantât de nouvelles vignes, mais qu'il 
aurait été à souhaiter qu'on arrachât au moins un tiers de 
celles qui avaient été plantées depuis 1709. Son intérêt per- 
sonnel le fait aujourd'hui changer de langage et non de sen- . 
timent ; car je suis persuadé qu'il est toujours dans les 
mêmes principes et que le mémoire qu'il vous a présenté est 
un jeu d'esprit, dont il connaît mieux que personne la faus- 

Néanmoins, Montesquieu obtint, onne sait comment, 
Tautorisation de planter des vignes, et les cultiva avec 
succès. On lit dans une de ses lettres inédites * à 
madame Dupré de Saint-Maur : « Je suis occupé ici à 
a faire du nectar ; le malheur est qu'Hébé ne le ver- 
« sera pas dans ma coupe. » En outre, personne ne 
fut un négociant plus habile à placer sa récolte. « Je 
a crains bien, écrivait-il en 1742 à Guasco, que, si la 
« guerre continue, je ne sois forcé d'aller planter mes 
« choux à La Brède. Notre commerce de Guyenne 
a sera bientôt aux abois : nos vins nous resteront 
« sur les bras, et vous savez que c'est toute notre 
A richesse. » Une autre de ses lettres de 1752 est plus 
piquante encore : « ... J'ai reçu d'Angleterre la ré- 
« ponse pour le vin que vous m'avez fait envoyer à 
« mylord Élibant : il a été trouvé extrêmement bon. 
€ Le succès que mon livre a eu dans ce pays-là contri- 
€ bue, à ce qu'il parait, au succès de mon vin. » On 

1 . Cabinol de Giibricl CUaravay. 



162 CHAPITRE XIII. 

prétend que ses crus ne payaient pas de droit d'entrée 
en Angleterre ^ 

Le second moyen qu'il employa pour s'enrichir fut 
de protéger ses biens contre les empiétements du fisc 
et contre ceux de ses voisins. 

Citons un exemple de sa conduite avec l'adminis- 
tration. En 1743, l'intendant de Bordeaux, ïourny, 
était un grand amateur de travaux publics et, à ce 
titre, un peu bourreau d'argent. Il fit augmenter les 
contributions payées par les nobles et par les magis- 
trats dans la Guyenne. Le dixième de Montesquieu fut 
ainsi porté, en 1744, de sept cent cinquante à neuf 
cents livres ^. 

On peut se figurer l'ennui du baron en présence de 
cette mesure qui élevait ses impôts. Trudaine, con- 
seiller d'État et intendant des finances , était son ami ; 
il lui présenta une demande en réduction de cote, 
dans un mémoire, où se trouvaient sans doute expo- 
sées les théories de V Esprit des Lois * ; 

Les revenus de TÉtat sont une portion que chaque citoyen 
donne de son bien pour avoir la sûreté de l'autre, ou pour 
en jouir plus agréablement. 

Pour bien fixer ces revenus, il faut avoir égard et aux 
nécessités de l'État, et aux nécessités des citoyens. Il ne faut 
point prendre au peuple sur ses besoins réels, pour les. be- 
soins de TËtat imaginaires. 



!• Bernadaii, nus; — Fr. Michel, Histoire du commerce ^ ubi supra. 

2. Archives municipales de Bordeaux. 

3. L. XUI, ch. 1. 



PROCES AVEC MADAME D'AIGUILLON. iQ:\ 

Les besoins imaginaires sont ce que demandent les pas-r 
sious et les ^faiblesses de ceux qui gouvernent, le charme d'un 
projet extraordinaire, V envie malade d'une vaine gloire et une 
certaine impuissance d'esprit contre les fantaisies... 

Lorsque dans un État tous les particuliers sont citoyens, 
on peut mettre des impôts sur les personnes, sur les terres 
ou sur les marchandises... 

Dans rimpôt de la personne, la proportion injuste serait 
celle qui suivrait exactement la proportion des biens. 

Dans la taxe sur les terres, on fait des rôles où Ton met 
les diverses classes des fonds. Mais il est très-difficile de con- 
naître ces différences, et encore plus de trouver des gens qui 
ne soient point intéressés à les méconnaître. 

Que quelques citoyens ne payent pas assez, le mal n'est 
pas grand, leur aisance revient toujours au public : que 
quelques particutiers payent trop, leur ruine se tourne 
contre le public. 

M. Trudaine promit un arrêt de dégrèvement, et 
le 6 août 1746, Montesquieu le remercia de lui avoir 
€ rendu la sérénité ^ » 

Je passe à la manière dont notre homme protégeait 
ses droits contre ses voisins. Parmi les nombreux 
procès^ qu'il soutint on m'excusera de faire un choix. 
Montesquieu et la comtesse d'Agénois vivaient en 
bonne intelligence, comme gens non mariés ensemble, 
lorsque, en 173i, le comte d'Agénois obtint, « Dieu 
sait comment et la princesse de Conti aussi ' » , le 

1. Lettre inédite, vendue le 16 mai 1872, Catalogue Lachapelle, 
Et. Charavay, eipert, 

2. \o\r Archives municipales de Bordeaux, 25 juin 1727, 6 juin 
1736, 26 janvier 1743. — Bibliothèque de Bordeaux, Recueil de fac" 
tnms, t. vu, no 52, 81, t. XI, 2» série. 

3. Saint-Simon, Mémoires, Édit. Ghérael et Régnier. 



i64 CHAPITRE XIII. 

rétablissement en sa faveur du. duché-pairie d'Ai- 
guillon situé près de terres appartenant à notre 
homme. Les adversaires, qui s'aimaient beaucoup mais 
qui étaient intéressés, prétendirent avoir droit à un 
franc-alleu qui se trouvait'dans la seigneurie de l'un 
d'eux. Ils faillirent se brouiller', étant tous deux pro- 
cessifs et entêtés ; au bout de dix-neuf ans, le Gascon, 
sans doute en dehors d'elle, alla trouver les gens 
d'affaires de la duchesse et transigea avec eux. 

Montesquieu soutint encore , non sans péril pour 
sa popularité, un procès^ contre la ville de Bordeaux, 
au sujet des limites alors incertaines des paroisses de 
Martillac et de Léogan dont il était seigneur. Voici 
'des extraits de ses lettres inédites au syndic de la 
ville. 

(10 août 1730)... Comme M. Roquette, qui se transporta, 
il y a quelque temps, sur les lieux, gâta tout par son incapa- 
cité et fit un piaulement de bornes plus encore contre le 
sens commun que contre mes intérêts, je vous supplie d'a- 
gréer, pour la conservation de mes droits, qu'il a estropies 
aussi bien que ceux de l'hôtel de ville, que je fasse un acte à 
MM. les Jurais qui puisse me mettre à Tabri d'un procès- 
verbal qu'on a lait... 

(l'i février 1732)... On est malheureux avec des gens qui 
ne cherchent pas la vérité, qui parlent sans savoir ce qu'ils 
disent, et agissent sans savoir ce qu'ils font... 

(27 mars 1733)... Je vous fais faire, Monsieur, le seul 
acte que je sois capable de vous faire, c'est-à-dire ratione 
officii. Mon Conseil était d'avis de faire un arrêt de querelle ; 

1. Lettre de Montesquieu du 16 mars 17 52. 
3. Bibliolhèqie de Bordeaux. Imprimés. 



PROCES AVEC LA VILLE DE BORDKADX. 465 

j'ai préféré le parti de faire simplement un acte conserva- 
toire à MM. les Jurats. Je vous souhailc une bonne santé, 
Monsieur, et vous prie de me conserver l'honneur de votre 
amitié... 

S'il est certain qu'il écrivait lui-même ces lettres, 
on peut soupçonner, au tour incisif de la discussion et 
à l'érudition de la défense, qu'il travaillait un peu lui- 
même, sous le nom de son procureur, aux mémoires 
judiciaires de 1741 contre « le sieur syndic, cet 
« homme si étendu dans ses écritures, qui tourne de 
« cent façons les plus petites objections... On voit 
f bien que les frais de la plaidoirie ne lui coûtent pas 
« grand'chose. Dispensateur d'un revenu de quatre 
€ ou cinq cent mille livres de rente, une dépense de 
« quelques milliers de pistoles pour une lande qui 



« n'en vaut pas cinq cents ne le touche guère... 
« Quelle réponse à tout cela ? qu'un air de confiajace 
^ que prend le syndic chaque fois qu'il est abattu : 

Duels ut ilex tonsa bipennibus... 
Per damna, per caedes, ab ipso 
Ducit opes animumque ferro ». 

Bien qu'il eût médit de la procédure, Montesquieu 
en avait, cette fois, fait un profitable usage pour lui- 
môme. Car à l'issue de cette lutte, soutenue avec un 
peu d'âpreté peut-être, la ville de Bordeaux lui aban- 
donna onze cents arpents de landes*. 

1. Horal. tyr,y liv. IV, 4. 

?. Lcltrc de Monlcsquieu du avril ITS^.. 



166 CHAPITRE XIII. 

Sans doute, on hésite à convenir qu'il était plaideur, 
mais pourquoi soutint-il des procès pour d'autres 
que pour lui? Je n'en citerai que deux de ce genre. 

L'un * est au nom de sa chère académie de Bor- 
deaux. En 1749, l'intendant de Guyenne, dont j'ai 
parlé déjà, avait besoin, pour l'alignement d'une rue, 
de traverser les jardins de cette société. Elle refusa de 
livrer passage et obtint du gouvernement des lettres 
patentes qui lui donnèrent raison. Tourny forma 
opposition devant le Parlement qui, en date du 29 jan- 
vier i7S0, renvoya les parties devant le roi. Montes- 
quieu avait mis dans son livre : « C'est un paralogisme 
« de dire que le bien particulier doit céder au bien 
« public. . . Si le magistrat politique veut faire quelque 
a édifice public, quelque nouveau chemin, il faut qu'il 
« indemnise : le public est à cet égard comme un 
« particulier qui traite avec un particulier. C'est bien 
« assez qu'il puisse contraindre un citoyen de lui 
« vendre son héritage et qu'il lui ôte ce grand pri- 
« vilége qu'il tient de la loi civile de ne point être 
« forcé d'aliénef son bien*. 9 L'Académie chargea 
donc de ses intérêts Montesquieu, qui alla solliciter à 
Fontainebleau où se trouvait alors la cour, et vhit à 
Paris consulter des avocats : le compte rendu dé ses 
nombreuses démarches est dans une de ses lettres 
inédites du 30 octobre 17S0, qui est bien curieuse 



1. Actes de rAcadémie de Bordeaux, 1848. 

2. Esprit des Lois, l. XXVf, ch. xv. 



MONTESQUIEU AVOCAT D'UN COUVENT. 167 

pour rhistoire du droit administratif au dix-huitième 
siècle. Enfin un aoter du 22 août 1753 termina le dif- 
férend. L'Académie, après avoir reçu une compensa- 
tion, consentit au percement de la rue. Gomme il 
n'existait pas encore de règles fixes ou générales pour 
les expropriations d'utilité publique, les arrêts du 
conseil et les lettres patentes étaient tout ; c'est peut- 
être à ce débat que nous devons l'indemnité préalable 
en matière d'expropriation. Il en avait posé le principe 
dans son livre, et M. Dufaure S son compatriote, s'en 
est éloquemment inspiré dans le rapport et la dis- 
cussion sur la loi du 3 mai 1 841 . 

L'autre procès^, dont je dois la connaissance à 
M. le sénateur Sacase, est plus singulier. Charles- 
Loùis-Joseph de Secondât était abbé de Nizor, ou 
Bénissons-Dieu, en Comminge. En 17S2, le seigneur 
de Gontaut lui disputait la juridiction sur ùnç des 
terres du couvent. Il appela à son secours pour dé- 
brouiller ce litige, mêlé de droit civil et de droit 
féodal, son frère Montesquieu. On rit de voir, aidant 
des moines à recouvrer leur bien, l'auteur qui avait 
dit des dervis ^ : « Ils ont en leurs mains presque 
a toutes les richesses de l'Etat; c'est une société de 
« gens avares qui prennent toujours et ne rendent 
c jamais ; ils accumulent sans cesse des revenus pour 



1. Moniteur officiel, W et 22 février, avril, mal 1840. 

2. F. Sacaze. Montesquieu à l'nhbaye de Nizor, Toulouse, in-8, 
18G7. 

3. Lettres persanes, 118. 



i68 CHAPITRE XIII. 

« acquérir des capitaux. Tant de richesses tombent 
« pour ainsi dire en paralysie ; plus de circulation, 
« plus de commerce, plus d'arts, plus de manufac- 
« ture. » Il faut quelquefois permettre aux hommes 
d'être inconséquents pour qu'ils puissent devenir 
raisonnables. 

J'ai observé que presque tous les procès de Mon- 
tesquieu avaient abouti à des transactions. N'avait-il 
donc pas plus de confiance dans la justice civile qu'il 
n'en avait, à ce qu'on prétend, dans la justice crimi- 
nelle, puisqu'on lui attribue ce mot : « Si quelqu'un 
« m'accusait d'avoir volé les tours de Notre-Dame de 
« Paris, je conmiencerais par me sauver. » 

Le dernier moyen employé par lui pour augmenter 
sa fortune fut l'écomie. Il conservait les biens qui lui 
venaient de son père, de son oncle et de sa femme 
autour de La Brède, de Montesquieu et de Clairac. Il 
plaçait son argent chez le banquier qui donnait les 
plus petits intérêts, mais qui était le plus sur, et 
vivait de régime. « Ses habits étaient fort négligés, 
« dit un contemporain * , et les étoffes en étaient des 
« plus simples. » — « Il avait, rapporte un autre ^, 
« deux assez mauvais chevaux de carrosse, et il ne 
« mangeait jamais chez lui : ce qui a fait juger qu'il 
était un peu avare. » 

Il devait l'être, car il était très-frugal. Un de ses 



1 . MauperluiB, Éloge de Montesquieu. 

2 . De Luynes, Mémoires, t. XIV. 



FARCIMONIB DE MONTBSQ.UIEU. 160 

amis* raconte : « Je me rendis chez M. de Montes- 
« quieu, rue Saint-Dominique, avec Dassier. Nous le 
« trouvâmes occupé à déjeuner avec une croûte de 
« pain et de Teau et du vin. » 

Une seconde raison tend à faire croire à sa parci- 
monie, son mépris pour les dissipateurs. Il était sur- 
tout révolté de la prodigalité de la plupart des colons 
américains qu'il voyait à Bordeaux dissiper en peu de 
mois des richesses considérables, et qui retournaient 
chez eux laissant peu de regrets, mais beaucoup de 
dettes. On connaît son mot à cet égard : « Ces gens-là 
« viennent en France pour faire étalage de leurs 
« trésors, ils n'étaient que leur sottise^. » 

Pour l'excuser de ces habitudes d'ordre, je rappel- 
lerai sa conduite avec Sully. En outre, on sait qu'il 
doimait ses terres sous des redevances modérées, 
moins pour augmenter la population et la culture 
par intérêt bien entendu, que par générosité. Mais je 
veux rapporter un fait plus décisif et moins connu ^. 

L'histoire nous apprend que, dans l'hiver de.l747 à 
1748,1a Guyenne, qui avait manqué de grains cette 
année-là, ne pouvait s'approvisionner par mer à cause 
de la guerre. Le 7 décembre, Montesquieu était à La 
Brède. On le prévient que ses vassaux sont menacés 
de la famine, dans sa terre près d'Aiguillon, à cin- 
quante lieues de chez lui. Aussitôt de monter en chaise 

1. Bernadau, le Biographe bordelais ^ ia-8. Bordeaux, 1840. 

2. Bernadau, mss. 

3. Bernadau, Histoire de Bordeaux, in-12. Bordeaux, 18(0. 



170 CEAPITRB XIII. 

de poste et d'arriver à son château. Il convoque d'ur- 
gence les curés des quatre villages, et en les attendant, 
il se rend compte des provisions. 

Lorsque les ecclésiastiques sont là : < Messieurs, 
€ leur dit-il, je vous prie de m'aider à procurer 
c quelque soulagement à vos paroissiens. Vous con- 
c naissez ceux qui manqent de blé ou d'argent pour 
c en acheter. Je veux que tout ce qui est dans mes 
c magasins leur soient distribué gratuitement : mon 
c intendant délivrera les quantités que vous fixerez, à 
c mesure que tous les besoins vous seront connus. Il 
c ne faut pas qu'on manque du nécessaire chez moi, 
c quand j'y ai du superflu. Messieurs, vous êtes de 
c braves gens, je m'en rapporte entièrement à vous 
€ pour faire cette distribution. Vous m'obligerez de 
c seconder promptement mes intentions et de m'en 
€ garder le secret. » 

Montesquieu partit sur l'heure, ne voulant même 
pas diner, afin de se dérober aux remerctments de ses 
curés et de ses vassaux. Selon l'ami qui l'accompa- 
gnait dans ce voyage , l'intendant distribua plus de 
deux cents boisseaux de froment et le boisseau valait, 
au marché, trente-deux francs. On peut donc évaluer 
cette munificence au moins à six mille quatre cents 
livres du temps. Pour comble, afin de prévenir le 
retour d'un pareil malheur, Montesquieu établit dans 
ses domaines des greniers de charité. 

Quoi qu'en disent lès contemporains, une telle con- 
duite excuse quelques traits d'avarice ; bien mieux. 



QÊNEROSITÉ DE MONTESQUIEU. 171 

Tavarice mérite un autre nom quand elle permet 
d'être aussi généreux. 

L'agriculture et les soins domestiques avaient fait 
oublier à Montesquieu les plaisanteries des salons sur 
la Graîideur et la Décadence des Romains. 

Après avoir publié ce livre, il avait paru rentrer 
dans le repos. Mais le petit nombre de ses ouvrages 
ne Ta pas fait accuser de stérilité. On voit que sa 
lenteur à produire vient de son respect pour le public 
et de son amour de l'art : double culte auquel il ne 
voulait consacrer que les meilleurs formes de sa 
pensée. Du reste je vais dire quelques mots des 
œuvres littéraires qui coupaient sa vie de gentilhomme 
campagnard. 



XIV 



MantMqniea tnmine à VHisêoirt et Lomit Xi; correspond ftree les Aca- 
démies de Bordeaax, de Londres, de LonéTilIe \JL%ùmaqnt\ de Boliii 
et d3 Cortone; donne des éditions définitives dn TfmpU île GniJe^ des 
letirtâ pinomeSf de Sglla et Emcrate, do Voifnje à Ptfphot et de la 
Grandeur des Romain*. — OaTrages divers. 



Pendant les dix ans qui suivirent la publication de 
la Grandeur des Romains j Montesquieu se livra à une 
foule de travaux variés. 

Je voudrais parler d'abord de certain fragment 
d'une Histoire de Louis XL Est-ce l'ébauche ou le reste 
d'un ouvrage ? Les opinions paraissent partagées sur 
ce point : voici celle d'une personne qui a beaucoup 
étudié cette question. 

Il existe quelque part ' un manuscrit qui contient 
une sorte d'introduction, digne de I51 Grandeur des 
Romains. Le début est un tableau de l'état politique 
de l'Europe à l'avènement de Louis XI au trône. Selon 
l'auteur, cette situation était favorable à ce prince; et 
ce que les historiens attribuent à son habileté n'est que 



1. Biographie uniiunelh de Miehand, V« Montesquieu, par Walke- 
naer. 



HISTOIRE DE LOUIS XI. «73 

le résultat des circonstances où il se trouvait. Viennent 
ensuite des considérations sur ce qu'il aurait pu faire 
de grand et ce qu'il ne fit pas : puis cette réflexion : 
c II ne vit dans le commencement de son règne que le 
€ commencement de sa vengeance. » Le récit des 
cruautés qui accompagnèrent les dernières années de 
ce tyran se termine par cette pensée : « Il lui semblait 
« que pour qu'il vécût, il fallait qu'il fit violence à 
« tous les gens de bien. » Ce morceau ' contient, 
comme c'était la mode alors, deux parallèles défa- 
vorables chacun à notre roi, pleins de finesse et de pro- 
fondeiir; l'un compare Louis XI à Tibère et l'autre 
à Richelieu. 

M. Walckenaër a donné les raisons qui lui faisaient 
croire que notre publiciste avait eu l'idée d'écrire 
cette histoire et y avait renoncé. Il me semble, au 
contraire, que le chapitre que je viens d'analyser est 
le reste d'un ouvrage fini ; d'ailleurs l'ami ' intime 
de la maison, les ducs deLuynes' et de Richelieu*, 
qui l'avaient beaucoup connu , et le consciencieux 
critique du temps, Fréron*, sont convaincants par leur 
unanimité ; Montesquieu même en a parlé dans une 
de ses lettres d'octobre 1747. 

Ils racontent qu'aussitôt son livre achevé, il le 



1. Boyer Fonfrède, Œuvres complètes, i. IX. 

?. Lellre de Montesquieu, Paris, octolre 1747 et noies. 

3. Mémoires f ubi supra. 

4. Soulavie, Pièces inédites, ubi supra. 
h,' Année littéraire, Mhh, 



176 cHAPiTae XIV. 



de Londres l'ayait agréé aa nombre de ses membres, 
n hii envoya plusieurs communications dont deux 
sont analysées dans la Bibliothèque raisonnée des sa- 
vants de r Europe (Amsterdam, 1747). L'une r^^rle 
un fait insignifiant de cristallisation, comme on voit 
s'en produire dans toutes les eaux fortement minérali- 
sées. Par l'autre, il se vante d'avoir trouvé un fucus 
dans une fontaine thermale, où il y en a toujours. 
Chacun a le droit de n'être pas au courant de la science 
de son temps, mais de telles découvertes ne dévoilent 
que l'ignorance de celui qui les fait. 

Je ne dirai qu'un mot du sublime épisode de 
Lystmaque, envoyé à l'académie de Stanislas, qui 
venait d'inscrire le nom de Montesquieu sur la liste 
de ses membres. 

En nous montrant, dit M. Franck*, le philosophe Callis- 
thène souffrant la plus horrible mutilation pour avoir refusé 
d*adorer Alexandre à la manière de ses esclaves d*Asie, et un 
de ses plus vaillants généraux, Lysimaque, condamné aux 
bétes féroces pour avoir témoigné quelque pitié à la victime 
de cette barbarie, Montesquieu, à ce que je soupçonne, a 
plutôt voulu nous donner une idée de Fantipathie qui exis- 
tait alors entre les mœurs asiatiques adoptées par Alexandre 
et le libre esprit de la Grèce, demeuré vivant même dans son 
armée et à sa cour. 

M. Franck se trompe. Sans doute, la philosophie 
stoïque n'était pas encore formulée, mais elle existait 
depuis Diogène ; et c'est bien elle que Montesquieu a 

I. ÏLerue contemporaine ^ 30 avril 1858. 



ÉLOGE DES stoïciens. 177 

peinte dans ce morceau, après l'avoir admirée dans 
tous ses autres ouvrages où il dit : 

Les diverses sectes de philosophie chez les anciens pou- 
vaient être considérées comme des espèces de' religions. Il 
n'y en a jamais eu dont les principes fussent plus dignes de 
rhomme, et plus propres à former les gens de bien que celle 
des stoïciens... 

Elle seule savait faire les citoyens; elle seule faisait les 
grands hommes ; elle seule faisait les grands empereurs. 

Faites pour un moment abstraction des vérités révélées ; 
cherchez dans toute la nature, et vous n'y trouverez pas de 
plus grand objet que les Antonins. Julien même, Julien (un 
suffrage ainsi arraché ne me rendra point complice de son 
apostasie) : non, il n'y a point eu après lui de prince plus 
digne de gouverner les hommes. 

Pendant que les stoïciens regardaient comme une chose 
vaine les richesses, les grandeurs humaines, la douleur, les 
chagrins, les plaisirs, ils n'étaient occupés qu'à travailler au 
bonheur des hommes, à exercer les devoirs de la société ; il 
semblait qu'ils regardassent cet esprit sacré qu'ils croyaient 
être en eux-mêmes comme une espèce de providence favo- 
rable qui veillait sur le genre humain *. 

Dans ces temps-là, la secte des stoïciens s'étendait et s'ac- 
créditait dans l'empire. Il semblait quela nature humaine 
ait fait un effort pour produire d'elle-même cette secte 
admirable, qui était comme ces plantes que la terre fait 
naître dans des lieux que le ciel n'a jamais vus. Les Romains 
lui durent leurs meilleurs empereurs*. 

Jamais philosophie n'a mieux fait sentir aux hommes les 
douceurs de la vertu et la dignité de leur être que Marc- 
Antonin : le cœur est touché, l'âme agrandie, J'esprit 
élevé.* 

1. Esprit des lois, 1. XXIV, cli. x. 

2. Grandeur des Romains, ch. xvi. 

3. Penséeê diverses, 

42 



178 CHAPITRE XIV. 

Je suis convaincu que Montesquieu adressa quelque 
mémoire à l'académie de Cortone en Toscane. Cette 
société étrusque, qui s'était fondée en 1727, pour étu- 
dier les monuments de l'Italie primitive, le reçut dans 
son sein en 1728, sur la présentation de l'abbé 
Venuti. La dissertation qui y a été lue : c sur le pré- 
teur des étrangers » est-elle du Guasco ou de notre 
auteur? Elle a été du moins inspirée par lui. 

Montesquieu écrivait le 25 novembre 1746 à Mau- 
pertuis : 

... J'apprends par votre lettre la nouvelle que rAcadémie 
(de Berlin) m'a fait Thonneur de me nommer un de ses mem- 
bres. Il faut à présent que vous acheviez votre ouvrage et 
que vous me marquiiez ce que je dois faire à cette occasion ; 
à qui et comment il faut que j'aie Thonneur d'écrire et com- 
ment il faut que je fasse mes remerciements. Conduisez-moi 
et je serai bien conduit... Si vous pouvez, dans quelque 
conversation, parler au roi de ma reconnaissance et que' 
cela soit à propos, je vous prie de le faire. Je ne puis offrir à 
ce grand prince que de l'admiration, et en cela même je 
n'ai rien qui puisse presque me distinguer des autres 
hommes. 

Les lettres et les communications ne suffisaient pas 
à l'activité de Montesquieu. Il donnait la dernière 
forme à ses ouvrages déjà publiés. 

En 1742, paraissait une édition corrigée, augmentée 
et illustrée du Temple de Gnide. Çà et là on remarque 
des améliorations de détail, mais la plus jolie est la 
fin de la préface. 

« 

Il n'y a que des tôtes bien frisées et bien poudrées qui 



SUPPLEMENT AUX LETTRES PERSANES. 179 

conûalssent tout le mérite du Temple de Gnide,,, Que si les 
gens graves désiraient de moi quelque ouvrage moins frivole, 
je suis en état de les satisfaire. Il y a trente ans que je tra- 
vaille à un livre de douze pages qui doit contenir tout ce que 
nous savons sur la métaphysique, la politique et la morale, 
fit tout ce que de très-grands auteurs ont oublié dans les vo- 
lumes qu'ils ont donnés sur ces sciences-là. 



En 1744, il publiait un Supplément aux Lettres 
persanes, où Ton remarque une préface, qui nous ap- 
prend le succès du livre et qui plaide pour les pas- 
' sages irréligieux de ce chef-d'œuvre. Parmi les douze 
lettres qui sont ajoutées, quelques-unes sont insigni- 
fiantes et relatives à l'intrigue du roman. D'autres 
traitent du droit de conquête, des tribulations des gens 
d'esprit, des libéralités des princes envers les courti- 
sans, de l'influence du climat. Le reste contient des ' 
correctifs -à une théorie hardie du suicide et des 
doutes sur la prescience divine. 

Ses manuscrits renferment, sous le nom de Suite 
aux Persanes^, quarante et une lettres sur les affaires 
de France depuis la minorité de Louis XV jusqu'à la 
fin du ministère du cardinal de Fleury. Pourquoi ne 
les joignait-il pas à son Supplément? 

En 174S, Montesquieu, nourri par la lecture de 
Machiavel et la fréquentation des hommes d'État, pu- 
bliait dans un journaP son œuvre de 1722, Sylla et 



1. Labat. Recueil de la Société d'Agen^ 1834. Le château de La 
Brède. 

2. Mercure deFranccs février, 1745. 



180 CHAPITRE XIV. 

Eucrate, avec cette note : « Ce qu'on fait dire dans ce 
a dialogue à Sylla, n'est que pour développer son 
« caractère, qui était celui d'un homme cruel et d'un 
a mauvais citoyen, et en même temps pqur inspirer 
« de l'horreur et du mépris. » 

On trouve, en 1747, un tirage à part du fragment 
néo-grec que Montesquieu avait inséré autrefois dans 
le Mercure de France, L'opuscule prend le nom de 
Voyage dans rUe de Paphos , s'augmente d'une pré- 
face mêlée de quelques vers au musc et s'enrichit 
d'un épilogue à lat fleur d'orange. 

En 1748, les Considérations parurent revues, cor- 
rigées et augmentées. L'ouvrage avait été retouché en 
entier : l'auteur y ajoutait au riioins quarante pages ; 
les anciennes notes étaient, en général, supprimées, 
modifiées ou intercalées dans le texte. De nouvelles 
notes moins longues, de nouvelles citations s'ajou- 
taient à celles qui étaient conservées ; le style surtout 
était plus correct et plus soigné. Les phrases inci- 
dentes, les répétitions, les amphibologies disparais- 
saient; enfin, les Béotiens, dont Montesquieu, dans 
les premières éditions, avait approuvé la sagesse au 
milieu des dangers dont Rome menaçait le monde, 
n'étaient plus alors que les « plus épais de tous les 
Grecs. » Dans cette dernière, il supprimait définitive- 
ment l'apologie du suicide, qui pouvait flatter les opi- 
nions des philosophes du dix-huitième siècle, mais 
dont toute l'histoire démontrait la fausseté. Les (7o/i- 
5irféra/iow5 furent un livre nouveau, le-lexte fut arrêté, 



ÉDITIONS DÉFINITIVES DE SES ŒUVRES. 18i 

il n'a plus varié. M. OUeris' a très-bien démontré que 
c'est le seul qu'ait avoué Montesquieu et que l'édi- 
tion donnée par la famille est pleine de fautes et 
d'erreurs. 

Je continue l'énumération des travaux de notre au- 
teur. Mallet du Pan dit quelque part ^ : « Le fils de 
« Montesquieu a deux volumes in-folio écrits tout en- 
« tiers de la main du président, avec ce titre sur le 
« dos : Esprit François. C'est un recueil de chansons 
« choisies par lui-même ». Voici ce qui, à ce sujet, me 
semble plus vraisemblable. 

Il existe à la bibliothèque de la ville de Bordeaux un 
sottisier, qui lui vient de son Académie. C'est une col- 
lection manuscrite des vers les plus libres, depuis 
Régnier jusqu'à Grécourt, que leur note gauloise a 
empêché de publier en dehors des œuvres complètes, 
ou même d'imprimer. Je suppose que ce volume est 
celui dont parle Mallet du Pan, parce que Montesquieu 
aimait ce genre de recueil (nous l'avons vu déjà^ en 
faire un, composé de satires), et parce qu'il contient 
des pièces qui lui sont attribuées par le copiste et 
qui sont confirmées ou corrigées de sa main même. 
J'en extrais trois morceaux de style différent, et 
médiocres comme tout ce qu'il a fait dans ce genre et 
qui expliquent son dédain pour la poésie : Montaigne 

1. Considérations sur les causes de la grandeur des Romains^ Pariai, 
Muire-Nyon, 1845. 

2. SayouB, Mémoire de Mallet du Pan. 

3. Clrnp. Il, p. ?2, svprn. 



182 CHAPITRE XIV. 

Ta pénétré : « Puisque nous ne la pouvons aveindre, 
vengeons-nous à en mesdire ' . » 






Épigramme sur V Académie française. 

Tels sur l'Olympe radieux, 
Homère nous dépeint les dieux, . 
Balançant les destins de Troye et de la Grèce : 
Tels, dans le Louvre, abbés, évoques, cardinaux. 
Marquis, comtés, ducs, pairs, magistrats, généraux. 
Vrais demi-dieux en sçavoir, en sagesse, 
Prononcent, la balance en main. 

Sur GRATTER, GRATTE-CUL, GRATTIN. 






Épitre au curé de Courdimanche 

Anacréon des curés de village. 

Cher Courdimanche, honneur du Gatinois, 

Des neuf Sœurs connais le langage. 
Toi qui sur le Parnasse as grimpé quelquefois. 

Favori du dieu de Pivresse 

Comme de celui des jai*dins. 

Tu n'as point la délicatesse 

De nos fades abbés blondins. 

Ton gosier sans relâche avale; 
Rien ne peut de ta faim interrompre le cours ; 

Tu joins à la soif de Tantale 

Le plaisir de boire toujours. 
Certes, pasteur, dé toi je suis épris. 
Lorsque... 

Je te vois servir de modèle 

Et d'exemple à tous les maris. 

Puisse la parque patiente 

Ne te filer que des jours gras, 

1. Essais, Édit. Dezeimeris et Barckhausen. Bordeaux, Gêret. 



VERS DE MONTESQUIEU. 1S3 

Qui soient, jusqu'à la fin d'une vieillesse lente, 
Partagés par quatre repas. 

« * 
Madrigal à madame la marquise de Piie, 

Les dieux, que vous vîntes surprendre, 
Disputaient entre eux, dans nos bois. 

— C'est Vénus, disait Tun ; c'est elle, je la vois. 

— C'est Minerve, dit l'autre; et je viens de l'entendre. 

— Il est vrai, dit le dieu Faunns; 
Oui, c'est Minerve, je vous jure. 
Mais, je crois qu'elle a la ceinture 
Que vous avez vue à Vénus. 

Enfin Montesquieu entretenait une correspondance 
avec mesdames du Defifand et d'Aiguillon, le président 
Hénault, le conmiandeur de Solar, le duc de Nivernais, 
le chevalier d'Aydies, Bonnet et surtout sa fille Denise. 
Ces lettres et leurs réponses existent toutes, quoique 
le public n'en connaisse qu'un petit nombre. Du reste 
le style lourd, bien qu'un peu haché, avec des traits et 
des images brusques, n'a aucune des qualités du genre 
épistolaire. Mais il y a là des circonstances de sa vie, 
des détails sur ses grandes relations et des anecdotes 
curieuses de son siècle. 

Comme Rossini, en composant le Barbier de Séville 
et le comte Ory et en refondant Moïse^ Montesquieu,, 
en écrivant les Lettres persanes et le Temple de Gnide 
et en corrigeant la Grandeur des Romains, se prépa- 
rait à donner son chef-d'œuvre. 



XV 



Montesquieu et ses collaborateurs à V Esprit des Lois. 



Sans doute la pratique, la méditation et la lecture 
ont la plus grande influence sur nous. Cependant on 
ne peut récuser le proverbe : « dis-moi qui tu hantes, 
et je te dirai qui tu es ». Un des traits distinctifs de 
rhomme de génie est de prendre son bien où il le 
trouve, et de le trouver partout ; il aTair de n'avoir ni 
famille, ni amis, ni ennemis, mais seulement des col- 
laborateurs : comme la plante qui, cherchant sa nourri- 
ture dans Tair où baignent ses feuilles, et dans la terre 
où plongent ses racines, transforme en sa propre sub- 
stance les éléments qu'elle y puise. 

V Esprit des Lois a été entrevu sur les bancs de l'é- 
cole de droit de Bordeaux, ébauché dans les Lettres 
persanes, fécondé dans les voyages de son auteur, et 
arrêté à l'époque de la Grandeur des Romains. Toute- 
fois je suppose que Montesquieu emprunta beaucoup 
à ses relations pour composer son grand ouvrage. 

Sans doute son frère * , digne curé de Saint-Séverin 

1 . Duc de Luynes, Mémoires. 



LE FRERK DE MONTESQUIEU. 18d 

de Bordeaux, puis abbé de Nisors;en Comminges, ne 
joua pas un grand rôle dans la vie littéraire de l'auteur 
de V Esprit des Lois. Montesquieu, du reste, composa 
pour lui un sermon *, que je serais bien curieux de pos- 
séder, et un morceau inédit ^ que je puis publier dans 
toute sa naïveté. 

Il faudra m'adresser cette lettre : je la porterai, 

M. Combes, supérieur des Missions étrangères. 

Mon frère, en m'apprenant que Je roi m'avait donne 
l'abbaye de Nisors, m'a fait connaître, Monsieur, les bontés 
queîvous avez eues pour moi dans cette occasion. Je sens 
que je ne les puis devoir qu'au témoignage peut-être avan- 
tageux qu'on vous a rendu de moy. Je regarde cela comme 
un nouveau motif de devenir meilleur. Celui que vous hono- 
rez de votre estime doit être plus parfait qu'un autre. Je vous 
prie. Monsieur, d'agréer ma reconnaissance et de m'accorder 
votre amitié. 

J'ai l'honneur d'être, avec tout le respect possible. Mon- 
sieur, votre... 

Pas plus que de ce frère, on hésite à certifier que 
Montesquieu ait tiré beaucoup de Texcelleut militaire 
auquel il a écrit la lettre suivante, qui m'est commu- 
niquée par M. Gérard West. 

A La Brède, le 7 juin 1749. 
Mon cher cousin, 

Vous avez déjà appris ia mort de M. de Rochefort, et cela 
me fait une vraie peine. Il vous a nommé tuteur. Je crois, 

1. Labat, Hémotrrs de la Société d*Aaeii, 183). Le château de La 
Brède. 

2. Cabinel d'Élienne Charavay. 



188 CHAPITRE XV. 

sur les services rendus par Olivier de Serres, dont il 
relisait sans cesse les ouvrages. On connaît de lui sur 
les sciences, sur le commerce et la marine, des mé- 
moires qui sont fort médiocres. Il se contentait du 
nom de Secondât * et n'osait, par humilité, porter le 
nom illustré par son père, qui, d'ailleurs, par un sen- 
timent aussi exagéré, le croyait supérieur à lui-même 
et le consultait sur ses travaux : singulier aveugle- 
ment ! Puisse ce brave homme n'avoir eu aucune 
influence sur Y Esprit des Lois. J'ai peur de me 
tromper, si j'en juge par la manière dont il a publié, 
en 1758 la Grandeur des Romains dans l'édition des 
œuvres complètes de son père. Nous le retrouverons 
plus tard. 

La fille cadette de Montesquieu s'appelait Denise, et 
plus familièrement Mimi^. Un abbé, qui lui fit des vers 
italiens, insérés au Mercure de France^ et traduits par 
Lefranc de Pompignan, vante sa beauté, sa vertu et ses 
talents ; mais on ne se rappelle que le début de cette 
pièce : 

D'un père illustre adorable portrait... 

Tous ceux qui l'ont connue attestent en effet que sa 
ressemblance physique et morale avec Montesquieu 
était frappante. Était-ce pour ce motif qu'il lui mon- 



1. Vuiscn^D, Anecdotei litiéraires, 

2. Notes de Guasco sur la lettre de Montesquieu du 10 février 1745 
et sur la lettre de Montesquieu, fans date, à la copntesse de Pontac. 

3. Février 1745. 



LA FILLE DR MONTESQUIEU. i^S9 

trait une prédilection manifeste? Il existe de lui à 
elle, alors en pension au monastère de Paradis près du 
port Sainte-Marie, une correspondance dans laquelle il 
lui parle avec une grâce et une souplesse de style char- 
mantes, d'un chat et d'un chien qu'elle aimait. Il lui 
dit, au sujet des lettres que les sœurs lui dictaient : 
« écris toi-même, ma chère fille; j'aime mieux tes 
« petites niaiseries que tous les traits d'esprit que 
« ces dames peuvent te fournir ^ » Sa personne* 
était vive et gracieuse; sa figure très-agréable 
sinon très-jolie, et son caractère le plus enjoué du 
monde. Elle fut d'un grand secours à son père par 
les lectures qu'elle lui faisait pour soulager sa vue 
afifaibhe. Du reste son instruction était assez grande 
pour que les livres les plus sévères, tels que Joinville 
et Beaumanoir, ne la rebutassent pas, et elle trouvait 
moyen d'égayer leur vieux langage par des saillies 
amusantes. Un poëte du pays ^lui avait, à la mode du 
temps, adressé, dans sa jeunesse, un madrigal qui 
finissait ainsi : 



Des ouvrages de votre père 
Chacun vous juge le meilleur. 



Quant à madame de Montesquieu, je rappelle pour 
la dernière fois qu'elle était calviniste. Sans doute 
l'époque n'était pas à la dévotion, mais on peut attri- 

1 . Ghaudon et Delan'dine, Dictionnaire historique^ y^ Fitz-James. 

2. Francis Hardy, Memoirs oj Chailemont , 2 vol. in -8, 1812. 

3. La Poujade. Bernadau, mss. 



i90 » CHAPITRE XV. 

buer à l'influence de cette femme les idées protes- 
tantes qui sont répandues dans tous les livres de son 
mari. 

Après avoir parlé des membres de sa famille qui 
l'entouraient pendant la composition de VEsprit des 
Lois, je passe à ses amis et à son rival, qui me sem- 
blent . avoir exercé, quelque influence sur son 
ouvrage. 

Pendant longtemps les hommes avaient eu, çà et 
là, entre eux des disputes ou des discussions philo- 
sophiques, religieuses, politiques et littéraires. Il 
devait arriver un jour qu'une m^,îtresse de maison 
leur offrirait l'hospitalité. Dès lors il leur fallut, 
pour lui plaire, mettre à sa portée les sujets les 
plus graves, traiter clairement les questions de finance, 
de morale et de législation, badiner sur les pro- 
blèmes de la destinée humaine, fronder les supérieurs, 
plaisanter les égaux, et parler de tout à propos de 
rien, d'une manière facile, brillante,- ailée conune 
une guêpe. La conversation moderne naquit, et après 
elle, le livre sérieux écrit légèrement, la brochure 
passionnée , le journal amusant et l'opinion pu- 
blique. 

C'est au dix-huitième siècle que reviennent vérita- 
blement ridée et la pratique d'une telle institution. 
Les coryphées' qui y ont le plus contribué sont mes- 
dames de Tencin, Geoffrin, de Rochefort, du Deffand, 
et d'Aiguillon, que Montesquieu fréquentait assidû- 
ment. 



MADAME DE TENCIN. 191 

Claudine Guérin de Tencin, d'une famille noble, fut 
d'abord religieuse. Mais bientôt son esprit et sa beauté 
l'aidèrent à se faire relever de ses vœux, sinon à se 
faire épouser. Le Régent, séduit par elle, nomma son 
frère successivement abbé, évèque, archevêque et 
cardinal, mais il refusa de la prendre pour son conseil. 
Law ne l'écouta pas plus; alors au lieu de se jeter 
dans l'agiotage, elle se jeta dans les agioteurs, ce qui 
est plus lucratif. Pareil insuccès l'accueillit, lors des 
querelles causées par la bulle UnigenitKS, dans sa 
correspondance avec lé pape en faveur des molinistes. 
Tout à coup en 1730, attristée, soit par le suicide d'un 
de ses amants, soit par l'arrivée de ses quarante-cinq 
ans, soit par le pressentiment de ce que devait être 
son fils d'Alemberl, et voyant qu'elle ne pouvait di- 
riger ni l'État,, ni la galanterie, ni la religion, elle se 
piqua d'être la protectrice des arts. Le seul défaut de 
ce salon était que la maîtresse avait, comme auteur 
de deux jolis romans, des prétentions à l'esprit. 
Chacun y venait préparé à jouer son rôle, et l'envie 
d'entrer en scène n'y laissait pas toujours à la conver- 
sation la liberté de ses allures. Là, dans ce jeu de 
raquette qu'on nomme conversation, « avec plus de 
calme que Marivaux, Montesquieu attendait que la 
balle vint à lui, mais il l'attendait' . » 

Il trouvait madame Geoffrin, « capricieuse et aca- 
riâtre ^ » et appelait son salon « une boutique, » quoi- 

1. Marniontel, Mémoiresy liv.iv* 

2. Lettre de Montesquieu du 15 décembre 17 54* 



J92 CHAPITRE XV. 

qu'il y allât, pour cause. Cette dame ' s'était mariée 
trop jeune pour avoir eu le temps de s'instruire ; elle 
avait annihilé son mari trop vite pour avoir pu se faire 
une famille : il lui faUut une occupation. Comme elle 
était fiUe de bourgeois et veuve d'un millionnaire, ses 
relations et sa fortune lui avaient permis de pénétrer 
dans toutes les classes. Elle avait observé que les 
grands seigneurs et les artistes, les gens de lettres et 
les fonctionnaires, les Français et les étrangers, qui 
ont tant besoin de se connaître et de s'aider, s'igno- 
raient- et se dédaignaient. Son intention était de les 
réunir, de les mettre en rapport ensemble, de manière 
à ce qu'ils se fussent utiles et agréables les uns aux 
autres. Le premier soin qu'elle prit fut de faire passer 
le rabot sur les moulures de son appartement et de 
l'interdire à toutes les femmes : c'était dire que tout 
serait donné à la simplicité et rien à la coquetterie ; 
enfin les discussions religieuses et politiques furent 
prohibées. Alors les hôtes les plus divers furent attirés 
soit par des services, soit par des flatteries, soitpar les 
agréments de son salon. Us furent retenus par des re- 
proches ; mais elle avait le reproche qui attire, qui 
confesse, qui dirige et qui rend désireux de s'amé- 
liorer. Lé principal talent de madame Geoffrin était de 
mettre chacun sur son sujet, puisque nous avons tous 
un air que nous savons chanter; elle excellait à 

1. F. Sarcey, XIX^ Siècle, 27 août 1875, Les Femmes sans esprit^ 
et 31 'août 1^75, Les Maîtresses de salon; — Ch. de Mouy. Madame 
Geoffrin el Simiisfas il////ïw/r. Paris, Pion, In-S, 1876. 



MADAME DU DEFFAND. i93 

le faire entendre à propos et à l'arrêter au besoin. 
Marie de Vichy était née d'une famille noble et 
pauvre. Dès sa jeunesse, la curiosité qui devait faire 
le tourment de sa vie jusqu'à sa mort, s'empara d'elle. 
Une incrédulité précoce lui valut la visite de Massillon 
qu'elle découragea de la convertir. Elle essaya du 
mariage avec le marquis du Deffand, lieutenant 
général de l'Orléanais , qui la dégoûta par ses dé- 
bauches, et qu'elle ne revit plus. On la mena à la cour, 
jeune, jolie, spirituelle et veuve : l'idée d'être la maî- 
tresse du Régent l'amusa une quinzaine de jours. 
Aïssé, la fameuse Grecque, devint son amie pendant 
quelque temps; enfin, par contenance, elle prit un 
arrangement' avec le président Hénault. Son esprit 
vif et inquiet n'avait été nourri ni d'une instruction 
solide, ni de bons exemples, ni de principes religieux. * 
Incapable d'une lecture sévère, incrédule au senti- 
ment, sceptique par vanité, cosmopolite par rela- 
tion, n'ayant, d'après son aveu même, « ni tempéra- 
ment ni roman, » rien ne l'intéressait. Elle résolut 
pour se distraire d'avoir un salon. On vit de suite 
affluer chez elle, selon son mot, « les trompeurs, les 
trompés et les trompettes, » notamment la diploma- 
tie européenne : grande ressource pour le futur au- 
teur de Y Esprit des Lois, qui disait d'elle : « J'aime 

i. Un arrangement^ qui en bon anglais signifie un adultère, est, à 
Paris, aussi indispensable dans l'établissement d'une femme comme il 
faut, que sa maison, sa table, son carosso, etc. (Chesturfield, Lettre 
à son fils, S Juin 17 50.) 

43 



194 CHAPITRE XV. 

« cette femme de tout mon cœur ; elle me plaît, eUe 
« me divertit, il n'est pas possible de s'ennuyer 
« avec elle * ! » Quel dommage que le portrait qu'elle 
a fait de lui, en 17S1, soit perdu ! L'ennemie intime 
de madame du Deffand était la duchesse de Chaulnes*, 
une des femmes les plus caractéristiques du dix-hui- 
tième siècle. Les plaisirs de l'esprit, les bons mots 
et la galanterie étaient tout pour elle ; aussi la crainte 
de perdre l'homme qui l'aurait sauvée de la mort 
n'aurait pu l'empêcher de dire une saillie, et le liber- 
tinage lui avait donné la sagacité la plus pénétrante. 

A côté de ces centres officiels de la conversation, 
Montesquieu en fréquentait d'autres qu'il préférait 
peut-être et dont il disait : « J'aime les maisons où je 
a puis me tirer d'affaire avec mon esprit de tous les 
a: jours ^. » 

L'un de ces salons était tenu par la treizième fille 
du maréchal de Brancas, sœur du comte de Forcal- 
quier et jeune veuve de M. de Rochefort*, ces trois 
hommes d'esprit et de belles manières. Elle entourait 
de personnes aimables, ingénieuses et polies le duc 
de Nivernais, colonel en retraite, littérateur sans 



t. Du Deffand, Correspondance, Ed. de Lescure , Pion, Lettre du 
chevalier d'Aydies, 28 janvier 1754. 

2. J6/d., Appendice. 

3. Pensées diverses. 

4. L. deLoménie, deTAcadémie française, La comtesse de Rochefort 
et ses amis, in-8. Paris, M. Lévy, 187 i ; — L. de Loménie, De Vin- 
fluence des salons sur la littérature du dix-huiliéme siècle, 26 décem- 
bre ISOa, 13 février 1864, 11 juin ISGk, Revue des cours littéraires» 



MADAME D'AIGUILLON. 195 

conséquence et diplomate d'occasion. Le grand monde 
d'alors alliait à la dépravation des mœurs un goût 
très-vif pour les plaisirs de l'esprit, et ne se réu- 
nissait jamais sans être attiré et retenu par quel- 
ques comédies de société, petits vers, fables, opéras 
de paravent, madrigaux galants, divertissements en 
prose, couplets où l'on rivalisait tantôt de bonne 
grâce, tantôt de malice discrète. Montesquieu écrivait' 
du frère de cette maîtresse de maison : « Procurez- 
« moi une de ces badineries charmantes qui sortent 
« de son esprit comme un éclair. » On rencontrait 
quelquefois chez madame de Rochefort deux de ses 
sœurs, la marquise de Boufflers, qui fut fidèle à son 
amant, et la duchesse de Mirepoix, qui fut fidèle à 
son mari. Montesquieu a fait en vers les portraits de 
ces femmes rares pour le temps, et leur a adressé ce 
madrigal : 

Vous êtes belle, et votre sœur est belle ; 
Si j'eusse été Paris, mon choix eût été doux : 
La pomme aurait été pour vous, 
Mais mon cœur eût été pour elle. 

Je voudrais parler de la maison favorite de Montes- 
quieu. La duchesse d'Aiguillon* donnait, tous les sa- 



1. Lettre à Duclos, 15 août 1748. 

2. Lettre de Montesquieu du 8 décembre 1754, et notes deGuasco; 
— Rousseau, Confessions, liv. IX, 2® partie, 1 7 56 ; — Madame du Def- 
fand, Correspondance, édit. de Lescure^ 1865, table; — La Gorse, 
Souvenirs d^un homme de cour^ 2 vol. in-8. Paris, 1805 ; — Saint- 
Simon, Mémoires^ 



196 CHAPITRE XV. 

médis, un souper. Là n'étaient invités ni son mari, 
Famant obscène et irréligieux de la princesse de Conti, 
ni son fils, le ministre libertin et incapable de Louis XV, 
mais les hommes les plus brillants par leurs lumières, 
leurs talents et leur position, tant français qu'étran- 
gers , séduits par son esprit abondant, actif, impé- 
tueux, original autant qu'orné, et par sa façon de 
parler élevée et ses manières obligeantes. « Son im- 
partialité était si parfaite que les différents partis 
étaient contents d'elle, l'estimaient, l'aimaient et lui 
voulaient du bien. » Comme elle savait quatre lan- 
gues, et que, selon le mot de Gustave III, « elle était 
le journal vivant de la cour, de la ville, des provinces 
et de l'Académie, » enfin qu'elle avait le jugement 
excellent, les auteurs la consultaient sur leurs ou- 
vrages. Guasco lui dédia la traduction des satires 
russes du prince Cantemir, et Voltaire lui écrivit des 
lettres en vers. 

Madame la duchesse d'Aiguillon, dit madame du Def- 
fand, a la bouche enfoncée, le nez de travers, le regard fol et 
hardi, et malgré cela elle est belle. L'éclat de son teint rem- 
porte sur l'irrégularité de ses traits. Sa taille est grossière ; 
sa gorge, ses bras sont énormes; cependant elle n'a point 
l'air pesant ni épais. La force supplée en elle à la légèreté. 

Pendant ses séjours à Paris, Montesquieu, raconte 
un intime*, vivait habituellement chez madame d'Ai- 
guillon ; il l'aimait beaucoup parce qu'il pouvait écrire 

1. Lettre de Montesquieu du 8 décembre 1754 et lu note de Guasco. 



LE PRÉSIDENT BARBOT. 197 

d'elle à quelqu'un : « Voyez-la, elle ne pense pas 
d'après les autres , » et parce qu'il rencontrait chez 
elle madame Dupré de Saint-Maur, femme de l'inten- 
dant de Bordeaux, qui devait lui fermer les yeux et 
dont il dKait : « Elle est également bonne à en 
a faire sa maltresse, sa femme ou son amie '. » 

Après ses connaissances de Paris, il avait celles de 
province. On manque de détails sur les personnes 
qu'il fréquentait à Bordeaux; ou plutôt, je n'ai trouvé 
qu'un homme intéressant. 

Barbot était un de ses anciens camarades de col- 
lège et d'école de droit, président à la cour des aides 
et créateur de la bibliothèque de Bordeaux, d'ailleurs 
esprit d'un jugement sain, et d'une vaste littérature; 
mais sa modestie Ta empêché de rien publier. On ^ lui 
a attribué celle des Lettres persanes qui roulent sur la 
morale ; l'assertion est évidemment fausse, cependant 
l'imputation est flatteuse pour lui. Ses talents et ses 
vertus lui avaient mérité la plus grande considération, 
Montesquieu avait l'habitude de le consulter pour ses 
ouvrages. C'est ainsi qu'il écrivait, à la date du 3 sep- 
tembre 1742, cette lettre inédite ^ : 

« Je vous dirai que Mademoiselle m'obligea, il y a quelque' 
temps que j'étais chez elle, à lui lire un petit roman. Je vou- 
drais bien vous l'envoyer pour savoir ce que vous en pensez 
au juste, et que vous m'écrivissiez un long jugement, afin 

1. Lettre de Montesquieu du 4 octobre 1752 et note. 

2. Quérard, France littéraire, v» Montesquieu. 

3. bibliothèque Cousin. 



198 CHAPITRE XV. 

que je le corrigeasse. Il faudrait que le jugement portât sur 
le tout et sur les parties, même sur les fautes de style. Ma- 
dame de Hirepoîx, à qui je le montrai il y a quelques jours, 
et qui a prodigieusement de goût, me fit quatre ou cinq cri- 
tiques très-bonnes et dont je profitai. Il faudrait donc, si 
TOUS voulez que je voas renvoie, que tous me jugeassiez 
sans flatterie, car je sais bien que tous ne méjugez pas aTec 
sévérité, que votre cœur sera pour, mais je voudrais que 
votre esprit fût contre; enfin ce serait pour moi un petit 
spectacle de savoir au juste ce que vous en pensez : je vous 
le ferais tenir et vous me le renverriez... » 

Aux environs de La Brède, c'est dififérent*. On le 
rencontrait allant à FEstivette pour y causer avec 
madame Duguat, qui ne manquait ni d'esprit ni d'in- 
struction et qu'il appelait sa « madame de Tencin de 
campagne ; » il trouvait à Eyquem, madame Gaussen, 
qui réunissait la piété, la gaieté et le ton de la bonne 
compagnie ; et à la Sangue, madame Dorly, femme 
d'un grand sens. 11 possédait au plus haut degré le 
talent de se mettre à la portée de tous ; aussi disait-il 
qu'il avait trouvé dans les campagnes de Bordeaux 
des Solons et des Démosthènes. 

Il faut parler des autres collaborateurs de Mon- 
tesquieu. 

Tous les grands hommes ont eu près d'eux des 
confidents, des complaisants, des enthousiastes pla- 
toniques, admirateurs dévoués qui les défendaient ou 
les louaient à l'occasion, et qui se payaient en les 
voyant de près, heureux d'être les gardes du corps de 

5. Latapie, Projet dt rosière A La Brède, Bordeaux, 1823^ iD-4o. 



L'ABBÉ COMTE DE GUASCO. 199 

ces rois, les satellites de ces soleils. Descartes avait eu 
le P. Mersenne, Boileau avait Brossette, Buffon Le- 
blanc, et Montesquieu l'abbé comte de Guasco * . Ce 
riche et noble Piémontais, né en 1712, avait failli, 
dans sa jeunesse, devenir aveugle à force d'étudier. 
Après sa guérison, la reconnaissance lui fit em- 
brasser l'état ecclésiastique, mais il l'embrassa sans 
s'astreindre à la résidence. Il vint à Paris en 1738. 
C'est sans doute à cause de lui que Montesquieu 
disait^ : « Les Italiens font tableau quand ils parlent, 
et leurs expressions semblent avoir de la couleur. » 
Cette qualité, jointe à une érudition agréable, le 
fit distinguer du futur auteur de VEsprit des Lois. 
Alors, parti pour quelques jours à Bordeaux, à La 
Brède ou à Clairac, il y passa des mois entiers chargé 
des aumônes de la baronne, qui était calviniste, con- 
fesseur de sa fille, qui était catholique, et conseil de 
son hôte, qui était à l'occasion calviniste et catho- 
lique. Le reste du temps était consacré à compo- 
ser des vers, à traduire du russe, à briller dans les 
salons de mesdames Geoflfrin ou d'Aiguillon, à faire des 
voyages, à concourir pour l'Académie des inscrip- 
tions qui le nomma membre étranger, sans oublier 
l'administration de son abbaye de Tournaye. Il est 
mort, en 1781, dans son pays, près de sa sœur, béni 
des pauvres, après avoir publié la plus grande' partie 

1. Académie des inscriptions^ 1785, t. XLV; — La Harpe, CorreS' 
pondance^ lettre 33 ; — Grimai, Correspondance^ 6dit. Tourneux. 

2. Caraccioli, Vie de Benoit XIV, p. 30. 



500 CHAPITRE XV. 

de la correspondance de son mattre et beaucoup de 
détails de sa vie. 

Je veux dire aussi quelques mots du principal secré- 
taire de Montesquieu. En 1742, le grand homme 
cherchait un précepteur capable de surveiller l'éduca- 
tion de son petit-fils. Il en parla à son médecin de 
Bordeaux qui lui présenta son meilleur élève et le fit 
agréer. D'Arcct * trouva le moyen de s'acquitter avec 
zèle de ses fonctions, de suivre ses études particu- 
lières et de mettre ses loisirs à la disposition du grand- 
père de son élève. Montesquieu lui fit faire des recher- 
ches dans les bibliothèques et même l'employa à 
classer les matériaux de Y Esprit des Lois; en récom- 
pense, il le mit en rapport avec tous les savants de 
l'Académie des sciences. Ces relations aidèrent D'Arcet 
à devenir un des plus illustres chimistes de la fin du 
dix-huitième siècle, et, qui sait? à être membre de 
rinstitut et sénateur du premier Empire. C'est peut- 
être lui, ancien étudiant en médecine, qui a suggéré à 
Montesquieu sa théorie des climats^, laquelle est dans 
Huarte, Gallien et surtout Hippocrate ; car il n'a fait 
qu'étendre et appliquer à la législation ce que les 
autres avaient dit des températures, des saisons et des 
positions topographiques relativement à l'hygiène^. 

1 . DizÔf Précis hhtoriques sur fa vie et les travaux de J. Darcet. 
Paris, an X, 1802, in-8. 

2. Bordeu, Recherches sur l'histoire de la médecine; -> Guardia, 
sur Huarte. 

3. Hippocrate, traduct. E.Littré. Paris, Baillière, 1840, in-8, t. H. 
Traité des airs^ des eaux et des lieux. 



LE RIVAL DE MONTESQUIEU. 201 

a Ceux qui nous avertissent, dit notre auteur, sont 
les compagnons de nos travaux*. » A ce titre, je ferai 
figurer Voltaire dans cette galerie. Ses fanatiques se 
plaignent que Montesquieu affectait pour lui de Tindif- 
férence et presque du dédain ; ils voudraient au moins 
les mettre sur le pied de Tégalité. Qu'ils m'excusent de 
me reporter à 1748 et aux contemporains. Montesquieu , 
né en 1689, d'ancienne noblesse, président d'une 
cour suprême, occupait dans le monde une position 
importante, augmentée par la réputation de la Gran- 
deur des Romains et par la gloire anticipée de Y Esprit 
des Lois. Voltaire, né en 1694, fils d'un procureur, 
indiscret et inconsidéré, était reçu dans la société 
pour ses bons mots, ses poésies légères et ses pièces 
de théâtre, et n'avait pas encore donné la Loi natu- 
relle^ le Siècle de Louis XIV, et Y Essai sur les 
mœurs. Je ne parlerai pas de ses critiques contre 
Montesquieu, après la publication de Y Esprit des Lois, 
et pour cause, mais de celles qui ont précédé. Elles 
ont étéi, incessantes. Selon lui, « les Lettres persanes * 
a étaient puériles. C'est du fretin, c'est un piètre 
« livre ^... Les bons esprits font assez peu de cas 
« de la frivole imagination des Lettres persanes 
« dont la hardiesse, en certains endroits, fait le plus 
« grand mérite'... Les Lettres persanes si aisées à 



1. Défense de V Esprit des Lois, Z^ partie. 

2. Madame de GrafOgny, Voltaire et madame Du Châtelet. Lettre h 
M. De vaux, décembre 1738. 

3. Lettre À Vauvenargues, 15 avril 1743. 



202 CHAPITRE XV. 

faire '... » Il a trouvé le Temple de Gnide « bien mau- 
vais^. » On connaît son opinion sur l'auteur de la Gran- 
detir des Romains a qui a traité si légèrement une 
matière si importante'. » Le discours de Voltaire sur 
les Contradictions du monde* prononcé en 1744, dé- 
nonce Montesquieu comme impie. Ailleurs* il l'accuse 
du a crime de lèse- poésie, » Montesquieu répliquait 
bien : « Voltaire n'est pas beau, il n'est que joli*. 
« C'est l'homme du monde qui dit le plus de men- 
« songes dans le moins de temps possible^ » et le 
reste •. Sa meilleure réponse est d'avoir profité des 
critiques et des exemples de son rival. On doit sans 
doute aux vivacités et aux impiétés de l'un, la modé- 
ration de l'autre et l'honunage qu'il a rendu au 
christianisme dans Y Esprit des Lois. 

A côté de ces collaborateurs douteux que la curio- 
sité nous a fait connaître, il en existe d'incontestables 
que l'histoire nous offre d'elle-même. 

1. Voltaire-Beuchot , Dictionnaire philosophique, ▼* Art poétique, 
t. XXVn,p. 119. 

2. Madame de Graffigny, ubi supra, 

3. Voltaire, C£icvr^<,ëdit.Didot, 1820. Lettre à Thieriot, 1734. 

4. Voltaire-Beuchot, Dictionnaire philosophique, y* Contradictions. 

5. La Harpe, Lycée, 

6. Pensée* diverses, 

7. Bemadau, mss, 

8. Lettre de Montesquieu du 28 septembre 1753. 



XVI 



Les prédécesseurs de Montesquieu : Boudha, Brahma, Confuoius, 
Moïse, Platon, Aristote, Cioéron, Polybe, eto. 



Aujourd'hui tout le monde est d'accord : rhomme 
est fait pour vivre en société, ZGov TcoXtTwtov, et la po- 
litique est l'ensemble des lois qui règlent les rapports 
d'un gouvernement avec ses sujets et avec les autres 
États. 

S'il est vrai que ces rapports vont s'améliorant, 
l'honneur doit en être reporté aux publicistes et aux 
philosophes ; car leurs idées, à mesure qu'elles l'ont 
mérité, sont entrées dans les lois et les institutions 
des peuples. D'ailleurs, l'histoire n'est que la suite 
des biographies de ces grands esprits. Nous chétifs, 
nous sommes le nombre qui les suit, qui s'éclaire, 
s'allume et s'échauffe à leur lumière ; eux seuls 
comptent dans l'humanité, répandant la civilisation et 
augmentant le progrès, ce flambeau qu'ils se passent 
de main en main au-dessus de nos tètes et qu'ils 
attisent en notre faveur. 

Résumer, par ordre de date, les théories gouver- 
nementales depuis l'origine jusqu'au dix-huitième 



204 CHAPITRE XVI. 

siècle, ce sera montrer les étapes par où les écrivains 
spéciaux avaient amené cette science avant Montes- 
quieu et les emprunts qu'il leur a faits. On jugera 
mieux ainsi ce qu'il a ajouté aux connaissances qu'ils 
lui avaient transmises. 

Sans doute, les peuples primitifs de l'Orient ne con- 
naissaient pas la science politique *. Toutefois, Brahma, 
dans le code de Manou et dans les Védas, semble in- 
diquer deux théories sociales de la plus haute impor- 
tance : la théocratie et les castes. 

a Chez les peuples barbares, dit Montesquieu^, les 
a prêtres ont ordinairement du pouvoir, parce qu'ils 
« ont l'autorité qu'ils doivent tenir de la religion, et 
« la puissance que, chez des peuples pareils, donne 
a la superstition. » La division par castes, chez une 
nation civilisée, arrête l'essor du progrès, perpétue 
l'imperfection des méthodes, entretient l'insouciance 
et la rend stationnaire ; mais elle a pu, dans l'origine, 
être un moyen d'ordre social et de répartition du 
travail. 

Le boudhisme apporta dans ce pays un nouveau 
système social. Par opposition au brahmanisme, qui 
a tant d'idoles, cette législation prêcha l'unité de Dieu 
et même l'absorption en lui. La prédication de cette 
réforme, sans anéantir les castes, en adoucit les dif- 



1 . J'ai fait ce chapitre, ayant sous les yeux VHisioire de la science 
politique (2 vol. in-8. Paris, 1872), ouvrage supérieur de M. Paul 
Janet, membre do Tlnstitut. 

2. Esprit des Loîs^ I. XIX, ch. xxxi. 



LES LEGISLATEURS D'ORIENT. 20o 

férences, et peu à peu devait amener la substitution de 
la théocratie à une féodalité militaire. 

Le Zend-Avesta des Persans conserve bien encore 
un peu le régime des castes. Mais Tagriculture y étant 
recommandée comme un devoir sacré et les agricul- 
teurs rangés parmi les grands, la théocratie n'y do- 
mine plus et les prêtres, au lieu de régner, se con- 
tentent de conseiller le roi. 

En Chine, il y a eu de véritables publicistes, au sens 
occidental du mot. D'après les Quatres livres de ce 
pays, il n'y a ni caste, ni aristocratie de naissance. Le 
travail des mains est aussi respectable que celui 
de l'intelligence et la propriété est inviolable. En- 
fin, l'empire n'est pas héréditaire; l'empereur doit 
faire agréer son fils par le ciel et par le peuple : le 
nombre des dynasties de ce pays prouve qu'il n'y a 
pas toujours réussi. En résumé, selon le mot perspi- 
cace de Montesquieu ^ : « ce doit être un gouverne- 
« ment paternel et administratif réglé par la cou- 
« tume. » 

Moïse présente un contraste remarquable avec les 
autres législateurs d'Orient : seul son code s'inspira 
de principes supérieurs aux circonstances au milieu 
desquelles il se produisit. Rien n'était plus en opposi- 
tion avec le génie idolâtre, indocile et sensuel du 
peuple qu'il devait gouverner. On peut le réduire à 
une loi : l'unité et la souveraineté de Dieu. Les Juifs 

:). Esprit des Lois, liv. VIII, ch. \xi. 



206 CHAPITRE XVr. 

étaient toujours égaux grâce à Tannée sabbatique, 
qui mettait les esclaves en liberté, et à Tannée jubi- 
laire, qui rendait leurs biens aux pères de famille. 
Sous l'administration du plus digne, il y avait douze 
tribus. L'une d'elles, sans richesse ni force, exerce un 
gouvernement spécial : les lévites ne sont que les mi- 
nistres de Dieu, à qui remonte réellement l'autorité et 
à qui incombe de choisir les chefs capables de con- 
duire son peuple. 

Ce fut seulement par les récits des voyageurs et non 
par les textes mêmes que Montesquieu a connu ces 
législateurs. 11 faut excepter Moïse, qu'il avait beau- 
coup lu et qui va nous servir de transition pour passer 
d'Orient en Occident. 

Le plus ancien publiciste que nous ofPre l'antiquité 
classique est Platon. 

D'après lui, la société doit être organisée en vue 
du bien moral, c'est-à-dire, de développer chez le plus 
grand nombre la science et la vertu ; il suffit de créer 
un gouvernement homogène et des citoyens patriotes. 
La manière de Platon pour obtenir ce double résultat 
est très-simple, comme le sont les utopies. Le premier 
but, l'unité dans l'État, on y parvient en excluant tous 
ceux qui ont une individualité, tels que les artistes ; 
il divise la société en quatre classes infranchissables ; 
il donne des droits et des devoirs pareils à l'homme 
et à la femme ; enfîn il supprime les lois , qu'il 
remplace par l'éducation. La deuxième condition de 
cette société est le dévouement absolu à la patrie; 



ARISTOTE ET PLATON. 207 

Platon la remplit par une méthode plus facile encore : 
la famille et la propriété sont des institutions qui 
attachent l'individu, il les abolit, et mit à la tète du 
gouvernement des philosophes chargés de main- 
tenir cette ruche d'abeilles dans leurs alvéoles. Malgré 
sa république, où manque l'initiative humaine, ce 
théoricien est grand; c'est que, avant les autres publi- 
cistes, il a montré qu'une Constitution pondérée est 
la seule garantie de la liberté ; il a exigé que les légis- 
lateurs donnassent les raisons de leurs lois, et il a 
réclamé que la société ne se contentât pas de punir les 
coupables mais cherchât à les corriger. 

Si Platon afondé lapolitique idéale, Aristote a fondé 
la poUtique expérimentale * . 

Le grand principe de celui-ci est l'utilité. Dans son 
Uvre, il enseigne comment les hommes doivent se con- 
duire sous les diverses espèces de gouvernement, 
moins pour le réformer que pour en tirer le meilleur 
parti possible. La méthode d'observation qui lui a 
révélé tant de lois profondes et expliqué la raison 
de tant de faits, sans tenir compte de la justice 
absolue, l'a conduit à mépriser le travail manuel et à 
admettre l'esclavage ; mais ces erreurs sont peut-être 
moins celles de son esprit que celles de son temps. 
D'ailleurs, l'ouvrage d'Aristote débute par une in- 



1. Aristote voulait satisfaire tantôt sa jalousie contre Platon, tantôt 
sa pasâion pour Alexandre. Platon était indigné contre la tyrannie du 
peuple d'Athènes. 

Esprii des Lois^ I. XXIX, ch. xix. 



20S CHAPITRE XVI. 

troduction consacrée au droit naturel et à la critique de 
ses prédécesseurs. Il pose ensuite les principaux pro- 
blèmes de la science politique : tels que les théories 
de la souveraineté, de l'exécution et des révolutions, 
avec l'analyse des diverses espèces de gouvernements. 
Selon lui, la noblesse et le peuple, les riches et les 
pauvres, les forts et les faibles sont deux ennemis na- 
turels, aussi incapables d'obéir que de commander,'qui 
ont le même goût pour la tyrannie. Les uns veulent 
partout l'inégalité, même là où elle est injuste ; les 
autres veulent partout l'égalité, même là où elle est im- 
possible, s'agitant entre une inégalité arbitraire et une 
égalité violente. De là viennent toutes les révolu- 
tions : celles du peuple dans les démocraties, celles de 
la noblesse dans les aristocraties. Pour obvier à ces 
révoltes, il faudrait qu'aucun régime n'abusât de son 
principe, que dans la démocratie le peuple ne s'occupât 
que de l'intérêt de la noblesse et que dans l'aristocratie 
la noblesse ne s'occupât que de l'intérêt du peuple. 
Aristote, dans cette conjoncture, donne le pouvoir à 
la classe moyenne, qui lui parait s'être toujours dis- 
tinguée par la sagesse et qui est placée heureusement 
pour contre-balancer les projets despotiques de l'aris- 
tocratie et les penchants démagogiques de la démo- 
cratie. Tous ces principes sensés et pratiques se résu- 
ment dans cette belle maxime d'une application 
éternelle : « L'autorité est d'autant plus durable 
qu'elle est moins étendue. » 

C'est Cicéron etPolybe qui, en analysant les ressorts 



POLYBE ET OICÉRON. 209 

de la Constitution romaine, permettent d'ajouter un 
chapitre à la politique de l'antiquité. 

Pour ces publicistes Tautorité fut, à Torigine, Tapa- 
nage de la force. Peu à peu les idées du juste et de 
l'injuste se répandirent dans les esprits. On chercha 
alors à gouverner par Téquité ; mais les chefs, éblouis 
par Téclat du commandement devinrent des tyrans. 
L'aristocratie succéda à la tyrannie, l'oligarchie à l'aris- 
tocratie et la démocratie à l'oligarchie. Les plus sages 
législateurs ont essayé de combiner, en les modérant 
l'un par l'autre, ces trois gouvernements. Polybe et 
Cicéron, retrouvent dans la Constitution romaine, au 
moment des guerres puniques, ces trois gouverne- 
ments mêlés avec tant d'art qu'il leur semble impos- 
sible de les démêler : le Consulat, c'est l'oligarchie ; 
le Sénat, c'est l'aristocratie ; le peuple, c'est la démo- 
cratie. Telle est la Constitution que ces publicistes 
nous présentent coname l'idéal. 

Après cette théorie, on constate l'influence du stoï- 
cisme et surtout celle du christianisme S sinon sur 
le gouvernement au moins sur la jurisprudence de 
Rome. Ce sont eux qui inspirent ces nouvelles et admi- 
rables sentences du Digeste : « Vivre honnêtement. 
€ Ne faire tort à personne. Rendre à chacun le sien. 
« Le contrat tire son origine de l'affection réci- 
« proque et du désir de se rendre service, car la 
« société repose, sur un certain droit de fraternité. Il 

1. Montesquieu, Esprit des Lois^ liv. XXUI, cli. xxi. 

44 



210 CHAPITRE XVr. 

€ vaut mieux laisser un crime impuni que de con- 
c damner un innocent. La peine a été établie pour 
c l'amélioration des hommes. La servitude est un état 
a contre nature. » 

Cependant à chaque bout du monde, apparaissent 
deux systèmes de gouvernement qui ont particuliè- 
rement exercé la sagacité de Montesquieu. 

En Orient, le Koran, adressé à des peuples idolâtres, 
indolents, voluptueux et guerriers, maintint l'escla- 
vage, proclama l'infériorité de la femme sur l'homme, 
consacra la polygamie, promit des récompenses sen- 
suelles dans l'autre vie, donna une forme religieuse 
aux lois hygiéniques, enseigna le fataUsme et prê- 
cha la guerre sainte contre les étrangers au nom 
d'un Dieu unique. En échange de ces services, Ma- 
homet devint prophète et transmit à ses successeurs 
le pouvoir le plus absolu dont l'histoire fasse mention. 
En Occident, il parait résulter des codes barbares 
que les Germains, demi-sauvages, demi-nomades et 
passionnés pour la Uberté, étaient gouvernés par 
une espèce de roi héréditaire dont la puissance 
était Umitée. Au-dessus de lui était l'Assemblée géné- 
rale de la nation, qui délibérait sur toutes les affaires 
communes, intéressant la paix et la guerre. Chaque 
homme était soldat et chaque soldat se serrait par 
groupe autour du plus brave et du plus fort. Lorsque 
ce chef de bande se changea en propriétaire, ses com- 
pagnons devinrent ses vassaux. De là un système 
ayant l'inégalité pour principe et la subordination 



MACHIAVEL. 2H 

d'homme à homme pom' objet. C'est la féodalité , qui 
a dominé surtout en France jusqu'au douzième siècle. 

Au moyen âge, il semble que la principale idée 
politique appartient au clergé, prêchant la trêve de Dieu 
et créant la chevalerie. 11 faut ajouter les juriscon- 
sultes, dont le plus célèbre ', Beaumanoir, appelé par 
Montesquieu lui-même « la lumière de ce temps-là et 
une grande lumière, » demanda l'extension du pou- 
voir royal et favorisa l'acquisition des fiefs par les 
roturiers. 

Peu à peu, à la brutalité de ce temps, à la générosité 
qui l'accompagnait quelquefois, à la piété qui la cor- 
rigeait souvent, les princes du quinzième siècle sub- 
stituèrent la cruauté et la mauvaise foi. C'était le temps 
où les auteurs de l'antiquité retrouvés se jetaient les 
uns dans l'érudition, les autres dans l'histoire, tous 
dans la liberté d'examen. 

Machiavel eut le goût de lutter contre Aristote et 
Tite-Live, et de les vaincre sur leur terrain en parlant 
ex professa de matières dont ils n'avaient parlé que de 
auditu. Bien mieux : les publicistes jusqu'à lui avaient 
cherché des lois générales fondées sur l'analyse des 
faits. Son but fut plus pratique. Il était le contempo- 
rain de Louis XI, de Ferdinand d'Aragon, de Gonzalve 
de Cordoue, et « plein de son idole, le duc de Valen- 
tinois *, » il mit leur conduite en maximes et convertit 



1. Esprit des Lois, liv. XXVllI, ch. xlv. 

2. Montesquieu, Esprit des Lois^ liv. XXIX, ch. xix. 



212 CHAPITRE XVI. 

en théories leurs passions et leurs intérêts, recomman- 
dant, avec la plus cynique indifférence du bien et du 
mal, de les imiter dans leurs succès. L'originalité de 
Machiavel n'est pas d'avoir inventé la politique empi- 
rique, mais de l'avoir mise par écrit. Les hommes 
d'État qu'on l'accuse d'avoir dépravés, l'étaient avant 
de l'avoir lu; mais ce n'est qu'après l'avoir lu que 
plus d'un lettré qui ne s'en vante pas est devenu hiB- 
torien. 

L'invention de l'imprimerie, la réforme religieuse 
et la découverte du Nouveau Monde, qui viennent s'a- 
jouter à la renaissance de l'antiquité, rendirent le sei- 
zième siècle fécond en écrits politiques. D'abord il faut 
signaler la République de notre compatriote Bodin. 
Ce livre est composé à peu près sur le plan du traité 
d'Aristote, et son cadre immense contient en les résu- 
mant tous les problèmes de la science. Son caractère 
consiste dans un grand nombre de faits historiques, 
dans des connaissances juridiques et mêmes économi- 
ques, dans la modération de ses idées. Le trait le plus 
remarquable est une polémique contre l'esclavage, 
pleine d'opportunité au lendemain de la prise de pos- 
session de l'Amérique par les Espagnols. 

Au dix-septième siècle , la révolution d'Angle- 
terre produisit deux grands publicistes, qui se firent 
les théoriciens , l'un des vainqueurs , l'autre des 
vaincus. 

Selon Hobbes, le corps politique est semblable au 
corps humain ; sa loi suprême est de se conserver. 



LOCKE, GROTIUS, ETC. 213 

Dans Tétat de nature, les faibles sont opprimés par les 
forts et les forts par la ligue des faibles. Le seul moyeu 
d'obtenir la sécurité de tous, c'est que chacun abdique 
son droit de défense en faveur d'un pouvoir central 
(roi, assemblée ou peuple), capable de soumettre les 
individus et de les maintenir dans l'ordre. La force 
est la loi ; donc tout pouvoir est légitime dès qu'il 
existe. 

Au contraire, selon Locke, dans l'état de nature, il 
n'est pas permis à l'homme, pour se conserver, de tout 
faire ; il ne peut que se défendre. Ce publiciste posa le 
premier en principe que le respect de la personne et 
celui du travail est antérieur à l'état social. Le pouvoir 
civil, loin d'être fondé sur la renonciation de chaque 
citoyen à ses droits, n'est institué que pour les proté- 
ger ; il ne repose pas sur la force, ni même sur la puis- 
sance paternelle, il dérive du consentement du peuple; 
faute de quoi, X appel au ciel est légitime. 

En dehors de l'Angleterre, le dix-septième siècle a 
encore produit d'autres maîtres en politique. 

Grotius, dans son traité Du droit de la c/nerre et de 
la paix, a fondé la théorie du droit des gens, et a fait 
do celle du droit naturel, autrefois rattaché à la morale, 
une science spéciale. Cette entreprise renouvela la ju- 
risprudence, en essayant delà ramener à des principes 
philosophiques. 

Puffendorf partage avec Grotius la gloire d'avoir dé- 
terminé l'idée du droit naturel. Mais son mérite propre 
est d'avoir distingué le droit naturel de la théologie 



214 CHAPITRE XVr. 

morale et des lois civiles ; il a également, au lieu de 
restreindre son sujet au droit de la paix et de la 
guerre, conçu le plan d'un système complet de la mo- 
rale et du droit naturel. 

Enfin, les deux prédécesseurs immédiats de Montes 
quieu ont été Bossuet et Fénelon. 

Bossuet écrivit l'apologie du pouvoir absolu et du 
droit divin : c'est la théorie de lamonarchie, telle que la 
pratiquait Louis XIV. La liberté de conscience déplaît 
à cet esprit entier, et l'esclavage lui semble une insti- 
tution légitime. Mais il déclare que certaines lois fon- 
damentales sont la limite du pouvoir, et que la vie et 
les biens des sujets n'appartiennent pas au souverain; 
du reste en lui accordant tous les droits, il ne lui 
ménage pas les devoirs. 

D'après le Télémaque et les écrits politiques de 
Fénelon, la royauté est réduite au rôle de pouvoir 
exécutif et doit, en toutes circonstances, s'inspirer de 
la volonté de la nation dans laquelle réside le pouvoir 
législatif. Son roi est le prince chrétien de l'Évangile, 
c'est-à-dire doux, humain, accessible, compatissant et 
libéral. Fénelon témoigna donc plus de largeur dans 
l'esprit que Bossuet, mais c'est moins au point de vue 
populaire qu'au point de vue aristocratique. 

Je n'ai cité ici que les principaux publicistes qui 
sont venus avant Montesquieu. J'aurais dû parler aussi 
des jurisconsultes des écoles de Bologne, de Bourges, 
de Toulouse et de Paris ; car c'était un esprit positif 
qui a beaucoup profité des ces grands praticiens. On 



MAXIME DE MONTESQUIEU. 215 

se rappelle sa maxime : c il faut expliquer l'histoire 
« par les lois et les lois par l'histoire * . » 

Voilà donc les prédécesseurs de Montesquieu. Il 
avait en outre des manières de travailler qui méritent 
d'être connues. 

\ . Esprit des Lois, liv. XXXI, ch. 11/ 



XVII 



Méthodes de travail : Conversations, Bibliothèques, Lectures, 

Méditation, Dictées. 



Nous venons devoir les collaborateurs de Montes- 
quieu et les sociétés qu'il fréquentait. Je crois inté- 
ressant et utile de faire connaître sa conduite dans le 
monde. 

« Depuis, la fureur que les cartes ont excitée, re- 
marquait-il, on ne parle plus. Les vieilles femmes 
mêmes sont silencieuses. Le jeu, qui n'était chez elles 
qu'un prétexte dans la jeunesse, devient dans un âge 
avancé une passion qui dévore tous les autres 
plaisirs ^ » 

Son goût le portait à un autre amusement. Il pen- 
sait que, pour plaire dans le monde, il fallait n'avoir 
pas celte sensibilité qui s'attache vivement. Quelqu'un 
observait un jour devant lui que Fontenelle n'aimait 
personne. « Eh bien ! il n'en est que plus aimable 
en société, » répondit Montesquieu^. 

D'après Charlemont^, « on était étonné de sa poli- 

1. Bernadau, mss, 

2. Trublet, Mémoires sur Fontenelle ^ 2^ 6dit. Amsterdam, 1759. 

3. Fr. Hardy, Uemoirs ofCharlemont, 2 vol. in-8, 18 1>. 



CONVERSATION DE MONTESQUIEO. 217 

tesse, de ses prévenances et de ses entretiens avec 
les dames. Le petit-maître le plus accompli n'était pas 
auprès d'elles plus amusant par la gaieté de la cause- 
rie, ou plus inépuisable à trouver et à dire les mille 
riens qui leur plaisent tant. » 

Selon les mémoires de Chesterfield*, « dans un salon 
ordinaire, Montesquieu ne répondait pas à Tidée 
qu'on se faisait de lui, mais dans une société choisie, 
personne n'était plus aimable, plus spirituel et plus 
tout à tous. » On raconte pourtant qu'une demoi- 
selle un peu galante, certain soir, lui adressa vingt 
questions qui l'impatientèrent. Il saisit le moment où 
elle lui demandait ce que c'était que le bonheur. « Le 
« bonheur, s'écria-t-il, c'est la fécondité pour les 
« reines, la stérihté pour les filles et la surdité pour 
a ceux qui sont auprès de vous^. » 

Une autre fois, il disputait sur un fait avec un con- 
seiller du parlement de Bordeaux, qui avait de l'es- 
prit, mais la tète un peu chaude; celui-ci, à la suite de 
quelques raisonnements débités avec fougue : « M. le 
« président, s'écria-t-il, si cela n'est pas comme je 
« vous le dis, je vous donne ma tète ! — Je l'accepte, 
« répondit froidement Montesquieu, les petits cadeaux 
a entretiennent l'amitié'. » 



1. Matty, Memoirs of lordChesterfietd, 4 vol. in-|o. Londres, 1777. 
Sect. II, 17 27. 

2. Laplace, Pièces intéresêonies et peu connuet, Bruxelles, in^Si 
1787, t. V, p. 385 et 386. 

3. Laplucti, ibid. 



218 CHAPITRE XVII. 

Un homme, qui avait plus de zèle que de jugement, 
ayant fait tomber la conversation sur la religion, 
lui disait un jour avec vivacité : « On ne voit plus 
« aujourd'hui que des esprits forts. — Eh ! Monsieur, 
« interrompit Montesquieu d'un ton encore plus vif, 
« il y a pour le moins autant d'esprits faibles*. » 

Une chose aurait pu lui causer un grand préjudice 
dans les salons : sa grande distraction. Ainsi* un jour 
qu'il dinait chez lord Waldgrave, devenu ambassa- 
deur d'Angleterre, dans la chaleur d'une discussion il 
rendit sept fois de suite son assiette au domestique 
comme s'il eût fini de manger. Une autre fois', il partit 
de Fontainebleau et fit aller son carrosse devant lui 
afin de le suivre à pied pendant une heure dans la 
vue de prendre de l'exercice. Il aUa ainsi à Villejuif 
près Paris, croyant n'être qu'à Chailly, près Corbeil. 
Un dernier exemple me vient encore du duc deLuynes 
qui l'avait connu. 

M. de Moûtesquieu, un jour qu'il devait dîuer chez le 
président Hénault avec M. d'Argenson, y arriva à deux 
heures ; il dit qu'il mourait de faim et demanda pourquoi on 
ne servait pas. On lui dit qu'on attendait M. d'Argenson et 
qu'il allait arriver. M. de Montesquieu sort dans la cour pour 
satisfaire un petit besoin. Il avait oublié de renvoyer son 
carrosse : ses gens, le voyant dans la cour, croient qu'il ne 
dîne pas dans cette maison ; le carrosse avance ; on ouvre 
la portière; M. de Montesquieu monte et arrive chez lui; il 



U hernsidsiVL, Tableau de Bordeaux, \BiO, 

2. Fr, Hardy, Memoirs ofCharlemont, 3 vol« in-8, 181$. Dublin; 

3. Duc de Luynes, Mémoires, Année 1755. 



TEMOIGNA.GE DES CONTEMPORAINS. 219 

fut étonné de s*y trouver; il y avait trop loin pour retour- 
ner ; il envoie quérir un morceau à manger au premier 
endroit. 



L'historien ajoute : t Ces détails peignent son ca- 
ractère. » Cependant un étranger, jeune *, a remarqué 
qu'il n'avait pas de distractions dans la compagnie des 
dames. 

Mais sa grande occupation dans le monde était la 
conversation. Les contemporains ne tarissent pas d'é- 
loge sur elle. D'Argenson dit^ : 

Il portait dans la société beaucoup de douceur, assez de 
gaieté, une égalité parfaite, un air de simplicité et de bon- 
homie qui, vu la réputation qu'il s*est déjà faite, lui forme 
un mérite particulier. 

Dans le feu des conversations, raconte Maupertuis ', on 
trouvait toujours le même homme avec tous les tons. Il sem- 
blait encore plus merveilleux que dans ses ouvrages : simple, 
profond, sublime, il charmait, il instruisait, et n*ofTensait 
jamais. 

Quand il parlait, ajoute Garât ^, ce dont il n'était ni pro- 
digue ni avare, on était toujours sûr d'être avec lui. C'était 
tour à tour la gaieté piquante de Rica, les vues vastes et con- 
cises d'Usbeck, quelquefois l'énergique et pittoresque expres- 
sion des passions de Roxane, et toujours cette même énergie 
lorsque sa haine contre le despotisme allumait son imagi- 
nation. 

Sa conversation, d'après d'Alembert • , était légère. 



1. Hardy, ti^t supra, 

2. Loisirs d*un ministre. 

3. Éloge de Montesquieu. 

4 . Mémoires sur te diX'hmtihme siècle, 

5. Éloge de Montesquieu. 



220 CHAPITRE XVIK 

agréable et instructive par le grand nombre d'hommes et de 
peuples qu'il avait connus. Elle était coupée comme son style, 
pleine de sel et de saillies, sans amertume et sans satire ; 
personne ne racontait plus vivement, plus promptement, 
avec plus de grâce et moins d'apprêt. Il savait que lafm d'une 
histoire plaisante en est toujours le but ; il se hâtait donc d'y 
arriver et produisait l'effet sans l'avoir promis. 

Le secret de cette conversation, il n'y a qu'une 
femme qui l'ait deviné : c'est la duchesse de Chaulnes. 
Elle * a dit de Montesquieu avec impertinence : « Cet 
« homme venait faire son livre dans la société, il re- 
« tenait tout ce qui s'y rapportait; il ne parlait qu'aux 
« étrangers dont il croyait tirer quelque chose d'utile. » 
La remarque n'est exacte qu'à demi, mais elle indique 
la voie. J'eiî conclus qu'il savait faire parler les gens 
de la science dans laquelle ils excellaient, le prince 
Eugène de stratégie, Law de finances, et les diplo- 
mates de politique, tous de sujets où il n'avait pas 
encore de parti pris, cherchant à se former une opi- 
nion personnelle et raisonnable. C'est bien ce qu'il 
écrivait au futur historien anglais, Hume, dans une 
lettre inédite *-'. 

Ce que" vous dites sur la forme dont les jurés prononcent 
en Angleterre et en Ecosse, m'a surtout fait un grand plaisir, 
et l'endroit de mon livre où j'ai traité celte matière est peut- 
être celui qui m'a fait le plus de peine, et où j'ai le plus sou- 

t. Madame Necker, Mélanges, Paris, Pougens, 1793, in-8, t. llf, 
p. 306. 

2. Hill Burlon, Life and correspondance of Hume, Lundun, 18 îC, 
2 vol. in-8, loi^vol., p. 30i et 456. 



NOTES DE MONTESQUIEU. 221 

vent changé ce que j'avais fait, parce que je n'avais trouvé 
personne qui eût là-dessus des idées aussi nettes que vous 
avez... 

Son ouvrage se faisait ainsi partout et chez tous, 
aussi bien dans les salons de Paris que dans ceux de 
Bordeaux et dans les champs de La Brède. Nous 
l'avons vu avec les gens du monde ; il agissait de même 
avec ceux de la campagne. Selon d'Alembert ', il leur 
cherchait de l'esprit, conune faisait Socrate. On con- 
naît son mot^ : a J'aime les paysans, ils ne sont pas 
« assez savants pour raisonner de travers. » 

La conversation était donc une manière de travailler 
de Montesquieu. Rentré chez lui, il recueillait, comme 
l'abeille, le fruit de la journée, notant le soir les obser- 
vations qu'il avait faites et celles qu'il avait entendues, 
les saillies de ses interlocuteurs et les siennes, ce qu'il 
avait dit et ce qu'il avait provoqué à dire. Je me 
trompe, peut-être, mais il me semble que beaucoup 
de livres du dix-huitième siècle ont été causés avant 
d'être écrits. On a la preuve ^ que ceux de madame de 
Staël ont été faits de celte manière. 

Une autre source d'information était ses voyages. 
On ne saura combien ils lui ont été utiles qu'après la 
publication des notes qu'il y avait prises. Tous les 
pays lui ont fourni leur contingent. Pour ne citer que 
quelques exemples, un professeur de droit, qui est 

1 . Éloge de Montesquieu. 

2. Pensées diverses, 

3. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe, Paris, M. Lévy. 



222 CHAPITRE XVH. 

très-versé dans l'histoire administrative de la Guyenne, 
m'assure que Montesquieu y a puisé vingt faits qu'il a 
généralisé dans Y Esprit des Lois. Ainsi, quand il se 
plaint ' de la mauvaise rédaction des Coutumes, il a 
certainement en vue celles de Bordeaux ; il a emprunté 
un ancien usage du Médoc, quand il propose de donner 
des prix aux agriculteurs ^. 

Ses plus ordinaires instruments de travail étaient 
les livres et les extraits ', faits par ses ordres, dans un 
grand nombre de volumes. Il lisait toujours la plumé 
à la main, mettant volontiers sur les marges et sur les 
gardes, des imitations * ou des notes dans un style 
digne de Marot et de Rabelais. Son mot le plus fré- 
« quent était : « Le malheur de certaines lectures, 
« c'est qu'en lisant, il faut se tuer à réduire ce que 
« l'auteur a pris tant de peine à amplifiera » 

Il existe six volumes in-quarto d'extraits et de ré- 
flexions, écrits par lui. Walckenaër* a été étonné, en 
les parcourant, que les pensées les plus remarquables 
et les plus profondes lui avaient souvent été suggérées 
par des ouvrages frivoles. 

1. Esprit des Lois, liv. XXVIII, cIi. xlv; — Lamothe, Coutumes du 
ressort du Parlement de Bordeaux, 

2. Esprit des Lois^ liv. XIV, ch. ix. 

3. Montesquieu avait écrit ou fait copier trente volumes in-folio sur 
les lois, pour composer son sublime ouvrage, dit le Marquis de Forlia. 
Autographes de savants, réunis par Grille. Parts, 2 vol. in-12, 1853, 
l"vol., p. 51. 

4. Et. Charavay, Amateur d^ autographes, n» de février 1874 ; — 
Tallemant des Réaux, édit. Montmerqué, et Paris, t. II, p. 305. 

5. Pensées diverses. 

G. Biographie universelle j v» Montesquieu. 



ESSAIS DE MONTESQUIEU. 223 

On comprend que ce système lui ait fourni une mine 
de notes, de mots, de saillies, d'historiettes, d'observa- 
tions qu'il s'est souvent donné un mal infini à utiliser 
et qui sont parfois déplacées dans son grand ouvrage. 

Nous avons vu Montesquieu plus d'une fois, conmie 
son compatriote Montaigne, essayer des sujets. On se 
rappelle le traitédes Devoirs ^les Richesses de F Espagne^ 
le Discours sur la Considération et la Réputation. 
Walkenaër * a eu entre les mains les épreuves d'un 
petit opuscule inédit, intitulé : Réflexions sur ta 
monarchie universelle en Europe^ que Montesquieu 
supprima « de peur, dit-il, qu'on interprétât mal quel- 
le ques endroits, » et qu'il a résumé dans YEsprit des 
Lois^. Il existe, d'ailleurs, dans ses papiers, une 
liasse appelée : « Morceaux qui n'ont pu entrer dans 
YEsprit des Lois, et qui pourraient former des disser- 
tations particulières. » Les principales sont sur la 
Puissance paternelle y sur les Obligations sur parole ei 
sur les Successions. 

Montesquieu puisait à pleines mains dans ses Essais, 
y prenant des idées et des phrases, pour les transpor- 
ter, les développer, les abréger, ou même les réfuter, 
dans son chef-d'œuvre. 

C'est peut-être ici l'occasion de parler de sa biblio- 
thèque. « Il est certain, dit-on', qu'en parcourant les 



1. Biographie universelle^ v** Montesquieu. 

2. Livre IX, ch. vu. 

3* Joseph de Maistre, Soirées de Saini-Pétersbouryf notes du 4« en- 
tretien. 



224 CHAPITRE XVII. 

« livres rassemblés par un homme, on connaît en peu 
« de temps ce qu'il sait et ce qu'il aime. » 

Montesquieu avait deux bibliothèques, l'une ^ de 
sept cent vingt-quatre, l'autre de quinze cent cin- 
quante-six ouvrages. Je ne peux parler pertinemment 
que de la seconde, parce qu'elle a été décrite par le 
savant M. Gustave Brunet^. La théologie y comptait 
deux cent quatre-vingt-onze volumes, dont neuf Bibles 
et onze Nouveaux testaments; la jurisprudence, trois 
cent soixante-quatorze ; les sciences, trois cent dix- 
huit, parmi lesquels on distingue deux Montaigne, 
deux Charron, trois Euclide, trois Apollonius, cinq 
Vitruve, deux Pline, beaucoup de Uvres de médecine 
et de science, même de sciences occultes ; les belles- 
lettres, deux cent soixante-sept, au nombre ^desquels 
quelques ouvrages italiens, un Rabelais, trois Cicé- 
ron, quatre Virgile, quatre Horace et cinq Juvénal ; 
et l'histoire trois cent six, dont deux Pausanias, deux 
Hérodote, deux Thucydide, trois Salluste, quatre 
Quinte-Curce, quatre Tite-Live, quatre César, quatre 
Florus, cinq Suétone et cinq Tacite, quelques ou- 
vrages d'archéologie, deux Grégoire de Tours, trois 
Commines et un grand nombre de voyageurs. Cette 
collection comprenait ce que les littératures ont pro- 
duit de plus important chez les Grecs et chez les 
Romains. Montesquieu s'écriait* : « J'avoue mon 

1. Inventaire dressé après sa mort, 

2. Bibliographie de la collection Migne. 

3. Pensées diverses. 



CABINET DE TRAVAIL DE MONTESQUIEU. 225 

« goût pour les anciens ; cette antiquité m'enchante, 
a et je suis toujours prêt à dire avec Pline : a Cest 
« à Athènes que votes allez, respectez les dieux, » 

Toutefois on peut penser, après avoir examiné 
sa bibliothèque, ce que Sainte-Beuve a écrit, après 
avoir lu ses ouvrages^ : a II ne connut jamais 
« beaucoup cette première antiquité simple, naturelle, 
« naïve : l'antiquité de Montesquieu était cette se- 
« conde époque plus réfléchie, plus travaillée, déjà 
« latine. » 

Ces livres étaient un tiers à Paris et deux tiers à la 
campagne : ce qui indique où leur possesseur travail- 
lait le plus. Le lecteur n'a peut-être pas oublié le châ- 
teau féodal où Montesquieu était né et où il faisait sa 
résidence de prédilection. Le rez-de-chaussée était 
réservé à sa famille, mais le premier étage était son 
habitation intime. On y monte encore par le même 
escalier en pierre tournant, situé à l'aile gauche. 

En ! 838, un Anglais ^ était venu en pèlerinage à La 
Brède ; quand on lui annonça qu'il allait entrer dans 
la bibliothèque de Montesquieu, il se découvrit et 
tomba à genoux. 

Au fronton se lisait : Bic mortui docent vivos 
mort. 

La pièce est immense^: de dix-sept mètres sur onze; 
elle est percée de trois portes, celle d'entrée, puis une 

1. Sainte-Beuve, Causeries du Iwidt^ sur Montesquieu. 

2. Grouet, La Brède, in-8. Bordeaux, 1839. 

3. Léo Drouyn, la Guyenne militaire, in- 4 <^. Bordeaux, 1865. 

45 



226 CHAPITRE XVII. 

à gauche et l'autre au fond. Sur la seconde, qui donne 
issue à une chambre à feu, est écrit : 

Au magistrat ren humble obéissance ; 
Il a de Dieu ces honneur et puissance. 

On Ut sur la troisième, qui permet de pénétrer dans 
une petite chapelle consacrée : 

Ton Dieu surtout aime d'amour extrême, 
Et ton prochain comme toi-même. 

En face s'ouvre une antique cheminée, dont le man- 
teau est décoré de peintures à fresque de la fin du 
quinzième siècle, qui représentent un combat à la lance 
de chevaliers armés de pied en cap. 

Au centre de cette pièce s'élève ime armoire à 
double face, et le long des murs s'étagent des biblio- 
thèques, vitrées en plomb et remplies de Uvres que 
j'ai décrits et dont beaucoup portent des signets en 
tète. Us ont l'air de n'avoir pas servi depuis la mort 
de Montesquieu. 

La salle, mal éclairée par deux fenêtres qui donnent 
l'une au nord et l'autre au levant, jouit d'une vue 
déUcieuse sur un paysage formé de vertes prairies, 
de grands bois et de nombreux canaux. 

C'est dans cette pièce imposante, qui sentait la féo- 
dalité par ses décorations, la piété par sa chapelle, la 
magistrature par sa bibliothèque et l'Angleterre par 
le paysage en perspective, que Montesquieu dicta r^5- 
prit des Lois. 

Sa vue très-basse l'avait de bonne heure empêché 



MANIÈRE DE COMPOSER. 227 

d'écrire lui-même : à quoi on peut attribuer la rareté 
de ses autographes. Madame Necker * ajoute : « C'est 
« peut-être ce qui rendait son style si décousu. Il était 
« quelquefois des heures sans avoir une idée qui lui 
« plût. Son secrétaire était habitué à rester la plume 
« à la main de longs intervalles. Ainsi, lorsqu'il fit le 
« fameux chapitre sur le despotisme ^, il fut trois 
« heures avant de trouver ces deux lignes. » Buffon * 
complète le renseignement : « il était si vif que, la 
« plupart du temps, il oubUait ce qu'il voulait dicter, 
« en sorte qu'il était obligé de se resserrer dans le 
« moindre espace possible. » 

Mais une fois la dictée faite, il modifiait seul les dé- 
tails de style et point le fonds des idées. On connaît 
sa réponse à d'Alembert qui lui demandait de traiter, 
pour Y Encyclopédie y les mots « république » et « des- 
potisme : » 

« J'ai tiré sur ces articles, de mon cerveau, tout 
a ce qui y était. L'esprit que j'ai est un moule, on 
« n'en tire jamais que les mêmes portraits. Ainsi, je 
« ne vous dirais que ce que j'ai dit et peut-être plus 
a mal que je ne l'ai dit. Moi, je ne puis pas me 
« corriger, parce que je chante toujours la même 
« chose *. » 

Du reste, Montesquieu, qui était épicurien dans le 

1. Mélanges, Paris, Pougens, 1798, t. U, p. 47. 

2. Voir ch. xviii. 

3. Héraull de Séchelles, Voyage à Montbars, 

4. Lettre de Montesquieu du 16 novembre 1753. 



528 CHAPITRE XVII. 

sens le plus philosophique, n'abusa jamais de ses 
secrétaires. Dès que la fatigue était sur le point de 
venir, il cessait de dicter, de méditer, pour lire, cau- 
ser ou faire une promenade ^ On retrouve l'homme 
qui avait écrit : « Belle parole de Sénèque : sic 
a prœsentibus utaris voluptatibus^ ui futuris non 
« noceas ^. » 

Des collaborateurs aussi différents et des méthodes 
de travail aussi singulières lui permirent enfin de se 
mettre à Y Esprit des Lois. 

1. h^Alewheri, Elogede Monttsquieu, 

2. Pensées diverses. 



XVIII 



Composition, lootares préalables et impression de Y Esprit des Lois. 



Après la publication des Lettres persanes^ Montes- 
quieu avait commencé Y Esprit des Lois, vers 1724, 
et en avait trouvé, chez les Anglais, en 1730, la 
partie dogmatique, avant la composition de la Gran- 
deur des Romains, puisqu'une note * de cet ouvrage 
parle de ses trois espèces de gouvernement. 

Dès 17^6, d'Argenson, qui s'était lié avec l'auteur 
au club de l'Entre-Sol, nous apprend qu'il connaissait 
des morceaux assez nombreux de cet ouvrage, car il 
en dit avec perspicacité * : « Je crains bien que l'en- 
« semble n'y manque et qu'il n'y ait plus de chapitres 
a agréables à Ure, plus d'idées ingénieuses et sédui- 
« santés que de véritables et utiles instructions sur la 
« façon de rédiger et d'entendre les lois. » 

La correspondance de Montesquieu étabUt qu'il ne 
s'adonna à son chef-d'œuvre qu'à partir de 1743, loin 
de Paris, non distrait par les dîners et les soupers. 



1 . Chap. IX, in fine, 

2. Lohin tVun ministre ^ Liôgc, 1787, in-8. 



230 CHAPITRE XVIII. 

les spectacles ou les visites, pourvu de toutes ses 
notes, riche de nombreux extraits, au milieu d'une 
savante bibliothèque : ce fut un travail continuel, 
pendant deux années, et l'ensemble du livre fut dé- 
grossi. 

Alors il convoqua à en écouter la lecture son fils 
et l'abbé de Guasco, chez le président Barbot, dont j'ai 
ci-dessus parlé comme ils le méritent. 

La réunion eut lieu le vendredi 42 février 1745, 
dans une des aile^ de l'hôtel Bel, sur l'Esplanade de 
Bordeaux * . 

Montesquieu commença la lecture à dix heures 
précises du matin, et après une interruption néces- 
sitée par le dîner, la continua jusqu'au soir; ainsi de 
suite pendant plusieurs jours. Les trois amis avaient 
la liberté absolue de juger et de critiquer. Dès que 
l'un d'eux faisait quelque remarque, l'auteur se mon- 
trait le plus facile du monde pour corriger, changer 
ou éclaircir. Car, comme Chateaubriant, il était in- 
flexible aux critiques générales, mais les observations 
de détail le trouvaient toujours très-docile. 

Au mois d'août 1745, la dernière main était mise 
aux treize premiers Uvres. On trouve dans la corres- 
pondance de Montesquieu les alternatives qui accom- 
pagnent la fin de tout grand labeur. Tantôt : « Ma vie 
avance et l'ouvrage recule ^, » tantôt : « Depuis trois 

1. Lettre de Montesquieu du 10 février 1745, et notes de Guasco. 

2. 16 janvier 1746 (45). 



LECTORES PRÉALABLES DE L'ESPRIT DES LOIS. 23i 

jours j'ai fait l'ouvrage de trois mois S » ou : « Mon 
travail s'appesantit*. » 

VEsprit des Lois, au mois de juin 1747, était 
achevé et mis au net; Guasco même en avait reçu 
une copie pour en faire la traduction. Elle est restée 
malheureusement inédite, car elle permettrait de ré- 
tablir des passages que la censure du gouvernement 
et la prudence de l'auteur l'ont obligé de supprimer '. 

Montesquieu, son" manuscrit à la main, s'en alla à 
Paris le soumettre au jugement de personnes compé- 
tentes*. On ignore où eut lieu le comité de lecture. 
Je vais parler des membres qui le composaient et qui 
avaient été pris à dessein dans des spécialités di- 
verses : Hénault, président honoraire au parlement, 
membre de l'Académie française et de celle des belles- 
lettres, surintendant de la reine, venait de publier son . 
Abrégé chronologique, qui est un chef-d'œuvre d'his- 
toire ; Silhouette était alors commissaire du roi près la 
compagnie des Indes et avait une si grande réputation 
d'expérience dans les affaires d'argent, que Louis XV 
le nomma, un jour, intendant des finances; Helvétius, 
après s'être fait connaître par des vers de société, était 
fermier général, préparait le livre de Y Esprit, et Mon- 



1. Paris, 1746. 

2. Lettre de Montesquieu du l^i* mars 1747. 

3. Lettre de Montesquieu du 17 mai 1747. 

4. Laplace, Pièces intéressantes et peu connues, 1.785 'OO, t. V, 
p. 367 ; — (JEuvres posthumes de Montesquieu, 1 vol. in-12. Paris, 
an VI, p. 420; — Bernadau, Tableau de Bordeaux, in-8, 1810, p. 



232 CHAPITRE XVlir. 

tesquieu ' disait de lui : < Je sens que c'est un homme 
âu-dessus des autres. » Saurin, avant de se faire une 
réputation par ses œuvres dramatiques, passait parmi 
les gens de lettres pour un esprit étendu, juste et pro- 
fond, qui avait des connaissances variées, du goût et 
des mœurs. Il y avait encore Crébillon le romancier, 
et Fontenelle, le père du dix-huitième siècle. Hénault, 
opinant le premier, dit que l'ouvrage n'était pas 
achevé, quoique les matériaux fussent sublimes. 
Silhouette conseilla de le brûler. Crébillon et Fonte- 
nelle l'engagèrent à ne pas publier un livre qui ne leur 
semblait pas dans le bon genre de la littérature fran- 
çaise. Helvétius, d'accord avec Saurin, voulut faire 
plus ; il écrivit leur opinion motivée*. 

Vous composez avec le préjugé, comme un jeune homme 
entrant dans le monde en use avec les vieilles femmes qui 
ont encore des prétentions et auprès desquelles il ne veut 
qu'être poli et paraître bien élevé. Mais aussi ne les flattez- 
vous pas trop? Passe pour les prêtres. En faisant leur part 
de gâteau à ces cerbères de TÉglise, vous les faites taire sur 
votre religion ; sur le reste, ils ne vous entendront pas. Nos 
robins ne sont en état ni de vous lire ni de vous juger. Quant 
aux aristocrates et à nos despotes de tout genre, s'ils vous 
entendent, ils ne doivent pas trop vous en vouloir ; c'est le 
reproche que j'ai toujours fait à vos principes. 

Saurin fut inquiet de cette lettre. Helvétius le rassura 
ainsi : « J'ai enveloppé mon jugement de tous les 

1. Lettre à Helvétius, 11 novembre 1749. 

3. Œuvres complètes de Montesquieu^ édit. Laboulaye. Paria, Gar. 
nier, 1876, t. VI. 



OPINION DES AMIS DE MONTESQUIEU. 233 

« égards de Tintérêt et de ramitié. Soyez tranquille ; 
a nos avis ne l'ont point blessé. Il aime dans ses amis 
« la franchise qu'il met avec eux. II souffre volontiers 
a les discussions, y répond par des saillies et change 
« rarement d'opinion... Son beau génie l'avait élevé 
« dans sa jeunesse jusqu'aux Lettres persanes. Plus 
a âgé, il semble s'être repenti d'avoir donné à l'envie 
« ce prétexte de nuire à son ambition. Il s'est plus 
« occupé à justifier les idées reçues, que du soin d'en 
« établir de nouvelles et de plus utiles... Les lumières 
« que les philosophes auront répandues éclaireront 
« tôt ou tard les ténèbres dont ils envelopperont les 
« préjugés ; et notre ami Montesquieu, dépouillé de 
« son titre de sage et de législateur, ne sera plus 
« qu'un homme de robe, gentilhomme et bel esprit. 
« Voilà ce qui m'afflige pour lui et pour l'humanité, 
« qu'il aurait pu mieux servir. » 

Son ami Barbot prononça le vrai mot de la situa- 
tion : « Président, laissez-les dire, ils ne vous enten- 
« dent pas ; imprimez et vous irez plus loin qu'eux *, » 
et Montesquieu répliqua : « Si cet ouvrage a du succès, 
« je le devrai beaucoup à mon sujet; cependant je ne 
« crois pas avoir manqué de génie ^. » 

Alors fut écrite la préface de YEsprit des Lois^ 
qui est si réservée, si religieuse, si patriotique et si 
humaine. 



1. Bernadau, Tableau deBonleaux^ in- 18. Bordeaux, 1810. 

2. Pensées diverses. 



234 CHAPITRE XVIII. 

Il fallait passer à Timpression. J'ai trouvé, à ce sujet, 
des détails peu connus dans une lettre ' écrite en 1785 
par un professeur de Técole militaire, ancien secré- 
taire du marquis d'Ussé, nommé Detz. 

C'était au retour d'une visite au maréchal de Belle- 
Isle, à son château près de Meulan. Montesquieu, qui 
avait envoyé son carrosse en avant, marchait à pied, 
les bras croisés derrière le dos, selon son habitude. 
La route était peu distante du bord de la Seine. 
Tout à coup, il la quitta pour prendre un sentier 
qui conduisait droit au fleuve. Par bonheur, Detz pas- 
sait par là. Il connaissait Montesquieu pour l'avoir vu 
chez le marquis d'Ussé, son maître, et le savait aussi 
myope que distrait. Il accourt, et, le tirant par derrière, 
il empêche de tomber dans l'eau le grand homme, qui 
n'en était qu'à deux ou trois mètres. A quelque temps 
de là, et, en récompense, Montesquieu lui donna son 
manuscrit de Y Esprit des Lois pour le faire imprimer 
à son profit. Detz le porta à plusieurs libraires; mais, 
après l'avoir fait hre par des magistrats, aucun n'en 
voulut risquer les frais, car il s'agissait d'une dépense 
de 10 à 12,000 livres. Enfin, un attaché à la maison 
du lieutenant général, nommé Corbie, plus riche que 
Detz et plus avisé que les Ubraires, en fit l'avance : ce 
qui lui procura 8,000 écus de rente. Le fait est vrai- 
semblable; j'attends qu'il soit réfuté pour cesser d'y 
croire. 

1 • Archives de la Bibliothèque de Bordeaux. 



IMPRESSION DE I/ESPRIT DES LOIS. 235 

Dans tous les cas, le lieu et le mode d'impression 
étaient réservés à l'auteur. La Hollande avait eu ses 
Lettres persanes et sa Grandeur des Romains; pourquoi 
ne lui aurait-il pas donné son Esprit des lois? Il y 
songea d'abord, ensuite il eut « des raisons très-fortes 
« pour n'en point tâter , encore moins de l'Angleterre * , » 
à ce qu'il dit, dans sa correspondance. Le Piémont, à 
cause de Guasco, le séduisit un instant; il hésita plus 
tard entre Soleure, Bâle et Genève. 

Son choix s'arrêta sur cette dernière ville. Elle était 
sous le rapport de l'imprimerie une sorte de port 
franc ^ qui, en vertu d'anciens privilèges, pouvait 
faire entrer ses produits en France. Un autre motif 
décida Montesquieu : il avait connu à Rome un 
savant Genevois, professeur de théologie et ministre 
de l'Église réformée, nommé Jacob Verne t ', et l'avait 
apprécié surtout depuis ses démêlés avec Voltaire. 
Chose remarquable! les Lettres persanes avaient eu 
pour prote un abbé, et la Grandeur des Romains un 
jésuite; Y Esprit des Tjois allait avoir un pasteur pro- 
testant. 

Le résident de Suisse en France, Mussard*, se 
chargea de porter le manuscrit. Montesquieu ^ pensa 

1. Lettre du 6 décembre 1746. 

2. Gaullieur, Eludes sur V Histoire littéraire de la Suisse française ^ 
in-8. Genève, CherbuUiez, 1856. 

3. Mémoires historiques sur la vie et les ouvrages de M, J. Vernet, 
in-8. Paris et Genève, 1790. 

4. Palissot, Mémoires; — Sajoax, Dix-huilème siècle à V étranger^ 
Didier, Paris. 

5. Lettre de Montesquieu. Paris, 4 mai 1747; 



236 CHAPITRE XVIir. 

d'abord à mettre son ouvrage en six volumes in- 12 ou 
en trois volumes in-8°; il se décida enfin à en faire 
deux in-4". 

Au sujet de l'impression, voilà ce qu'un ami de 
l'éditeur nous apprend ^ : 

Vernet fut en correspondance réglée avec l'illustre au- 
teur, qui lui envoya de jour en jour ses additions et correc- 
tions. J'ai entre les mains les premières variantes de VEsprit 
des Lois, elles sont curieuses. Montesquieu avait si fortement 
médité son sujet qu'il n'eut aucune idée importante à modi- 
fier; mais il était singulièrement attentif au choix des tours 
et des expressions, il priait souvent son éditenr de faire sub- 
stituer un certain mot à un autre, et, dans ces légers chan- 
gements... On voit avec quel goût il composait; il voulait 
allier les grâces du style et la précision, la profondeur et 
l'élégance; il voulait satisfaire tout à la fois l'esprit et 
l'oreille. Que n'a-t-on ces corrections successives pour étudier 
les fioesses de la langue? 

L'auteur avait prié l'éditeur de lui faire librement 
les observations qu'il croirait convenables. « Vernet se 
« crut permis, dit Guasco ^, de changer quelques mots 
« qu'il ne croyait pas français, parce qu'ils n'étaient 
« pas en français de Genève. » Montesquieu' écrivit 
en 1749 à Hume : « Je fais faire une copie des correc- 
« tions que j'ai envoyées en Angleterre et à Paris, de 
« la première édition de Genève, en 2 volumes in-4°, 
« qui est très-fautive. » Il y a des mots et même des 

1 . Mémoires sur J. Vernet, ti^t supra, 

2. Note de Guasco sur la lettre de Montesquieu du 30 mai 1747. 

3. I.e 3 septembre t749. — Hill. Burton, Life and correspondance 
of Uiimp, I ondon, 1846, vol. 1, p. 45C« 



SUPPRESSIONS DANS LE MANUSCRIT. 237 

lignes sâutés. Cependant, comme l'édition de Paris, à 
quelques corrections près, est .semblable à celle de 
Genève, on doit croire que Montesquieu fut content 
de Vernet * . 

Pourtant^ deux désaccords s'élevèrent entre les 
correspondants. Une fois, l'auteur voulait placer à la 
tête du XX® livre de Y Esprit des Lois une invoca- 
tion aux muses ; l'éditeur la trouvait charmante mais 
déplacée dans un tel ouvrage, et n'obtint gain de cause 
qu'au bout de quinze jours. 

L'autre conflit est plus grave : le manuscrit conte- 
nait « sur les lettres de cachet » un chapitre où elles 
étaient considérées comme une des armes les plus 
dangereuses du despotisme. Après avoir bien réfléchi, 
Montesquieu crut s'apercevoir que ni le gouverne- 
ment, ni le public n'étaient prêts encore à entendre ce 
qu'il y avait à dire sur cette matière, et il voulut ab- 
solument qu'on le supprimât : ce qui eut lieu. 

Cette participation de Vernet à la publication de 
l'Esprit des Lois a fait dire ^ qu'il avait été le collabora- 
teur réel de l'auteur : je n'ai rien à répondre à cette 
assertion. 

Michelet^ et Lerminier^ ont prétendu aussi que le 

1 . Palissot, Mémoires pour servir à Chistoire de notre littérature^ à 
la suite de la Duncade, 1771, p. 317. 

2. Mémoires sur Vernet, in- 8. Paris, 1790, ubi supra. 

3. GauUieur, Etudes sur Chistoire littéraire de la Suisse française, 
in -8. Genève, Cherbulliez, 1856. 

4. Vico, Œuvres choisies. Traduction et introduction . Pai*is, Ha- 
cliette, in-8, 1835. 

5. Introduction générale à VHistoire du droit, ch. ziv. 



238 CHAPITRE XVIII. 

fonds des idées de V Esprit des Lois avait été emprunté 
à la Science nouvelle. Ce paradoxe a été réfuté par 
MM. Sclopis^ et Franck* avec une grande autorité : 
« Il n'y a aucun indice que Montesquieu, dans ses 
« voyages, ait connu les ouvrages de Vico, dit l'un; » 
l'autre ajoute : « Gela me parait d'autant moins pro- 
« bable que les travaux de Vico étaient à cette époque 
« presque ignorés des Italiens eux-mêmes. » 

On désire ajouter un mot pour les diplomates. Le 
manuscrit de l'Esprit des Lois contenait un chapitre 
sur le a Stathoudérat ^, » où l'auteur faisait voir la 
nécessité d'im stathouder, comme partie intégrale 
de la Constitution des Provinces-Unies. Mais alors 
les Anglais venaient de faire nommer à ce poste le 
prince d'Orange : ce qui déplaisait à la France, qui pro- 
fitait du gouvernement acéphale des Hollandais pour 
pousser ses conquêtes en Flandre. Montesquieu crai- 
gnit * que ce passage ne fût mal accueilli dans sa pa- 
trie et ne l'envoya pas à Vernet. C'est bien là sa 
prudence ordinaire, qu'on retrouve dans une lettre à 
Guasco : ce Je veux éviter toute occasion de chi- 
cane^. » 

De ces trois morceaux supprimés, un seul, Y Invoca- 
tion aux Muses y a été retrouvé et publié. Où senties 

i . Recherches sur V Esprit des Lois y in-8. Turin, 18S7. 

2. lievue contemporaine ^ 1858. 

3. Guasco, notes sur la lettre de Montesquieu du 17 juillet 1747* 

4. Lettre du 17 mai 1747. — Raynal venait de publier V Histoire 
duStathoudératy véritable manifeste contre les princes d* Orange. 

6. 17 juillet 1747. 



LES GOUVERNEMENTS ET LES ÉCRIVAINS. 239 

autres ? C'est afifaire aux collectionneurs d'autographes. 

Les gouvernements crient volontiers contre la lit- 
térature de leur temps, comme s'ils n'avaient pas celle 
qu'ils méritent ; c'est pourtant un axiome que le pou- 
voir exerce une influence sur les écrivains les mieux 
trempés et les plus originaux. Je ne connais pas 
d'exemple qui le prouve aussi bien que celui de Mon- 
tesquieu. 

La Régence n'a pas de miroir plus exact que les 
Lettres persanes ; le Temple de Gnide est un des cham- 
pignons Uttéraires nés sous le ministère de M. le duc ; 
le cardinal de Fleury, en se montrant ombrageux 
pour les sujets nationaux et contemporains, jeta les 
gens de lettres dans les sujets anciens et étrangers, 
qu'ils remplissaient d'allusions comme en fourmille 
la Grandeur des Romains, Il est donc intéressant de 
voir qui gouvernait la France, quand fut composé et 
quand parut Y Esprit des Lois. 



XIX 



Kut de U France en 1748, au raomont de la pablication de VEtprit 

du lojf . — Analyse. 



Depuis 1745, le pouvoir était aux mains d'une 
femme extraordinaire^ : cheveux châtains bouclés 
court, yeux étincelants, teint rosé, joues à fossettes, 
sourire enivrant, dents de perle, corsage voluptueux, 
le reste à l'avenant, avec un air folâtre ou in]qpérieux à 
volonté ; d'aiUeurs, vingt-cinq ans à peine. 

A ces charmes extérieurs, la nature avait joint les 
charmes de TinteUigence, développés par Téducation 
et raffinés par le luxe. JeUotte lui avait aj^ris a chan- 
ter et à toucher du clavecin ; Guibaudet, à danser ; 
CrébiUon, à jouer la comédie; Gai, à graver; Ques- 
nay, à parler d'économie politique, et le diable à 
s'habiller. 

Au surplus^ elle était riche comme son fournisseur 
de père, sceptique comme sa proxénète de mère, irré- 
ligieuse comme son complaisant mari, élégante comme 

1 . Corre^iraiièuM» do maAwfiw ds Ponipaâoiir, éditée par P. Ma- 
laâ»is, iii-s, Pam, Saur. 1S77. — K. et J. de GoMourl, laa Aaf- 
trt:sses de Lotm X V. 



ÉTAT DE LA FRANCE EN 1748. 241 

Boucher et spirituelle comme Marivaux. Il ne lui man- 
quait que ce qui ne se donne pas , la distinction et 
la grandeur. 

On la voit, dans Tespoir de s'anoblir, se faire créer 
marquise ; pour se venger du dédain de la haute so- 
ciété, protéger les gens de lettres et les artistes; tan- 
tôt favoriser les jansénistes et les parlementaires jus- 
qu'à ce qu'ils menacent la puissance royale, tantôt 
seconder les philosophes contre les jésuites, sauf à 
s'en plaindre si la secte devient trop hardie : « . . . Qu'est 
« devenue notre nation? disait-elle ^ Les parlements, 
a les encyclopédistes, etc., etc., l'ont absolument chan- 
« gée. Quand on manque assez de principes pour ne 
a reconnaître ni divinité, ni maître, on devient bientôt 
« le rebut de la nature, et c'est ce qui nous arrive... » 

Il est impossible de réunir autant de beauté, de ta- 
lent, d'intrigue, d'égoïsme et d'imprévoyance qu'en 
avait madame de Pompadour. Je me figure ainsi la 
fille de M. Jourdain. C'est d'elle que date l'arrivée aux 
affaires de cette bourgeoisie qui devait corrompre les 
arts, protéger l'Encyclopédie, expulser les jésuites, 
supprimer les parlements, réclamer les états généraux 
et faire guillotiner Louis XVI ; le tout avec regret. 

Pour le moment, la vieille France, dans la guerre 
de succession d'Autriche (174S-1748), venait de jeter 
son dernier éclat : le peuple en appelant son roi « le 



1. Lacretelle, Histoire du dix-huitiéme siècle, Paris, 1813, t. IV, 
p. 47. Lettre de Madame de Pompadaur au duc d^AiguilloD. 

46 



242 CHAPITRE XIX. 

bien-aimé, » la noblesse en gagnant les batailles de 
de Fontenoy, de Raucoux et de Lawfeld, et Louis XV 
en signant la paix infructueuse, mais honorable, 
d' Aix-la-Chapelle. 

On était donc, en 1748 et sous Cotillon II, comme 
disait le roi de Prusse. L'ironie cédait la place à l'affir- 
mation. Les écrivains, n'étant plus forcés de dissi- 
muler leurs idées sous des formes légères, se mirent 
à dogmatiser. Bufifon allait donner Y Histoire fiaturellcy 
Diderot les Lettres sur les aveugles et les sourds-muets, 
CondiUac le Traité des sensations, Voltaire Y Essai 
sur les mœurs, Rousseau les Discours contre l'inéga- 
lité des conditions et contre les sciences, Quesnay le 
Droit naturel et les Encyclopédistes leur Prospectus. 

Le Uvre de Montesquieu parut alors à Genève, en 
2 volumes in-4° sans date, chez Barillot, sous ce titre : 
De L'esprit des Loix ou du Rapport que les Loix doi- 
vent avoir avec la constitution de chaque gouverne- 
ment, mœurs, climat, religion, commerce, etc.; à quoi 
fauteur a ajouté des recherches sur les loix romaines 
touchant les successions, sur les loix françaises et 
sur les loix féodales. 

Il avait pour épigraphe : Prolem sine matre crea^ 
tam. On * a beaucoup cherché la signification de cet hé- 
mistiche d'Ovide. Les traducteurs^ d'Aristote et de 



1. Mémoires de l^ Académie de Caen, in-8, 1860; Demiau d6 
Crouzillac, Recherches sur Vépigraphie de l'Esprit des loiSi 

2. Barthélémy Saint-Hilaire, Politique d*Aristote, prétoce; — Ville- 
main, Discours sur la République de Cicéron» 



ANALYSE DE L'ESPRIT DES LOIS. 243 

Cicéron, donnant un sens assez étrange' au mot 
mater, et expliquant cette devise par a livre sans 
modèle, » Tout traitée de « présomptueuse. » Madame 
Necker^ et Suard' tenaient leur explication de Montes- 
quieu. « Pour faire de grands ouvrages, leur a-t-il 
« dit, deux choses sont utiles : un père et une mère, 
« le génie et la liberté... Mon ouvrage a manqué de 
« cette dernière. » 

Qu'on m'excuse ! Il me semble utile de donner ici une 
analyse de ce livre, non pour en tenir lieu, mais au 
contraire pour encourager à le lire; elle peut-être 
bonne à l'intelligence de mon travail. Les principales 
sont de Maleteste*, de Bertolini* et de d'Alembert*. 
J'en ai choisi une plus concise, celle de M. Riaux^, 
sans m'interdire d'y faire quelques modifications. 

« V Esprit des Lois est divisé en trente et un livres, 
divisés eux-mêmes en un nombre variable de cha- 
pitres. En général, Montesquieu multiplie les divi- 
sions : c'est sans doute ce qui explique l'extrême 
brièveté de certains chapitres de Y Esprit des Lois, qui 
forment à peine chacun un très-court alinéa. 



1. Ed. Gougny, Revue politique et littéraire, 30 Juin t877. 

2. Nouveaux Mélanges, Paris, Pougens. in-8, 1801, t. I, p. 190. 

3. Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. XII, sur l'Académie française. 
*— M. Nourrisson, Académie des sciences morales, 11 août 1877. 

4. (Euvres diverses d*un ancien magistrat. Londres, 1784, in^8. 

5. Analyse raisonnée^ in-8. Genève, 1771* 

6. Encyclopédie, V^ volume. 

7. Dictionnaire des sciences philosophiques, par M. Ad. Franck. 
Paris t Hachette, 1875. Y» Montesquieu* 



244 CHAPITRE XIX. 

« Le but de Fauteur, dans cet ouvrage, n'est point 
d'exposer un plan de gouvernement, ni un système de 
législation, ni la description d'une société idéale. . . Son 
but, à la fois spéculatif et pratique, est celui-ci : étant 
donnée la nature humaine, avec ses conditions varia- 
bles d'existence dans le temps et dans l'espace, com- 
ment la diriger politiquement et civilement, pour que 
les hommes soient le plus heureux possible et accom- 
plissent le mieux leur destinée?... 

a Quoique la métaphysiqu e pure soit absente de Y Es- 
prit des LoiSf il était impossible à l'auteur de ne pas 
signaler, au moins en quelques mots, les principes 
d'où il part, et qui sont impliqués dans le cours de 
l'ouvrage. C'est aussi par là qu'il débute. Le livre P' 
intitulé Des lois en général se divise en trois chapitres, 
qui ont pour titre, le premier : Des lois dans les rap- 
ports qu'elles ont avec les divers êtres; le deuxième : 
Des lois de la nature; le troisième : Des lois positives. 
Dans le premier chapitre, Montesquieu donne des lois 
cette définition célèbre : « Les lois, dans la significa- 
tion la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui 
dérivent de la nature des choses ; et, dans ce sens, 
tous les êtres ont leurs lois : la divinité a ses lois, le 
monde matériel a ses lois, les intelligences supérieures 
à l'homme ont leurs lois, les bètes ont leurs lois, 
l'homme -a ses lois. » Partant de cette définition pro- 
fonde qui exclut toute idée d'un fondement artificiel 
et arbitraire à l'établissement et à la conservation des 

• 

sociétés, Montesquieu pose, presque comme un fait 



ANALYSE DU LIVRE I. 245 

évident de soi-même, Texistence de Dieu et le gouver- 
nement de la Providence, « en vertu duquel, dit-il, 
, chaque diversité est uniformité, chaque changement 
est constance. » Dans le chapitre second, il prend 
corps à corps la théorie de Hobbes sur l'état de nature 
et la nie radicalement. Loin de supposer que les 
hommes, pour se réunir en société, aient eu besoin 
d'une délibération, d'un contrat expUcite, il déclare 
au contraire que, dans l'état sauvage, chacun, pénétré 
de sa faiblesse, se sent inférieur aux autres; que, loin 
de vouloir attaquer son semblable, il le cherche pour 
le connaître, parce que le besoin de vivre en société 
est un besoin de l'homme; que, par conséquent, la 
paix est le premier moment de l'état social. Dans le 
troisième chapitre, il établit que les hommes perdent 
le sentiment de leur faiblesse sitôt qu'ils sont en 
société, que l'égalité de la crainte fait place au sen- 
timent des passions diverses et inégales qui les exci- 
tent et que c'est là ce qui donne lieu à l'état de guerre, 
lequel n'est ainsi qu'une conséquence de l'état de 
société, loin de lui servir de fondement. De là la néces- 
sité des lois pour régler le droit politique et le droit 
civil, que Montesquieu ne sépare pas l'un de l'autre, 
et enfin pour régler le droit des gens : « car la loi en 
général, dit-il, est la raison humaine, en tant qu'elle 
gouverne tous les peuples de la terre ; et les lois 
politiques et civiles de chaque nation ne doivent 
être que les cas particuliers où s'applique cette raison 
humaine. » Il ajoute immédiatement, comme une 



246 CHAPITRE XIX. 

conséquence de ce qu'il vient de dire : « Elles doi- 
vent être tellement propres au peuple pour lequel 
elles sont faites, que c'est un très-grand hasard si 
celles d'une nation peuvent convenir à une autre. » 
« Telle est, pour ainsi dire, l'introduction de Y Esprit 
des Lois. Montesquieu y marque, avec la vigueur 
noble et élevée de langage qui lui est habituelle, 
ces deux vérités, très-contestées de son temps, |sur 
lesquelles il croit que doit reposer l'édifice social : 
i° le principe que les lois doivent être conformes à la 
nature des choses, et, partant, que les législations 
humaines ne doivent pas plus être arbitraires ni arti- 
ficielles que les faits humains ou sociaux qu'elles ont 
mission de diriger et d'organiser; 2° cet autre prin- 
cipe que, s'il y a de l'absolu au fond des choses, si 
par conséquent, il doit y en avoir aussi dans les lois, 
pourtant il y a aussi de la variété, de la diversité ; que 
cette variété est assez grande pour empêcher que de 
bonnes lois faites pour une nation puissent convenir 
entièrement à une autre nation. Montesquieu s'éloigne 
ainsi et d'un seul coup, par ce dernier principe, de 
tous les théoriciens de l'utopie et du radicalisme, 
pour lesquels les faits et les circonstances n'existent 
pas, et qui considèrent les individus et les peuples 
comme des unités abstraites, construisent des sys- 
tèmes... au lieu d'éclairer la voie si difficile et si 
étroite de la réalité, ou de préparer les éléments du 
progrès mesuré et durable, a La vie sociale, dit-il, a été 
a pour l'homme l'accomplissement d'une loi naturelle. » 



ANALYSE DU LIVRE II. 247 

Après ce début, Montesquieu traite, dans le IP livre, 
des lois qui dérivent directement de la nature du 
gouvernement. Il distingue trois espèces de gouver- 
vernements, le républicain^ le monarchique, et le 
despotique. « Le gouvernement républicain est celui 
« où le peuple en corps, ou seulement une partie du 
« peuple, a la souveraine puissance; le monarchique, 
« celui où un seul gouverne, mais par des lois fixes et 
a établies; au lieu que, dans le despotique, un seul, 
a sans loi et sans règle, entraîne tout par sa volonté et 
« par ses caprices. » Il détermine en particulier le 
caractère essentiel des lois propres à chacune de ces 
espèces de gouvernement et indique à quel point de 
vue il faut se placer pour faire de bonnes lois poli- 
tiques et civiles sous la république, la monarchie ou 
l'autocratie, a Le peuple, dit-il, dans la démocratie, 
a est à certains égards le monarque ; à certains autres, 
ce il est le sujet. La volonté du souverain y est le sou- 
« verain lui-même. Les lois qui établissent le droit de 
« suffrage sont donc fondamentales dans ce gouverne- 
« ment. » Le peuple nomme ses magistrats : la 
publicité du scrutin est donc nécessaire dans une 
démocratie. C'est l'inverse dans une république aristo- 
cratique, comme à Venise. L'aristocratie peut être un 
élément utile dans une république. Plus une aristo- 
cratie approchera de la démocratie, plus elle sera 
parfaite; elle le deviendra moins à mesure qu'elle 
approchera de la monarchie. 

« Les pouvoirs intermédiaires subordonnés et dépen- 



248 CHAPITRE XIX. 

dânts constituent la nature du gouvernement monar- 
chique, de celui où un seul gouverne par des lois fon- 
damentales ; car s'il n'y a dans l'Etat, pour tout régir, 
que la volonté momentanée et capricieuse d'un seul, 
rien ne peut être fixe et, par conséquent, aucune loi 
n'est fondamentale. Le pouvoir intermédiaire le plus 
naturel est celui de la noblesse. Sans elle, on tombe 
dans le despotisme ou dans la démocratie. Le clergé, 
comme institution politique, peut avoir une place 
.utile dans une monarchie. 

« Le gouvernement despotique, c'est l'État réduit à 
un seul homme, à sa capacité personnelle, avec ses 
chances de grandeur et de petitesse. La seule foi fon- 
damentale d'un pareil État, c'est l'établissement du 
vizir. 

« Abordant ensuite, dans le livre IIP, la discussion 
des principes des trois gouvernements, Montesquieu 
« prétend que « il y a cette différence entre la nature 
a du gouvernement et son principe , que la nature est ce 
« qui le fait être tel, et son principe, ce qui le fait agir, 
a L'une est sa structure particulière, et l'autre les pas- 
« sions humaines qui le font mouvoir. » Dans l'état 
populaire, la vertu, au sens antique du mot, est le 
principe fondamental. Lorsque les lois ont cessé d'y 
être exécutées, coname cela ne peut venir que de la 
corruption de la république, l'État est déjà perdu. H 
faut également de la vertu dans le gouvernement 
aristocratique, quoiqu'elle y soit moins nécessaire. 
Dans l'État monarchique, les lois tiennent la place de 



ANALYSE DU LIVRE IV. 249 

toutes les vertus républicaines. « Une action, dit-il, 
« qui se fait sans bruit y est, en quelque façon, sans 
« conséquence... Dans la république les crimes privés 
« sont plus publics, c'est-à-dire choquent plus la con- 
« stitution de l'État que les particuliers et dans les mo- 
« narchies les crimes publics sont plus privés c'est- 
a à-dire choquent plus les fortunes particulières que 
« la constitution de TÉtat même... V honneur, c'est- 
« à-dire le préjugé de chaque personne et de chaque 
« condition, prend, dans la monarchie, la place de la 
« vertu politique et la représente parfois. » 

« Ce n'est point V honneur qui est le principe des 
États despotiques : les hommes y étant tous égaux, 
on n'y peut se préférer aux autres; les hommes y étant 
tous esclaves, on ne peut se préférer à rien. L'hon- 
neur se fait gloire de mépriser la vie, et le despote n'a 
de force que parce qu'il peut l'oter. Voilà pourquoi la 
crainte est le principe du gouvernement despotique. 
La vertu n'y est point nécessaire, et l'Aowncwr y serait 
dangereux. L'homme n'y est qu'une créature qui 
obéit à une créature qui veut. 

a Pour que l'État demeure stable, selon le IV® livre, 
les lois de P éducation doivent être relatives au prin- 
cipe du gouvernement. Elles sont les premières que 
nous recevons. La principale éducation que les 
hommes reçoivent, Montesquieu le reconnaît du reste, 
ce n'est pas dans les maisons d'instruction publique, 
c'est lorsqu'ils entrent dans le monde. Cela est vrai 
surtout des monarchies, où Vhonneur ne s'apprend 



250 CHAPITRE XIX. 

que dans le monde. Dans les républiques, il faut que 
l'éducation, plus qu'ailleurs, inspire l'amour de la 
patrie. Car « ce n'est point, dit-il, le peuple naissant 
« qui dégénère ; il ne se perd que lorsque les honames 
« faits sont déjà corrompus. » Dans ce livre, et c'est ce 
qui en fait l'originalité, Montesquieu a pour but d'in- 
diquer non ce qui fait l'honame vertueux, mais ce qui 
fait le bon citoyen, qu'il s'agisse d'une république ou 
d'une monarchie. 

« Passant ensuite aux autres lois, il établit d'une 
manière générale dans le livre V, que les lois du 
législateur doivent être relatives au principe du gou- 
vernement. Dans le suivant, il indique les consé- 
quences des principes des divers gouvernements, par 
rapport à la simplicité des lois civiles et criminelles, la 
forme des jugements et rétablissement des peines. Il 
déploie dans ces deux livres, sur la vertu dans la 
démocratie et dans l'aristocratie, sur l'équitable pro- 
portion des peines avec le crime, une justesse et une 
étendue de pensée qui saisissent ; d'admiration. Dans 
le livre VU il montre les conséquences des différents 
principes des trois gouvernements, par rapport aux 
lois somptuaires au luxe et à la condition des femmes. 
Il énonce sur le premier point des idées qui paraissent 
trop étroites aujourd'hui que les merveilles de l'in- 
dustrie ont rhéabilité l'usage des objets de luxe, mais 
qui étaient supérieures aux vieilles théories admises 
de son temps. Comme conclusion des recherches pré- 
cédentes, le livre VIII est consacré à l'examen des 



ANALYSE DU LIVRE IX. 251 

causes et des remèdes de la corruption des principes 
des trois gouvernements. Ici reparaît avec force et un 
certain éclat l'esprit de modération de Montesquieu. 
« Le principe de la démocratie se corrompt, dit- 
« il, non-seulement lorsqu'on prend l'esprit d'éga- 
ct lité, mais encore quand on prend l'esprit d'égalité 
a extrême, et que chacun veut être égal à celui qu'il 
« choisit pour lui commander. » Il développe cette thèse 
et fait sentir admirablement la ligne qui sépare la 
liberté de la licence, la démocratie de la démogagie. 
Il montre à merveille que ce qui perd la monarchie, 
c'est l'affaibhssement des pouvoirs intermédiaires, 
affaiblissement qui conduit presque toujours à un 
gouvernement absolu, tantôt monarchique et tantôt 
démagogique. Quant au gouvernement despotique, 
« son principe, dit Montesquieu, se corrompt sans 
« cesse, parce qu'il est corrompu par sa nature. » 
Comme on retrouve dans cette réflexion le dédain de 
l'homme qui a donné (1. V, ch. xui) cette définition 
si éloquemment laconique : « Quand les sauvages de 
a la Louisiane veulent avoir du fruit , ils coupent l'arbre 
a au pied et cueillent le fruit. Voilà le gouvernement 
« despotique. » 

« S'adressant ensuite à un autre ordre d'idées, Mon- 
tesquieu s'occupe dans le livre IX, des lois dans le 
rapport qu'elles ont avec la force défensive^ et dans le 
livre X, des lois dans le rapport qu'elles ont avec la 
force offensive. Il traite là, en passant, du droit de la 
guerre et du droit de conquête, et s'élève avec force 



252 CHAPITRE XIX. 

contre le prétendu droit de réduire les vaincus en ser- 
vitude. Le chapitre xiv, consacré à Alexandre, est un 
des plus beaux et des plus entraînants qu'il ait écrits. 

« Les livres XI et XII ont pour objet les lois qui for- 
ment la liberté politique dans son rapport avec la 
constitution y et les lois qui forment la liberté poli- 
tique son rapport avec le citoyen. 

« Tout le monde sait les discussions auxquelles a 
donné lieu la définition de la liberté politique. Voici 
celle que propose Montesquieu (1. XI, ch. ui et iv). 

La liberté politique ne consiste point à faire ce que Ton 
veut. Dans un État, c'est-à-dire dans une société où il y a 
des lois, la liberté ne peut consister qu'à vouloir faire ce que 
l'on doit vouloir, et à n'être point contraint de faire ce que 
l'on ne doit pas vouloir. La liberté est le droit de faire tout ce 
que les lois permettent : et si un citoyen pouvait faire ce 
qu'elles défendent, il n'aurait plus de liberté, parce que les 
autres auraient tous le même pouvoir. — La démocratie et 
l'aristocratie ne sont point des États libres par leur nature. 
La liberté politique ne se trouve que dans les gouvernements 
modérés, mais elle n'est pas toujours dans les États modérés : 
elle n'y est que lorsqu'on n'abuse pas du pouvoir ; mais c'est 
une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir 
est porté à en abuser : il va jusqu'à ce qu'il trouve des 
limites. Qui le dirait? La vertu même a besoin de limites. 

<c Le livre XII traite des lois qui forment la liberté 
politique dans son rapport avec le citoyen. La liberté 
politique, dans son rapport avec le citoyen, consiste 
dans la sûreté, ou dans Topinion qu'il a de sa sûreté. 
La constitution peut être libre et le citoyen ne l'être 
pas ; dans ce cas, la constitution sera libre de droit et 



ANALYSE DU LIVRE XIII. 253 

non de fait. D'un autre côté, le citoyen peut être libre, 
et la constitution ne Fètre pas ; dans ce cas le citoyen 
sera libre de fait et non de droit. Montesquieu montre 
ici que c'est de la bonté des lois criminelles que dépend 
principalement la liberté du citoyen. 

« Le livre XIII, qui est comme un appendice des deux 
précédents, traite des rapports que la levée des tributs 
et la grandeur des revenus publics ont avec la liberté. 
Le livre XIV a pour objet la célèbre question des lois 
dans le rapport qu'elles ont avec la nature du climat. 
Le ton absolu de quelques phrases a donné lieu d'accu- 
ser Montesquieu de matérialisme. Il continue dans les 
Uvres XV, XVI, XVII et XVIII, de discuter la nature 
du climat et du terrain sur les lois de r esclavage civil, 
de Vesclavage domestique et de la servitude politique. 
Le chapitre v du livre XV, sur l'esclavage des nègres 
est un chef-d'œuvre d'ironie : il est impossible de 
stigmatiser avec une indignation plus amère et plus 
dédaigneuse la doctrine des partisans de l'esclavage 
des noirs. 

« LesUvres XIX, XX, XXI, XXII et XXIII traitent des 
lois dans le rapport qu'elles ont avec les principes qui 
forment l'esprit général, les mœurs et les manièfiss 
(Tune nation, avec le commerce, avec la monnaie et 
avec le fiombre des habitants. Tout n'est pas irrépro- 
chable dans les théories de Montesquieu, il s'en faut; 
mais quand on se reporte à l'époque où il publia 
YEsprit des Lois, on est étonné de la force avec 
laquelle il a secoué un grand nombre de préjugés fort 



254 CHAPITRE XIX. 

enracinés au milieu du dix-huitième siècle, et qui 
avaient presque la valeur d'axiomes. Sur ce point, 
comme sur tout le reste, sa liberté d'esprit est entière ; 
et s'il se trompe quelquefois, le plus souvent ses idées 
sont fort en avant de celles de ses contemporains. Ce 
qu'il a dit du conamerce et de son importance dans la 
vie d'une grande nation, du respect qui est dû à ses 
intérêts, n'était ni sans valeur, ni sans nouveauté à 
cette époque aristocratique. 

a Le livre XXIV a pour objet les lois dans le rapport 
qu'elles ont avec la religion établie dans chaque pays ^ 
considérée dans ses pratiques et en elle-même. Il y 
examine les diverses religions par rapport au bien que 
Ton en peut tirer dans l'état civil et politique. Il pose 
parfaitement le problème politique de l'utilité des reli- 
gions en ces termes : » La question n'est pas de savoir 
« s'il vaudrait mieux qu'un certain honmie ou qu'un 
« certain peuple n'eût point de religion, que d'abuser 
a de celle qu'il a; mais de savoir quel est le moindre 
a mal : que l'on abuse quelquefois de la religion, ou qu'il 
« n'y en ait point du tout parmi les hommes. » La 
question ainsi posée est résolue par les enseignements 
de l'histoire. Il est curieux de rapprocher cette opinion 
de l'auteur des Lettres persanes^ mûri par l'étude, par 
l'âge et par l'expérience, des attaques multipliées dont 
les religions en général et le christianisme en particu- 
lier étaient l'objet de la part de presque tous les écri- 
vains du temps. Cette partie de Y Esprit des Lois atteste 
combien cette haute intelligence savait, à Toccasion, 



ANALYSE DU LIVRE XXV. 255 

se dégager de toutes les préoccupations du jour, et se 
défendre même des plus communes passions de son 
siècle. C'est dans le livre XXIV, que, développant 
les avantages de la religion chrétienne pour fonder 
et soutenir un gouvernement modéré, il s'écrie : « Nous 
a devons au christianisme et dans le gouvernement 
a un certain droit politique, et dans la guerre un cer- 
a tain droit des gens que la nature humaine ne saurait 
a assez reconnaître... Chose admirable! la religion 
« chrétienne, qui ne semble avoir d'autre objet que la 
a félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans 
« celle-ci. » 

« Le livre XXV intitulé : des lois dans le rapport 
qu'elles ont avec rétablissement de la religion de 
chaque pays et sa police extérieure^ est comme le 
complément et l'application des idées contenues dans 
le livre précédent ; il est question des temples, des 
ministres de la religion, des monastères, de l'inqui- 
sition ; et sur diacun de ses points, Montesquieu énonce 
sa pensée avec une franchise entière, mais comme 
un homme d'État. 

« Après avoir ainsi parcouru la série de problèmes qui 
touchent à l'établissement des sociétés et au maintien 
des gouvernements, Montesquieu aborde quelques 
questions d'un caractère général encore, mais moins 
universel que les précédents. Dans le livre XXVl, il 
s'occupe des lois dans le rapport qu'elles doivent 
avoir avec l'ordre des choses sur lesquelles elles sta- 
tuent. Il s'applique à bien distinguer les lois divines 



236 CHAPITRE XIX. 

des lois humaines, et de marquer sur plusieurs points 
la limite morale qui est imposée au pouvoir du légis- 
lateur. On retrouve, en parcourant ce livre, l'applica- 
tion constante de l'un des premiers principes proclamés 
par Montesquieu au début de Y Esprit des Lois, à 
savoir, que rien n'est arbitraire dans la société, et par- 
tant que les lois, loin d'aller contre les rapports natu- 
rels des choses., doivent, au contraire, les reproduire 
le plus complètement possible. 

c Après avoir ainsi fait la théorie à peu près complète 
des principes qui doivent présider à la législation po- 
litique et civile de tous les gouvernements, quelle que 
soit d'ailleurs leur forme extérieure, Montesquieu en 
appelle à l'histoire des diverses législations du moyen 
âge, pour expliquer certaines particularités des légis- 
lations modernes. Dans le livre XXVII, il parle de Vori- 
gine et des révolutions des lois des Romains sur les 
successions j et dans le livre XXVIII, de F origine et 
des révolutions des lois civiles chez les Français. Enfin, 
dans le Uvre XXIX, il traite ck la manière de composer 
les lois, donnant ainsi, comme épilogue, en quelque 
sorte, la théorie même de la théorie : < Je le dis, et il 
« me semble que je n'ai fait cet ouvrage que pour le 
« prouver : l'esprit de modération doit être celui du 
« législateur ; le bien politique conmie le bien moral se 
« trouve toujours entre deux limites. » Ce livre aboutit 
à un très-court chapitre intitulé des idées d uniformité , 
qui a été très-peu remarqué et qui sert, autant que 
les autres chapitres plus considérables, à caractériser 



CONCLDSION DE L'ESPRIT DES LOIS. 257 

le génie politique de Montesquieu, génie ami des tra- 
ditions et de l'histoire, ami du progrès, mais ennemi 
des révolutions et des bouleversements. Montesquieu, 
dans ce morceau, combat, par quelques phrases vives 
et énergiques, la manie de tout niveler, de tout régle- 
menter de la même façon. « Lorsque les citoyens 
« suivent les lois, dit-il, qu'importe qu'ils suivent la 
« même. » 

a Les deux livres suivants, le XXX® elle XXXI% qui 
terminent VEsprit des Lois, ont pour objet des lois 
féodales chez les Francs , dans le rapport quils ont 
avec rétablissement et avec les révolutions de la mo- 
narchie française. Ces livres forment, pour ainsi dire, 
un hors-d'œuvre quant au reste de l'ouvrage. Montes- 
quieu y déploie une érudition fort peu à la mode au 
dix-huitième siècle ; c'est la partie qui a le moins ré- 
sisté à la critique... Pourtant, on y retrouve encore 
les qualités de Montesquieu, sa haute pénétration et 
sa puissance à reconstruire le passé en donnant la clef 
et le sens des institutions civiles et politiques. » 

Tel est, dans son ensemble et dans ses détails, cet 
ouvrage qui, le premier, classa les gouvernements en 
trois espèces, idéalisa le régime parlementaire, de- 
manda des réformes dans ïes pénahtés et formula le 
principe de la séparation des pouvoirs. D'ailleurs, il 
est composé avec toute la prudence d'un publiciste 
et tout l'art d'un écrivain, conçu par un puissant his- 
torien et un moraliste sagace, enfin écrit avec une 
modération de langage, une élévation de pensée et 

17 






— ^ - -• •iniifsaitl^ 'l ' 



■i-.-.L .♦•iir *- 



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m li .*: 



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XX 



Pablioation de YEsprit des Lois. — Cartons. — Interdiotion 

et critiques. 



Après que les lectures préalables , faites chez Hel- 
vétius, chez le président Hénault et ailleurs, eurent 
excité la curiosité la plus vive, Montesquieu donna, en 
septembre 1748, une édition refondue de la Grandeur 
des Romains^ dont parlèrent toutes les feuilles pério- 
diques*, et s'en alla à La Brède. 

En même temps, les deux volumes in-4** de YEsprit 
des Lois sortirent de la presse suisse ; et on demanda 
au comte d'Argenson, directeur de la librairie fran- 
çaise, la permission tacite de les introduire en France. 

La censure était une institution dont les ministres 
se servaient quelquefois pour se défendre eux-mêmes, 
mais qui avait pour but utile et élevé de protéger 
contre la liberté de la presse les principes sociaux. Il 
y en avait de deux sortes : Tune s'exerçait sur les 



1. Correspondai'ice de Grimm, elc. Édit. TourneuiL, Paris, Garnier, 
1877, tome \, p. 181. 



260 CHAPITRE XX. 

livres imprimés en France ; l'autre sur les livres qui, 
imprimés hors de France, voulaient y circuler. 

Le grand moyen des censeurs était d'obliger les au- 
teurs à mettre des cartons à leurs ouvrages. 

Les cartons sont des feuillets substitués à d'autres, 
qui contenaient des phrases, contraires au gouverne- 
ment, à la morale, à quelque chose ou à quelqu'un qui 
veut être respecté. L'esprit des écrivains s'est souvent 
affiné dans ces exigences de l'autorité, loin de s'a- 
moindrir; néanmoins les textes primitifs sont curieux 
à connaître, et on comprend la valeur vénale et Utté- 
raire qui s'attachent aux volumes qui les contiennent. 
Les plus intéressants, jusqu'ici, ont été ceux qui ont 
précédé les cartons mis au Don Juan de MoUère. 

Je viens d'en trouver de plus piquants. Ils con- 
cernent Montesquieu. Ce grand écrivain soumit tous 
ses ouvrages à la Censure et toutes ses éditions ori- 
ginales en portent la marque. 

Les quatorze cartons de Y Esprit des Lois sont si cu- 
rieux que d'Aguesseau ne voulait pas que le public les 
connut'. Voici les principaux. 

Le texte qui les a précédés a été relevé sur deux 
exemplaires. L'un, après avoir appartenu au Directeur 
de la librairie en 1748, enridiit la bibliothèque de 
l'Arsenal ; l'autre, qui est entre mes mains, a peut-être 
été la propriété du censeur chargé, avant de le laisser 

1. Voir dans les CEuvrea de Monits {uitu, (édit. Pareile, 8 vol. 
1824), une lettre 6crile à M. d'Argenson par un de ses agenU et 
attribuée à notre auteur, contre tonte Traiscmblance. 



CARTONS DE L'ESPRIT DES LOIS. 264 

mettre en vente, de porter ses ciseaux sur ce livre 
immortel. 

TEXTE CONNU TEXTE PRIMITIF 

L. n, eh. IV. — Les pouvoirs Les pouvoirs intermédiai- 

iûtermédiaires subordonnés res, subordonnés constituent 

et dépend(ins, constituent la la nature du gouvernement 

nature du gouvernement mo- monarchique, c'est-à-dire de 

narchique, c'est-à-dire de celui où un seul gouverne 

celui ou un seul gouverne par par les lois fondamentales, 

des lois fondamentales, fai Ces lois supposent nécessaire- 

dit les pouvoirs intermédiaires ment des canaux moyens par 

subordonnés et dépendans. En où coule la puissance. 
effet, dans la monarchie le 
pnnce est la source de tout pou- 
voir, politique et civil. Ces lois 
fondamentales supposent né- 
cessairement des canaux 
moyens par où coule la puis- 
sance. 

L. n, ch. V. — Le Conseil Le Conseil du monarque... 
du monarque... n'a point à un n'a point la confiance du peu- 
assez haut degré la confiance pie. 
du peuple. 

L. III, ch. m. — Il ne faut II ne faut pas beaucoup de 

pas beaucoup de probité pour probité pour établir ou pour 

qu'un gouvernement monar- soutenir un gouvernement 

chique ou un gouvernement monarchique ou un gouver- 

despotique se maintiennent nement despotique, 
ou se soutiennent. 

L. III, ch. VI. — Que si Que si dans le peuple il se 

dans le peuple il se trouve trouve quelque malheureux 

quelque malheureux honnête honnête homme, le cardinal 

homme, le cardinal de Ri- de Richelieu dans son testa- 



•262 



CHAPITRE XX. 



chclieu dans son testament ment politique (idd/i7'é? qu'un 

politique insiiiui qu'un mo- monarque doit se garder de 

narque doit se garder de s'en s'en servir. 
servir. 



L. III, ch. xr. — De quel- 
que côté que le monarque se 
tourne, il emporte et préci- 
pite la balance, et il est obéi. 
Toute* la différence est que 
dans la monarchie le prince 
a des lumières, et que les 
ministres y sont infiniment 
plus habiles et plus rompus 
aux affaires que dans l'état 
despotique. 



L. IV, ch. n. — Il permet la 
ruse, lorsqu'elle est jointe à 
l'idée de la grandeur de l'es- 
prit ou de la grandeur des 
affaires, comme dans la poli- 
tique dont les finesses ne Tof- 
fensent pas. 

L. X, ch. VIII. — Une répu- 
blique d'Italie tenait des In- 
sulaires sous son obéissance : 
mais son droit politique et 
civil à leur égard était vicieux 
On se souvient de ce traité 
dans lequel elle promet qu'on 
ne les ferait plus mourir sur 



De quelque côté que le mo- 
narque se tourne, il emporte 
toujours la balance. Il est vrai 
que les mauvais ministres 
dans la monarchie doivent 
avoir plus d'habileté; aussi 
en ont-ils d'avantage. Us ont 
plus d'affaires ; ils y sont donc 
plus rompus. Il est vrai que, 
pour s'en débarrasser, ils 
veulent quelque fois renver- 
ser les lois. Dans ce cas, ce 
gouvernement, en formant 
de pareils génies, est cet 
oiseau pui fournit la plume 
qui le tue. 

Il permet la fourberie, lors- 
qu'elle est jointe à l'idée do 
l'esprit ou de la grandeur des 
affaires, comme dans la poli- 
tique dont les ruses ne l'of- 
fensent pas. 



Les Génois tenaient la Corse 
dans la sujétion : mais il n'y 
avait rien de si corrompu que 
leur droit politique ni de si 
violent que leur droit civil. 
On se souvient de ce traité 
dans lequel le Sénat promit 
aux Corses qu'on ne les ferait 



L'ESPRIT DES LOIS INTERDIT. 263 

la conscience informée du plus mourir sur la conscience 
gouverneur. informée du gouverneur. 

EIlf^^ le chapitre vu du livre VIII se terminait par 
cet éloge de Louis XV, qui a été effacé. 

La plus belle monarchie du monde est aujourd'hui gou- 
vernée par un roi qui comppend que la plus grande force de 
son empire consiste dans l'amour de ses sujets et qui possède 
toutes les qualités propres à le mériter. 

Après toutes ces corrections, dont la dernière est 
peut-être une représaille de Montesquieu contre les 
censeurs, Y Esprit des Lois, parut à Genève dans les 
premiers * jours de novembre i748, mais il fut interdit 
en France. 

Sur quoi un contemporain^, qui écrivait ses mé- 
moires au jour le jour, dit, au mois de février : « l'au- 
teur est heureusement homme du monde, y plaît, y "a 
des amis, de sorte qu'on ne lui fera pas plus de mal 
personnellement pour ce livre-ci qu'il n'en a eu pour 
les Lettres persanes. » 

Il y a toujours eu des gens pour qui les défenses ne 
sont pas faites. La police laissa donc parvenir quelques 
exemplaires à ces privilégiés, de façon qu'ils pussent, 
non les Ure à tête reposée, mais les parcourir en se les 
passant de main en main. Leurs opinions ont été re- 
cueiUies. 

1 . Lettre du résidant de Genève au ministre des affaires étrangères, 
1 1 novembre 1748. (Archives du ministère des affaires étrangères.) 
3. D'Argenson, Mémoires^ édit. P. Janet, in- 12. Paris, t. V, 



26i CHAPITRE XX. 

Lès saloiis étaient alors, comme nous Tavons vu, la 
première puissance. Tout de suite un de ses anciens 
collègues au parlement de Normandie, auteur d'un 
très-médiocre Essai sur le droit et la morale^ assura, 
chez Madame Geoffrin, qui le laissa dire, que « V Esprit 
des Lots était un livre plat et superficiel et fait des éplu- 
chures du sien^ » « Les philosophes, riposte l'autre, 
prétendent que c'est un très-mauvais ouvrage, sans 
ordre, sans liaison, sans enchaînement d'idées, sans 
principes. C'est, disent-ils, le portefeuille d'un homme 
d'esprit et voilà tout^. » Madame du Deffand, qui excel- 
lait à mettre ses jugements en saillies , prononça que 
c'était « de l'Esprit sur les Lois', » et la société adopta 
le mot comme une appréciation et le fit circuler. 

Après les bavardages, les écrits suivirent. Le public, 
en général, incapable délire une œuvre sérieuse, aime 
qu'on la lui résume légèrement pour lui permettre 
d'en parler en conscience. Voici les principaux passa- 
ges de la parodie qu'un comédien du roi , nommé 
Bonne val*, publia avec succès pendant deux années. 

Vous avez lu VEsp^^Udcs Lois : 
Que pensez-vous de cet ouvrage? 
Ce n'est qu'un pénible assemblage 
De républiques et de rois. 

1. CEuvres de Montesquieu y édit. Laboulaye. Paris, Garnier, 1876, 
t. m, XXVI ; — Clément, Cinq années lUtérnires,ï^ans, 30 janv. 17 49. 

2. Collé, JoMrna/, février 1749. 

3. La Harpe, Lycée, \^ Montesquieu. 

4. L'£«pn/ des loij..., à MM. les éditeurs (fû Journal fi*ivétique^ 9. 
d., in-4", pièce. — Opuscules de M. F., t. III, table. 



PARODIE DE L'ESPRIT DES LOIS. 205 

Le sol est la cause première 
De nos vices, de nos vertus : 
Néron, dans un autre hémisphère, 
Aurait peut-être été Titus. 



Ainsi, sans un grand appareil, 

On peut, dans le siècle où nous sommes, 

Calculer la valeur des hommes. 

Par les seuls degrés du soleil. 

La liberté n*est qu'un vain. titre. 
Le culte un pur consentement, 
Et le climat seul est l'arbitre 
Des dieux et du gouvernement. 

La progression continua : après le vaudeville, les 
journaux. Le P. Berthier, sensible à la justice que 
\ Esprit des Lois rendait à la Société de Jésus^ en fit 
parler dans les Mémoires de Trévoux^ numéro 
d'avril! 749, d'une manière délicate. Après avoir attiré 
l'attention du lecteur sur ce livre et « applaudi de grand 
cœur au talent de l'écrivain, » le rédacteur « donna 
ses pensées sur quelques points où Montesquieu ne 
ménage pas assez la religion. » 

Tout autre fut le ton des Nouvelles Ecclésiastiques, 
Dans leurs numéros du 9 et du 16 octobre 1749, les 
jansénistes, peut-être plus irrités' de l'éloge que le 
grand politique avait fait de leurs rivaux que de ses 
erreurs de doctrine, chargèrent l'abbé de La Roche ^ 

1. Esprit (If 8 Loi.», liv. IV, ch. vi. 

2. Lettre de Montesquieu à M. de Stainville, 27 mai 1750. 

3. Barbier et Billard, Dictionnaire des ouvrages anonymes, v*" Oi- 
tlrjuc de V Esprit des Lois, 



260 CHAPITRE XX. 

de réfuter Fauteur. Il taxa Y Esprit des Lois de « livre 
scandaleux, produit de la ConstitutioD Uuigenitus. > 

Cependant le principal grief des deux critiques 
porta sur le fameux livre xiv^ où l'auteur veut prou- 
ver l'influence absolue des climats sur l'homme, sur ses 
mœurs, sur sa religion et sur la nature de son gouver- 
nement. Ce principe matérialiste a été, depuis, réfuté 
à fond par les médecins les plus compétents' ; d'ail- 
leurs. Montesquieu, avec sa manie des sciences, a émis 
Hlans quelques chapitres de son ouvrage au sujet de 
Faction des liqueurs fortes sur le sang et sur le mé- 
canisme de la transpiration cutanée , des idées et des 
théories qui sont physiquement ridicules. 

Quand les journaux eurent donné, les hvres vinrent 
à leur tour. Le premier fut écrit par un fermier géné- 
ral. Claude Dupin' composa deux volumes de Rê- 
flexions sur quelques ftarties d'un livre intihsfé de 
TEsFRrr DKs Lois. et. avant de le publier, en distribua 
huit exemplaires, dont un toml^a par hasard, bien en- 
tendu, entre les mains de Montesquieu. Celte cîtatioD 
peut en donner une idée sudisante : 

Je tuns, eu X'^us observant que si tous pT>^tendeià qui^i- 
qwflic^^ vousfery^i bien iÎl* prt^ndreuno a j^n? rv^aîe; ceîle-cî 
ne vous T ct>Dduiniit pas. Sotoi sasrv'. cinvospect. ayei la 
tttc frvMvie: ponsoi a\anl de parier, ne fror.dei pc*int, aimez 






CRITIQUES DE I/ESPRIT DES LOIS. 207 

votre patrie, faites que les autres l'aiment, respectez la reli- 
gion et ceux auxquels vous êtes soumis, et vous réussirez 
dans vos desseins. 

En 4750, Tabbé Delaporte avait publié dans un jour- 
nal * des articles contre Montesquieu ; il les réunit en un 
volume sous le titre d* Observations sur f Esprit des 
Lois ou l'Art de lire ce livre, de l'entendre et d'en pi- 
ger. Le principal reproche du critique, qui a été sou- 
vent répété après lui, est le manque d'ordre. C'est 
pourquoi il résume sous cinq chefs , la religion, la 
morale, la politique, la jurisprudence et le commerce, 
toutes les matières traitées par Montesquieu. L'opus- 
cule est médiocre, mais il fait honneur à l'urbanité, à 
la finesse et à l'esprit d'analyse d'un homme qui juge, 
à son apparition, une œuvre de cette portée. 

Il parut ensuite un pamphlet^, intitulé Y Esprit des 
Lois, qiiintessencié par une suite de lettres analy- 
tiques 175i . L'auteur, un abbé Bonnaire, traite par- 
tout Montesquieu « d'homme à chimères qui se joue 
de la raison, des mœurs et de la religion, de poHtique 
qui déraisonne, de rhéteur sophiste, de réfléchissear 
volage, de Don Quichotte et de Cupidon. » Cet ouvrage, 
écrit d'un style moitié sérieux, moitié bouffon, tou- 
jours diffus, ne convenait ni au caractère du polémiste 
religieux, ni à la gravité du sujet. 

La poursuite n'eût pas été complète si le grand 

1. Ohsrnations sur l.i Uuératiire moderne^ par M. Pahbé D. Ama- 
terdam, P. Morlier, 1750, in-12, t. lil. p(.u/m. 

2. 2 vol. in-12. Paris, 1751. 



268 CHAPITRE XX. 

chasseur du dix-huitième siècle n'y eut pas tiré quel- 
ques coups de fusil. Le mécontentement de Voltaire 
venait, et du mal que les Lettres persanes avaient dit 
des poètes et du bien que V Esprit des Lois disait du 
christianisme. Aussi, dans le petit fascicule, appelé 
Remerciement sincère à vn homme charitable, sous 
prétexte de défendre Montesquieu, Taccusa-t-il de 
manquer d'ordre, de faire des citations fausses et de 
n'avoir écrit qu'un ouvrage agréable. De plus, jaloux 
de la gloire politique de son rival, et de l'éloge qu'il 
paraissait avoir fait de la république suisse, en disant 
que « la démocratie est fondée sur la vertu, » il publia 
des Pensées sur le gouvernement. Je n'en citerai qu'un 
passage. « Dans un livre si bien intitulé de V Esprit 
sur les Lois, on prétend que les religions sont faites 
pour les climats. » Ce qui était impertinent et in- 
juste; car Montesquieu avait dit seulement^ : « Il y a 
très-souvent beaucoup d'inconvénients à transporter 
une religion d'un pays dans un autre. » 

Il existe encore une autre critique^, inconnue jus- 
qu'ici. Elle est du P. Castel : rien ne vaut mieux que 
d'en laisser rendre compte au jésuite lui-même, qu'on 
savait avoir corrigé la Grandeur des Romains et 
qu'on rendait volontiers responsable des erreurs de 
V Esprit des Lois.,, « Arriva le troisième ouvrage de 
l'auteur... Je lui écrivis pour me plaindre... ; je puis 
montrer les lettres par lesquelles il m'avoue qu'il 

1. Esprit des Lois^ livre XXIV, ch. xxv. 

2. L'/yoïriîîP wiorfl^ in-12. Toulouse, 1756. 



MONTESQUIEU ET SES CRITIQUES. 200 

s'est à dessein caché de moi dans cet ouvrage, crai- 
gnant que je m'y formalise de bien des choses... A 
peine m'eut-il donné son livre, qu'il vint de Bor- 
deaux exprès m'en demander mon sentiment. J'a- 
vouerai qu'il me craignait un peu. Il me connaissait 
exact et inflexible sur les bons principes de la religion 
et du gouvernement. Il se croyait bien sain sur le 
premier article, et effectivement, à un article près et à 
quelques manques d'expression, je ne vois pas qu'il 
attaque le dogme et l'essentiel. Mais sur le gouver- 
nement de l'Etat et celui surtout de l'Eglise, sur la 
discipline, je lui fis convenir qu'il était trop et tout 
anglican... j> 

C'est aussi vers le même temps que parurent les 
heures persanes convaincues cCimpiété, L'auteur, le 
janséniste abbé Gauthier, y traite Montesquieu de 
« âme de boue ' » et de « pourceau . » Cette réfutation 
n'est pas mal faite au point de vue théologique. 

Le chef-d'œuvre, en face de ces préjugés, de ces 
prohibitions, de ces bons mots, de ces jugements, de 
ces critiques, ne réussit pas d'abord chez nous. 

Montesquieu s'en consolait par des nouvelles fort 
agréables qui lui venaient de l'étranger ; il écrivait du 
reste dans une lettre de ce temps-là : « J'entends quel- 
que s frelons qui bourdonnent autour de moi, mais si les 
abeilles y cueillent un peu de miel, cela me suffit ^. » 



1. Pages 80 et 82. 

2. Lettre de Montesquieu à Cérali, 24 novembre 1749. 



XXI 



Ëlogea et succès de r£«pnf àtt Lois à l'Etranger et en France. 



Les citations de Montaigne viennent d'elles mêmes 
et malgré tout se placer dans cette histoire de Mon- 
tesquieu, parce que plus on étudie ces deux grands 
écrivains plus on leur trouve de ressemblance. 

L'auteur des Essais dit : c En mon climat de Gas- 
« coigne, on tient pour drôlerie de me veoir imprimé : 
« d'autant que la cognoissance qu'on prend de moy 
« s'esloigne de mon giste, j'en vaulx d'autant mieulx ; 
« j'achète les imprimeurs en Guienne ; ailleurs ils 
« m'achètent *. » Le même fait arriva à l'auteur de 
l'Esprit des Lois : son livre , critiqué en France , 
eut d'abord du succès à l'étranger. 

A Turin, un ambassadeur dit publiquement^ : 
« Voilà un livre qui opérera une révolution dans les 
« esprits en France. » Le roi de Sardaigne avait lu son 
livre et en faisait faire des extraits par son fils , le 

1. Essais, édll. Dezeimeris et Barckhausen. Bordeaux, Feret , 
1870-1874. 

2. Lettre de Montesquieu, du 7 mars 1749. Note. 



L*fîSPRIT DES LOIS A L'ÉTRANGER. 271 

duc de Savoie * ; il avait même agréé la dédicace de 
la traduction commencée par Tabbé de Guasco, et 
il avait permis au futur cardinal Gerdil * de com- 
menter Y Esprit des Lois devant la société royale de 
Turin. 

Maupertuis avait mandé à Montesquieu que le roi 
de Prusse l'étudiait, trouvant des choses où il n'était 
pas de son avis. Et Montesquieu lui avait répondu : 
t Je parierais bien que je mettrais le doigt sur ces 
choses '. » 

La réussite avait été grande aussi en Suisse. Nous 
avons vu que Y Esprit des LoiSy posant les principes 
des divers gouvernements, paraissait donner la Vertu 
comme principe de la démocratie. Cette classification 
fut vivement applaudie par les hommes qui étaient à 
la tête des cantons républicains *. 

L'effet fut plus vif encore de l'autre côté du détroit. 
Hume lui demanda la permission de donner une édi- 
tion de Y Esprit des Lois. Montesquieu lui adressa 
cette lettre peu connue : 

V 

J'étais prêt à vous faire répoûse, quand M. Lemosnier est 



1. Lettres de Montesquieu de Bordeaux à Tabbô Venuli, s. d.; — 
D'Argenson, If^moiref, juillet 1749, édit. Janet. 

2. Le 15 novembre 1750. Sclopis, Recherchçs sur V Esprit des Lois, 
in-8. Turin, 1857. 

3. Lettre de Montesquieu, 12 mars 1750. 

4. Sayoux, Dix-huitième siècle à Vétranger, Paris, Didier; — Gaul- 
lieur, Etudes sur l* Histoire littéraire de la Suisse française, in-8. Ge- 
nève, 1856. 



272 CHAPITRE XXI. 

eotré chez moi et m'a parlé de Thonneur qu'on veut Taire à 
mon livre, en Ecosse, de Ty imprimer'... 

A la lecture des deux chapitres où l'Esprit des 
Lois donnait aux Anglais un compte rendu de leur 
propre constitution si judicieux et si piquant, si vrai 
et si nouveau pour eux-mêmes, lord Chesterfield 
après l'avoir lu pour la troisième fois, écrivit à 
Guasco ' : 

Cest dommage que M. le président de Montesquieu, re- 
tenu sans doute par la crainte du ministère, n'ait pas eu le 
courage de tout dire. On sent bieo, en gros, ce qu*il pense 
sur certains sujets ; mais il ne s'exprime point assez nette- 
ment et assez fortement : on eût bien mieux su ce qu'il pen- 
sait s'il eût composé à Londres et qu'il fût né eu Angle- 
terre. 

c Les papiers publics nous apprennent qu'on déchire 
« M. de Montesquieu en France, disait ime dame 
« anglaise. Que n'a-t-il écrit ici, on lui eût érigé une 
« statue ' . » 

Enfin le succès allait venir à Montesquieu dans son 
propre pays. 

Dès 1749, un conseiller au parlement de Dijon, 
publia YEsprii de /^esprit des Lois : excellente bro- 
chure, qui se vendit à deux éditions et excita la curio- 
sité en faveur du li\Te défendu. 



1. HitI Burtoo, Life and correêpondaitcc of Hume, Loodon, 1848, 
t. h p. dOSet 4 se. 

2. Helvëtiu^ De CEsprit, Londres, 1780; — LeUR de MoDtes- 
quieu du t3 mars I7S?, Discours it, eh. IV. 

3. Lïbcaïamelle, Sniie de /a Déftmse, 



MADAME GEOFFRIN ET L'ESPRIT DES LOIS. S73 

Deux hommes fort écoutés dans leur temps, D'Aydie 
et Titon du Tillet, en firent Téloge. Montesquieu 
écrivit à Tun : 

... Je suis bien charmé de la conversation que vous avez 
eue ; je ne crains rien là où vous ôtes. M. de Fontenelle a 
toujours eu cette qualité bien excellente pour un homme tel 
que lui : il loue les autres sans peine. 

L'autre reçut cette lettre, restée inédite ' : 

..^ Puisque vous trouve?, Monsieur, que j'ai habillé la 
raison d'un bon velours à quatre poils et d'une belle couleur, 
et que je l'ai placée au milieu d'un cristal de roche solide 
et transparent ; je vous prie de placer dans votre bibliothèque 
l'exemplaire que j'aurai l'honneur de vous envoyer. 

On se rappelle que madame de Tencin se piquait d'obli- 
ger les gens de lettres et avait mille façons de le faire. 
En face de la prohibition mise sur l'ouvrage de son 
commensal, Piron eut ordre d'improviser un madri- 
gal en faveur de Montesquieu. Ensuite elle pria un 
libraire de Paris de réimprimer furtivement* Y Esprit 
des Lois, força les habitués de son salon d'y souscrire 
(la souscription était de vingt-quatre livres), et en prit 
elle-même un grand nombre d'exemplaires, qu'elle 
distribua gratuitement. Aussi les contemporains ^ 
attribuent-ils à cette dame l'honneur d'avoir donné la 
première impulsion à ce chef-d'œuvre. 

1 . Cabinet du baron Feuillet de Conches. 

2. Grimm, Diderot et Raynal, Correspondance, édit. Tourneux. 
Paris, Garnier, 1877, lo^vol., p. 2G5. 

3. Auger, Vie de Madame de Tencin; — Œuvres de Montesquieu, 
Édit.Delin, 1817, t. I, p. 7. 

48 



274 CHAPITRE XXI. 

L'antithèse est trop piquante pour être vraie. Je ne 
veux pas nier le service que madame de Tencin a rendu 
à Montesquieu. Mais on apprendra* avec plaisir que 
Lamoignon de Malesherbes avait contribué davantage 
au succès de Y Esprit des Lois. Comme on l'a vu, la 
censure s'était, en 1749, opposée à la publication 
de ce livre. Dès qu'il fut directeur de la librairie, au 
mois de décembre 1750, il s'empressa d'en faciliter 
l'introduction en France et en autorisa promptement 
la réimpression dans le royaume. 

Cependant les amis de Montesquieu insistèrent pour 
qu'il ne restât pas indifférent aux reproches d'irré- 
ligion. En les négligeant, il aurait eu l'air de les 
avoir mérités. 

Peu après, au mois d'avril, parut la Défense de F Es- 
prit des Loi5,àParis, chez Guérin, sous la rubrique de : 
Genève, chez Barillot, 17S0 ^ 

Cette brochure est divisée en trois parties. Dans la 
première, l'auteur répond aux accusations générales 
des Jansénistes ; dans la deuxième aux accusations 
particulières ; la troisième contient des réflexions sur 
la manière dont on l'avait critiqué. Les éclaircisse- 
ments, qui terminent j sont dédiés aux Jésuites. Cette 
Défense est un modèle. La grâce y est unie à la 
justesse, et la vivacité du style à la Force du raison- 
nement. On y voit l'homme d'esprit, l'honmie de 

1. Boissy d^Ânglas, Vie de Malesherbes, Paris, iD-8,TreuUel, 1819, 
t. III, p. 65 et 72. 

2. Nouvelles ecclésiastiques , 24 avril et l^^ mai 1750. 



LA DÉFENSE DE I/ESPRIT DES LOIS. 275 

génie, le politique et Fauteur , le philosophe et le 
chrétien. « Ce qui plaît dans msi Défense^ disait-iP, 
est de voir, non pas mettre les vénérables théolo- 
giens à terre, mais de les y voir couler doucement. » 
Un seul passage est regrettable : Montesquieu, 
accusé de n'avoir pas parlé du péché originel, répond 
qu' « il n'a pas fait un traité de théologie. » Le mot 
est peu digne d'un si noble publiciste. Qu'on examine 
les erreurs les plus dangereuses qui aient, dans tous 
les temps., menacé les sociétés ; toutes s'appuient sur 
cette hypothèse, que nous n'apportons en naissant 
que de bonnes inclinations. Machiavel, « ce grand 
honmie » , comme l'appelle V Esprit des Lois ^, a 
écrit sur cette question fondamentale : « Tous ceux 
qui ont traité de la poHtique ont démontré, l'histoire 
en main, que quiconque veut organiser un Etat et y 
établir des lois, doit partir de ce principe que les 
hommes sont mauvais et prêts à exercer leur mali- 
gnité naturelle chaque fois qu'ils en trouvent l'oc- 



casion ^. » 



Le succès de la Défense de rEsprit des Lois fut 
réel. II s'accrut encore par la façon maladroite et mé- 
diocre dont les jansénistes et les jésuites y répliquè- 
rent. Ils prétendaient que Montesquieu avait essayé 
de se justifier de quelques reproches sans y parvenir, 
et n'avait même pas tenté de le faire pour les autres. 

1. Lettre à madame du Deffànd, 13 septembre 1852. 

2. Livre VI, ch. v. 

3. Discours sur If s Décodes , liv, I, cli. m. 



276 CHAPITRE XXI. 

Lejugemenl de Voltaire sur eux est décisif* : t Ils 
auraient rendu plus de service à notre religion s'ils 
avaient combattu avec des raisons, mais ils ont été de 
mauvais avocats d'une bonne cause, i 

Ces articles des Nouvelles ecclésiasliqties reçurent, 
sous le titre de Suite de la Défense de /"Esprit des 
Lois, une réponse que Montesquieu estimait c faite 
par un protestant, écrivain habile et qui a infiniment 
d'esprit. • 11 se nommait La Beaumelle ; il avait vingt- 
cinq ans, de l'admiration pour le livre nouveau, de 
l'enthousiasme pour l'auteur et un véritable talent de 
polémiste. Sa brochure discuta les critiques anciennes 
et récentes, et combattit tous les adversaires, de telle 
sorte qu'on l'attribua à Montesquieu. On peut la lire 
avec agrément. 

Deux autres champions se mirent à réfuter : les 
jésuites, les jansénistes et l'abbé Delaporte. L'un, 
sous le titre A' Apologie de /'Esprit des Lois eut le 
défaut de vouloir tout défendre : il s'appelait Bou- 
langer de Rivery. L'autre, Risteau, publia une Réponse 
aux Observations. Cette réfutation, logique et solide, 
rétorque souvent l'abbé avec avantage; elle donne 

1. Volfaire-Beuchot, l. LXIII, p. 530; — Joseph de Maislre, 
Lettres^ t. II, 5^ paradoxe, dit aussi : c II n'y a pas, du moins en 
France, de plus grande répulalion que celle de Montesquieu ; mais 
c^est que, dans ce genre, il n'y eut jamais dMiomme plus heureux. 
Tout se réunit en sa faveur. Une secte puissante voulut absolument 
Tadopter et lui offrit la gloire comme un prix d'enrôlement. Les An- 
glais mêmes consen'irent à lui payer en éloges comptants son cha- 
pitre sur la Constitution d'Angleterre. Pour comble de bonheur, il fut 
mal attaqué et bien dérendu ; enQn, ce fut uno apothéose. » 



LES DÉFENSEURS DE MONTESQUIEU. 277 

peut-être plus de précision à quelques points de r^**- 
prit des Lois. L'auteur, alors négociant à Bordeaux, 
devint, depuis, directeur de la Compagnie des Indes. 
Montesquieu faisait, dît-on, grand cas de ce travail ' 
et avouait qu'il eût été embarrassé de répondre aussi 
bien à certaines objections de ses adversaires. Voici, 
du reste, une lettre inédite qu'il adressa le 19 
mai 1751 à son jeune défenseur : 

Les éloges flatteurs que vous donnez à mon livre. Mon- 
sieur, me consolent un peu des critiques qu'il a essuyées. 

Mais je ne puis penser comme vous sur le despotisme : 
un gouvernement, qui est tout à la fois l'état et le prince, 
vous paraît chimérique; je pense au contraire qu'il est très- 
réel, et je crois l'avoir peint d'après la vérité... H y aussi loin 
du despote au véritable roi que d'un démon à un ange... 

Un autre triomphe est différent. On se rappelle la 
diatribe outrecuidante de Claude Dupin ; elle ne fut pas 
publiée. Chamfort' en prit prétexte pour inventer 
Tanecdocte connue : 

M. de Montesquieu, dit-il, en eut connaissance et en fut 
au désespoir. On la fit imprimer, et elle allait paraître, lors- 
que M. de Montesquieu alla trouver madame de Pompadour, 
qui, sur sa prière, fit venir l'imprimeur et l'édition tout en- 
tière. Elle fut hachée, et on n'en sauva que cinq exem- 
plaires. 

Dupin au contraire écrit lui-même, dans une lettre 



1. Bcrnadau, mis. 

2. (JEuvres, 4 vol. in-8, 1795. 



278 CHAPITRE XXI. 

inédite datée du 10 juin 1759, que possède son des- 
cendant, le prince Galitzin. 

Quand je me relus de sang-froid, je ne fus pas content ; 
je me trouvai faible, je me reprochai des personnalités, je 
jettai mes exemplaires au feu, à l'exception de deux. 

L'auteur du Remerciement sincère et des Pensées 
sur le gouvernement^ joua un vilain rôle dans cette 
marche triomphale. Montesquieu se contenta de dire 
avec dédain et finesse : « Quant à Voltaire, il a trop 
d'esprit pour m' entendre. Tous les livres qu'il lit, il 
les fait ; après quoi, il approuve ou critique ce qu'il a 
fait*. » 

Montesquieu eut encore un succès. D'Alembert, non 
sans arrière-pensée, fit ainsi son éloge dans le Discours 
préliminaire de Y Encyclopédie : 

Un écrivain judicieux, aussi bon citoyen que grand phi- 
losophe, nous a donné, sur les principes des lois, un ouvrage 
envié par quelques Français et estimé de toute TEurope, ou- 
vrage qui sera un monument immortel du génie et de la 
vertu de son auteur et des progrès de la raison dans un siècle 
dont le milieu sera une époque mémorable de l'histoire delà 
philosophie. 

Quelques accessoires manquaient à cette apo- 
théose. Thomas raconte ce nouveau triomphe ' : « Le 
« fils de Louis XV, qui fut le père de Louis XVI, 
« avait lu l'Esprit des Lois avec la réflexion d'un 

1. Lettre de Montesquieu du 8 août 1752. 

2. Éloge de Louis, dauphin de France, in-8. Paris, 1766. 



MONTESQUIEU MIS A LA SCENE. 279 

a homme d'État. L'obscurité répandue quelquefois 
« sur cet ouvrage utile et profond lors même qu'il 
« ne paraît pas l'être, lui fit désirer d'entendre et de 
« compulser l'auteur lui-même. Déjà il était assez in- 
« struit pour l'admirer souvent et le combattre quel- 
4 quefois. Il lui proposa ses doutes ; et tel fut le suc- 
« ces de ses conférences que le Dauphin aima toujours 
« et respecta le grand homme, lors même qu'il ne 
« pensait pas comme lui. Ainsi, un roi célèbre du 
« Nord consulta Leibnitz sur la législation, et le 
« philosophe eut la gloire d'éclairer le prince. » 

Montesquieu fut mis à la scène, dans une pièce ano- 
dine en trois actes et en prose intitulée : « Les huit 
« philosophes errants^ ou Nouvelles découvertes de 
« Voltaire, de Maupertuis, de Montesguiou, du marquis 
« d'Argens, de l'abbé Prévost, de Crébillon, Marivaux 
« et le chevalier de Mainvilliers. Comédie du temps 
« présent. » Sans doute il n'y a rien en soi de très- 
honorable à être pris comme personnage de théâtre, 
mais cela prouve qu'on est à la mode, première étape 
de la renommée. 

Enfin Carlo FaucciS peintre italien, avait dessiné 
le portrait de Montesquieu pour Guasco ; mais il était 
médiocre et pouvait rester inconnu du pubUc. Un 
célèbre sculpteur en médailles, Dassier ^, occupé à 



i. Lettres familières. Note de Guasco sur la lettre de M. de Secon- 
dât, 25 mars 1765. 

2. Bernadau, Le Viographe bordelais ; — D^Alembert, Œuvres poi- 
thumes, 1805. 



280 CHAPITRE XXI. 

composer uoe suite des grands hommes du temps, 
vint exprès d'Angleterre lui demander à prendre son 
profil. Montesquieu lui dit : « M. Dassier, je n'ai jamais 
voulu laisser faire mon portrait ; Latour et plusieurs 
autres peintres m'ont persécuté pour cela pendant 
longtemps. Mais ce que je n'ai pas fait pour eux, je le 
ferai pour vous. Je sais, ajouta-t-il en souriant, qu'il y 
aurait plus d'orgueil à refuser votre proposition, qu'il 
n'y en a à l'accepter. • C'est la seule image authenti- 
que que nous ayions de notre grand publiciste. Le re- 
vers de cette médaille représente la Justice, à laquelle 
la Nature, sur un nuage, montre le Soleil d'une main, 
et de l'autre Y Esprit des Lois, en lui disant : Bine 
Jura. 

D'ailleurs un journaliste ' du temps achève de 
nous renseigner : 

VEsprit des Lois, écrit-il, a tourné la tête a tous les Fran- 
çais. On trouve également cet ouvrage dans le cabinet de 
nos savants et sur la toilette de nos dames et de nos petits- 
maîtres. Je ne sais si Tenthousiasme sera long, mais il est 
certain qu*il ne peut être poussé plus loin. 

On connaît le mot de Piron à une personne qui, vou- 
lant faire l'éloge de l'Esprit des Lois^ se perdait dans 
les hauteurs du sujet : « Madame, croyez-moi, sauvez- 
vous par le Temple de Gnide^. » 

Tous ces succès étaient grands, mais ils n'étaient 

1. Grimin et Diderot, Correspondance, édit. Tourneiix. Paris, Gar- 
nicr, 18T7,t. I,p. 26^. 

2. Laplace, Pièces iniéressantes, 1785. 



APOTHÉOSE DE MONTESQUIEU. 281 

que la contre-partie des critiques qui avaient d'abord 
assailli ï Esprit des Lois. Des deux côtés, ce n'étaient 
que personnalités sans mandat, et avocats sans res- 
ponsabilité. Des individualités autorisées allaient le 
juger. 



V 



XXII 



U Esprit des Lois devant les autorités religieuses: l'Assemblée du clergé, 

la Sorbonne et le Tribunal de Vindex. 



On sait que le clergé de France tenait, tous les cinq 
ans, des assemblées générales pour traiter les ques- 
tions intéressant la religion. Il y en eut précisément 
une en 17S0. L'évêque de Sens, Languet de Gergy, à 
qui ses ouvrages de controverse avaient acquis une 
grande considération, fut chargé par ses collègues d'y 
faire un rapport sur un livre protestant dirigé contre 
les a immunités ecclésiastiques. 9 II proposa d'exami- 
ner en même temps l'ouvrage de Montesquieu ; l'As- 
semblée s'y refusa. ^ 

Cependant la même année, le l ®' août, la Sorbonne* 
nomma des commissaires pour examiner l'Histoire 
naturelle et l'Esprit des Lois. 

Buffon a dit ' comme il en usa avec cette espèce 



t. Grimm et Diderot, Correspondance^ ubi supra, t. 1 ; — Dom De- 
vienne, Histoire de Bordeaux, in-é®, 1771. 

2, Voir Dom Devienne, Histoire de Bordeaux , in-4o, 1771; — 
Nouvelles ecclésiastiques du 23 janvier 1752. 

3. Hérault de Séclielles, Voyage à Montbard. 



PROJET DE CENSURE. 283 

de concile permanent : « Je n'ai fait aucune difficulté 
de lui donner toutes les satisfactions qu'elle a pu 
désirer... Ceux qui en agissent autrement sont des 
fous. » 

Montesquieu se montra d'abord moins accomodant; 
il écrivait dans un passage inédit d'une lettre * publiée : 
« Cette Sorbonne est la mouche du coche ; elle croit 
qu'elle remue tout. » En réalité elle avait, sur son 
livre, dressé un projet de censure, dont voici le texte ^ : 

Propositiones extractœ ex libro cui titulus, de I'Esprit des 
Lois, etc, A Genève, chez Barillot âls, i750, édit, m-i2. 

I (l.TI, p. 87). —La répudialioQ pour raison de la stérilité 
de la femme ne saurait avoir lieu que dans le cas d'une 
femme unique. 

n {ibid.). — La loi des Maldives permet de reprendre une 
femme qu'on a répudiée. La loi du Mexique défendait de se 
réunir sous peine de la vie. La loi du Mexique était plus sen- 
sée que celle des Maldives. 

ni (p. 290). — Les scolastiques s'en infatuèrent(dela phi- 
losophie d'Aristote) et prirent de ce philosophe leur doctrine 
sur le prêt à intérêt ; ils le confondirent avec l'usure et le 
condamnèrent. 

IV (p. 360). — L'argent est le signe des valeurs; celui 
qui a besoin de ce signe doit le louer... C'est bien une ac- 
tion très-bonne de prêter à un autre son argent sans inté- 
rêt ; mais on sent que ce ne peut être qu'un conseil de reli- 
gion, et non une loi civile. 

V (t. m, p. 13). — Quand la religion donne des règles, 
non pour le bien, mais pour le meilleur; non pas pour ce 

1. A madame d'Aiguillon, 3 décembre 1753. 

2. Mandements, in-4. Bibliothèque Mazarine, no 12222. B. 



284 CHAPITRE XXII. 

qui est bon, mais pour ce qui est parfait, il est coDvenable 
que ce soit des conseils et non pas des lois... Le célibat fut 
un conseil du christianisme : lorsqu'on en fit une loi pour 
un certain ordre de gens, il en fallut chaque jour de nou- 
velles pour réduire les hommes à Tobservation de celle-ci. Le 
législateur se fatigua, il fatigua la société, etc. 

VI (p. 50). — Je ne parlerai point ici des conséquences 
de la loi du célibat : on sent qu'elle pourrait devenir nui- 
sible, à proportion que le corps du clergé serait trop étendu. 

VII (p. 58). — Comme il n'y a guère que les religions into- 
lérantes qui aient un grand zèle pour s'établir ailleurs... 
Ce sera une très-bonne loi civile, lorsque l'État est satis- 
fait de la religion déjà établie, de ne point souffrir l'éta- 
blissement d'une autre. Voici donc le principe fondamen- 
tal des lois politiques en fait de religion. Quand on est 
maître de recevoir dans un État une nouvelle religion, ou de 
ne la pas recevoir, il ne faut pas l'y établir ; quand elle est 
établie, il faut la tolérer. 

Vin (p. 40). — Lorsque la religion fondée sur le climat a 
trop choqué le climat d'un autre pays, elle n'a pu s'y éta- 
blir... Il semble, humainement parlant, que ce soit le climat 
qui a prescrit des bornes à la religion chrétienne et à la re- 
ligion mahométane. 

IX (p. 36). — Quand Montézunjaj s'obstinait tant à dire que 
la religion des Espagnols était bonne pour leur pays, et celle 
du Mexique pour le sien, il ne disait pas une absurdité. 

X (p. 286). — Du temps des premiers empereurs, les 
grandes familles de Rome furent sans cesse exterminées 
par des jugements. La coutume s'introduisit de prévenir 
la condamnation par une mort volontaire. On y trouvait 
un grand avantage : on obtenait l'honneur de la sépul- 
ture, et les testaments étaient exécutés ; cela venait de ce 
qu'il n'y avait point de loi contre ceux qui se tuaient eux- 
mêmes. Mais lorsque les empereurs devinrent aussi avares 
que cruels, ils ne laissèrent plus à ceux dont ils voulaient se 
défaire, le moyen de conserver leurs biens, et ils établirent 
que ce serait un crime de s'ôter la vie par les remords d'un 
autre crime. 



RÉPONSE DE MONTESQUIEU. SSo 

XI (t. II, p. 7d-72). — La loi de la polygamie est une af- 
faire de calcul... Mais j'ai peine à croire qu'il y ait beau- 
coup de pays où la disproportion soit assez grande pour 
qu'elle exige qu'on y introduise la loi de plusieurs femmes, 
ou la loi de plusieurs maris. Cela veut dire seulement que la 
pluralité des femmes, ou même la pluralité des hommes, est 
plus conforme à la nature dans de certains pays que dans 
d'autres. 

XII (t. h% p. 44-47). — La vertu n'est point le principe 
du gouvernement monarchique... L'honneur, c'est-à-dire 
le préjugé de chaque personne et de chaque condition, 
prend la place de la vertu et la représente partout... Ainsi, 
dans les monarchies bien réglées, tout le monde sera à 
peu près bon citoyen, et on trouvera rarement quelqu'un* 
qui soit homme de bien; car, pour être homme de bien, il 
faut avoir l'intention de l'être. 

XIII (t. III, p. 10). — Non, il n'y a point eu après (Julien 
l'Apostat) de prince plus digne de gouverner les hommes. 

I. Hoec propositio... est haeretica. II— XIII, haeretica. 



Montesquieu présenta des mémoires et crut ne pou- 
voir mieux répondre au reproche d'irréligion qu'en 
produisant les témoignages qu'il a rendus à l'authen- 
ticité de la révélation. Ainsi : 

L'homme pouvait à tous les instants oublier son créateur, 
Dieu l'a rappelé à lui par les lois de la religion *. 

Je n'examinerai les diverses religions du monde que par 
rapport au bien qu'on en tire dans l'état civil, soit que je 
parle de celle qui a sa racine dans le ciel, ou bien de celles 
qui ont la leur sur la terre*. 

1. Esprit des Lois^ I. I, cb. i. 

2. Ibid., livre XXIV, ch. I. 



286 CHAPITRE XXir. 

Celui qui n'a poi ai de religion est cel animal terrible qtii 
ne sent sa liberté que lorsqu'il déchire et dévore*. 

Chose admirable I la religion chrétienne, qui ne semble 
avoir d'autre objet que la félicité de l'autre vie, fait encore 
notre bonheur dans celle-ci*. 

Bayle , après avoir insulté toutes les religions, flétrit la 
religion chrétienne ; il ose avancer que de véritables chré- 
tiens ne formeraient pas un État qui pût subsister. Pourquoi 
non? Ce seraient des citoyens infiniment éclairés sur leurs 
devoirs et qui auraient un très-grand zèle pour les remplir'. 

Les principes du christianisme, bien gravés dans le cœur, 
seraient iniiniment plus forts que ce faux honneur des 
monarchies, ces vertus humaines des républiques, et cette 
crainte servile des États despotiques *. 

Nous devons au christianisme, et dans le gouvernement 
un certain droit politique et dans la guerre un certain droit 
des gens, que la nature humaine ne saurait assez recon- 
naître*. 

i 

D'ailleurs Montesquieu convint qu'il pouvait s'être 
énoncé d'une manière équivoque et offrit de faire les 
corrections que Ton jugerait nécessaires. La faculté 
de théologie nomma son syndic Millet et un de ses 
membres, Regnault, pour travailler avec lui à réfor- 
mer son ouvrage. Du reste, comme dans les proposi- 
tions incriminées il s'en trouvait quelques-unes con- 
cernant la juridiction, qui souffraient des difficultés, 
l'auteur gascon ne manqua pas de les faire valoir avec 



1 . Esprit des Lois^ liv. XXIV, ch. il. 

2. lùtd,y liv. XXIV, ch. m. — Promissioncm habens vUœ, qux nunc 
est, et futurs (?aLu\uB ad Tim., c, 4, v. 8). 

3: Esprit des Lois, I. XXIV, ch. xxvi. 
4. /ôid.,Uv.XXlV, ch. V. 
6. Ibid,, liv. XXIV, ch. m. 



LE TRIBUNAL DE L'INDEX. 287 

habileté et promit de donner une édition corrigée 
de son livre. La Sorbonne alors suspendit sa censure. 
Enfin Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, 
intercéda en faveur de Montesquieu, qui partit pour 
Bordeaux, abandonnant au prélat et aux docteurs la 
rédaction du traité de paix. 

Mais le rédacteur janséniste des Nouvelles ecclésias- 
tiques avait dénoncé V Esprit des Lois à la Congréga- 
tion de Y Index, 

Il existe, sous ce nom, à Rome, une commission de 
théologiens, dits consulteurs, instituée par le Concile 
de Trente, nommée par le Pape et présidée par un 
cardinal. Son devoir est de dresser la liste des livres 
contraires à la foi et dont la lecture est défendue aux 
catholiques, donec corrigantur. 

Ce tribunal chargea d'examiner V Esprit des Lois un 
de ses membres, appelé monseigneur Bottari, dont la 
droiture et l'érudition étaient connues. Aussitôt le duc 
de Nivernais S qui était ambassadeur de France à Rome, 
et qui avait beaucoup vu Montesquieu chez madame 
de Rochefort àParis, s'émut et chercha à. empêcher que 
l'ouvrage de son compatriote et ami fut condamné. 

Son premier soin fut de mettre dans ses intérêts un 
des membres les plus éclairés et les plus savants du 
sacré collège, le cardinal Passionei '\ qui était en géné- 
ral prévenu contre les ordres religieux. Avec cette re - 



1. Lettre de Montesquieu du 8 octobre 1750. 

2. Cabinet de M. le comte Sclopis. 



288 CHAPITRE XXH. 

commandation, il pria Bottari' de lui communiquer son 
rapport et même de l'envoyer à l'auteur, afin de le 
mettre à même d'y répondre. C'était à la fin de 
mars 17S0. 

Le 2 juin suivant, Montesquieu adressa de Paris au 
cardinal Passionei, sans doute pour être communi- 
quées à Bottari et surtout au Pape, les deux pièces 
inédites suivantes, qui appartiennent à un savant ma- 
gistrat, conseiller à la cour de Bologne, M. Sozzi : 

Monseigneur, 

Ceux qui m*ont aUaqué m'ont fait le plus grand honneur 
que je puisse recevoir, puisqu'ils m'ont attiré la protection 
de Voire Éminence : de sorte que je ne sais si leur inimitié 
est pour moi un trait de la bonne ou de la mauvaise fortune. 
La réputation de Votre Éminence dans le monde chrétien, 
celle qu'elle a dans le monde littéraire, me font regarder ses 
bontés comme la récompense de mes travaux. Et il est bien 
glorieux pour moi d'avoir obtenu la protection de celui dont 
j'avais tant l'ambition d'obtenir l'estime. Son Excellence 
M. le duc de Nivernais m'a dit, Monseigneur, tout ce que je 
vous devais, et je me sufs senti flatté en lisant sa lettre. 

J'ai l'honneur de lui envoyer quelques réflexions que j'ai 
faites sur celles de monseigneur Bottari ; et Votre Éminence 
verra que, s'il a trouvé quelquefois des termes qui n'expri- 
maient pas assez ou qui exprimaient trop, ou des endroits qui 
n'étaient pas assez développés, je suis cependant presque tou- 
jours d'accord avec cet illustre prélat sur le fond des choses. 
Et telle est la disposition démon esprit et de mon cœur, qu'en 
me remettant toujours entièrement à vous et à lui, je respec- 
terai toujours de si grandes lumières. Et si je désire que Ton 
soit content de moi dans les autres pays, ce désir est infini- 

1 . Cabinet de M. le comte Sclopis. 



EXPLICATIONS DE MONTESQUIEU. 28îi 

ment plus ardent à l'égard de Rome, par la raison qu'il 
n'arrive point que l'on veuille oirenser ce que Ton aime. 

Je supplie Votre Ëminence de m*accorder la continuation 
de ses bontés, et, parmi tant de personnes qui en connaissent 
le prix, je puis dire que je tiens un rang distingué. 

J'ai l'honneur d'être, avec un respect plein de la plus 
parfaite admiration, Monseigneur, Votre très-humblect très- 
obéissant serviteur, 

Montesquieu. 

A cette lettre était jointe la note ci-dessous. 

L'auteur du livre intitulé YEsprit des Lois a fait cet ou- 
vrage dans la seule vue d'exposer quelques idées purement 
politiques sur les différentes lois des gouvernements anciens 
et présents. 

Le public paraît avoir applaudi à ce projet digne d^un 
bon citoyen, dont le but était l'utilité publique ; et il y a déjà 
eu vingt-deux éditions de ce livre. 

Cependant quelques personnes, donnant des sens détour- 
nés et forcés à quelques-unes de ses expressions, ont pré- 
tendu y trouver des principes dangereux sur la religion. 

Cette matière est au-dessus des lumières de l'auteur, qui 
n'a ni dû ni prétendu la traiter. Il a travaillé à un ouvrage i 
où il se justifie pleinement de ces imputations, et montre 
qu'elles viennent de ce qu'on n'a pas entendu sa pensée, ou 
qu'on a donné à ses paroles un sens tout autre que le na- 
ture. Cependant, quoiqu'il ait lieu d'espérer que cet ouvrage, 
qui doit avoir paru à Paris depuis quelques jours, dissipera 
jusqu'aux moindres nuages qu'on voudrait élever sur ses 
sentiments; comme il veut éviter même de scandaliser les 
simples, il supprimera et expliquera, dans une nouvelle édi- 
tion qu'il ne tardera pas à donner, les endroits qu'on s'est 
efforcé de rendre suspects par une interprétation sinistre. 

Dans ces circonstances, il se flatte que si la congrégation 



1 . La Défense de VEtprit des Lois. 

49 



290 CHAPITRE XXII. 

de Vindex voulait faire examiner son livre, elJe attendrait au 
moins, pour porter un jugement, qu'elle eût vu les réponses 
de l'auteur et la nouvelle édition, et qu'elle daignerait faire 
attention qu'il ne s'agit point d'un ouvrage de doctrine et de 
théologie, mais d'un traité de politique dont la matière est 
absolument étrangère aux matières de doctrine et de dogme. 

L'auteur, digne de considération par sa naissance et par 
la charge de président à mortier dont il est décoré, a mérité 
en Italie et à Rome, lorsqu'il y est venu, l'estime et l'amitié 
de tous ceux qui l'ont conou. 11 semble digue, par là, qu'on 
ait quelques égards pour lui et qu'on soit moins prompt à 
flétrir son livre et à condamner les sentiments qui ont tou- 
jours été et seront toujours ceux de la plus saine et de la plus 
pure doctrine, et exempts de tout soupçon à cet égard. 

Au reste, comme on l'a déjà dit, la réponse qu'il y a faîte 
dissipera toutes les objections qui se sont élevées contre le 
livre ; et l'édition à laquelle il travaille préviendra toutes 
celles qu'on pourrait faire à l'avenir. 

Les postes allaient alors lentement. Les réponses de 
Montesquieu, envoyées de Paris le 2 juin 1750, n'é- 
taient pas encore arrivées à Rome le 28 août. 

Ce jour-là, le secrétaire de Y Index vint prévenir 
qu'il ne pouvait plus différer de mettre Y Esprit des 
Lois à Tordre du jour de la première séance. 

Le cardinal Passionei écrivit à Bottari immédiate- 
ment : 

J'ose espérer que vous aurez demain ces papiers, qui 
vous sont indispensables, puisque vous devez faire, lundi 
prochain, votre rapport à la Congrégation. En effet, vous au- 
rez besoin de les étudier, pour pouvoir lui exposer ce qu'ils 
contiennent et pour vous rendre compte si elle se conten- 
tera des explications du président. 

Vous savez , du restfe, qu'il se déclare prêt à changer et à 



RAPPORT SUR L ESPRIT DES LOIS. 2i?l 

corriger, dans son Jivre, !out ce qu'elle ne saurait approuver. 
' A mon avis, c'est un acte de justice d'entendre un au- 
teur, avant de le juger sur quelques idées particulières...* 

La séance venue, dans les premiers jours de septem- 
bre, le prélat Bottari, au lieu de déposer son rapport, 
obtint à la majorité des voix de l'ajourner, sans doute 
sur la promesse donnée par l'auteur de faire une nou- 
velle édition. Mais le père Concina, dominicain, théolo- 
gien ordinaire du pape, « lut un passage d'un de ses 
livres, quicontenait une sortie véhémente contre rJS5- 
prit des Lois et notamment contre le chapitre où l'au- 
teur dit que l'Inquisition n'est qu'une affaire de police, 
dans quelques pays ; qui diffère selon les pays ; qui 
peut avoir de la modération dans les uns et dans les 
autres de l'excès^.» 

Montesquieu, informé, pensa de suite à répondre 
au P. Concina, mais des conseils l'en détournèrent. 

11 écrivit, le 8 octobre 1730, au duc de Nivernais : 

Sur la nouvelle qui me vint que quelques gens aviiicnt 
dénoncé mon livre à la Congrégation de Vhvkx^ je pensai 
que, quand cctlc Congrégation connaîtrait le sens dans lequel 
j'ai dit les choses qu'on me reproche... on me laisserait en 
repos à Rome; et que moi, de mon côté, dans les choses que 
je ferais, je cliangerais les expressions qui ont pu faire quel- 
que peine aux gens simples, ce qui est une chose à laquelle 
je suis naturellement porté... Votre Excellence remarquera 
que si mes premières éditions contenaient quelques hérésies, 

1. Cabinet de M. le comte Sclopii*. 

2. Montesquieu, IcUres du 8 octobre 1750 et 8 avril 1752, avec 
les notes jointes de Guasco. 



292 CHAPITRE XXII. 

j'avoue que des explications dans une édition suivante ne 
devraient pas empêcher la condamnation des premières;* 
mais ici ce n'est point du tout le cas : il est question de 
quelques termes qui, dans certains pays, ne paraissent pas 
assez modérés, ou que des gens simples regardent conune 
équivoques. Dans ce cas, je disque des modifications ou des 
éclaircissements dans une édition suivante et dans une apo- 
logie, déjà faite, suffisent... 

Cependant la Défense de FEsprit des Lois avait paru 
au mois d'avril 1750*. La Congrégation eût en dé- 
cembre une nouvelle séance qui devait être décisive. 
La minorité disait que l'assemblée du clergé de 
France avait refusé de condamner le livre de Mon- 
tesquieu, que la Sorbonne allait l'absoudre et que 
l'auteur adhérait aux objections. La majorité deman- 
dait la censure de la première édition et de la traduc- 
tion italienne faite à Naples. Par bonheur, le cardinal 
Quirini, préfet de la Congrégation et le plus important 
des prélats romains, dit qu'il avait été satisfait de la 
Défense de I'Esprit des Lois. Et sur les instances du 
duc de Nivernais, Benoit XIV défendit à la Congréga- 
tion de statuer. 

Le souverain pontife était de l'école de saint Vincent 
de Lérins : In certis veritas, in dubiis liber tas ^ in 
omnibus caritas. Il confirma la bulle Unigenitus, et 
il accepta de Voltaire la dédicace de Mahomet. Son 
mot le plus fréquent était : « Sachez que le pape n'a 
la main libre que pour les bénédictions. » Même il 

4. Les Nouvelles ecclésiastiques des 24 avril et P' mai 1750. 



LE PAPE ET L'ESPRIT DES LOIS. 293 

venait d'écrire, le 28 septembre 1748, àTantiquaire 
Muratori * : 

L'inquisiteur d'Espagne a interdit les ouvrages de feu le 
cardinal Noris. Je lui ai dit qu'on ne devait pas censurer les 
livres d'un grand homme, quoiqu'il s'y trouve des choses 
répréhensibles et qui mériteraient d'être relevées dans un 
auteur vulgaire. Pour me faire mieux comprendre, je lui ai 
rappelé qu'on n'avait mis à ïlndex ni les Bollandistes, ni 
Tillemont, ni Bossuel, ni vous... 

Au mois d'avril 17S1, monseigneur Bottari, pour 
quelque motif qui échappe encore, fut remplacé par 
monseigneur Aimaldi, secrétaire des lettres latines et 
homme véritablement instruit, sur le compte duquel 
l'ambassadeur * écrivit à Montesquieu : 

Je sais même qu'il est admirateur de votre ouvrage, et je 
le lui ai entendu dire publiquement dans le temps où il ne 
pensait pas être chargé de le rapporter. Outre cela, il est 
mon ami. Cependant il ne faut pas espérer que son jugement 
soit favorable, parce que la crainte de passer pour tolérant 
aura sur lui plus de force que sa propre opinion; mais il m'a 
promis qu'il procéderait avec beaucoup de circonspection, 
par où nous gagnerons encore du temps, et c'est tout ce que 
je puis. 

Qu'allait-il résulter de ce procès intenté à Montes- 
quieu ? On se rappelle peut-être ce qui était arrivé en 
1580, dans un cas pareil, à son plus illustre compa- 



1. Àrchivio Muratorinno. Modèno, 1872. 

2. Duc de Nivernais. Œuvres posthumes, 2 vol. in-8, 1807. 



29* CHAPITRE XXII. 

triole et devancier. Voici du moins ce que Montaigne ^ 
nous raconte dans son curieux Voijagc en Itnlie : 

Ce jour, au soir, ni 3 furent rendus mes Essais, chàliés 
selon Topinion des docteurs moines. Le maître du sacré pa- 
lais se contcnloit tant des excuses que je faisois sur chaque 
article d^animadversion que lui avoit laissée un frater fran- 
çois, qu'il remit à ma conscience de rhabiller ce que je ver- 
rois estre de mauvais gousl... (En partant) ils me prièrent de 
n'avoir aucun égard à la censure de mon livre, en laquelle 
d'autres François les avoient avertis qu'il y avoit plusieurs 
sottises; ajoutant qu'ils remettoient à moi-même de retran- 
cher en mon livre, quand je le voudrois réimprimer, ce que 
j'y trouverois de trop licencieux et, entre autres choses, les 
mots de fortune. 

L'affaire de Montesquieu eut une suite bien diffé- 
rente. Monseigneur Aimaldi, nommé au mois d'avril 
M^i, mit presque une année avant de déposer son 
rapport. Attendait-il des éclaircissements qui n'arri- 
vèrent pas ou qui parurent insufilsants ? Il y eut une 
nouvelle édition du chef-d'œuvre, mais elle ne conte- 
nait pas de corrections sérieuses. 

Alors la Congrégation rendit un décret de censure, 
daté du 2 mars 17S2 ^, contre les deux ouvrages in- 
titulés : l'un « de Y Esprit des Loix, ou du Rapport que 
« les loix doivent avoir avec la constitution de chaque 
a gouvernement, les mœurs, le climat, la religion, h 
a commerce, etc. ; » et l'autre « Spiriti délie Leggi, 



1. Monlui'jnu, Vu/nye ni linlii', 

2. Index lil»ruruin poliiliitoriim, Meclilinix, Hanicq. 1.S33, in-l;\ 



I/ESPRIT DES LOIS CONDAMNE. 295 

a tradotto del francese in toscano, con alcune note dei 
« traduttori. » C'étaient la première é^tiondeï Esprit 
des [jois et sa traduction en italien, avant les correc- 
tions de l'auteur. 

Du reste les canonistes sont formels et imanimes : il 
n'y a aucun déshonneur à avoir im livre condamné 
par la congrégation de Y Index. Seulement l'écrivain 
frappé doit accepter de cœur et d'esprit cette censure, 
comme on accueille un blâme de la part d'une per- 
sonne autorisée et plus éclairée que soi. 

Les Encyclopédistes riaient de ce tribimal et fai- 
saient trophée d'obtenir ses arrêts, dépourvus de sanc- 
tion pénale. 

La conduite de Montesquieu pendant ce procès avait 
été pleine de déférence et de soumission envers 
l'Église. En échange le décret de V Index fut, pour 
ainsi dire, gardé secret, à ce point même qu'aucun de 
ses contemporains n'en parle, et que l'homme ' qui 
connaissait le mieux le dix-huitième siècle en niait 
encore l'existence en 1 857 . 

Depuis cetle sentence jusqu'à la mort de Montes- 
quieu, qui n'eut lieu que trois ans après, il ne parut 
plus à! Esprit des Lois. A qui la faute ? aux libraires, 
au public, aux événements ou à l'auteur ? 

Cependant les veilles que lui avaient coûtées son 
ouvrage ; la correspondance qu'exigeaient de lui ses 
admirateurs, ses critiques et ses juges, les soupers et 

1. Sainte-Beuve, Le duc de Nivernais; Causeries du lundi, t. XIII. 



296 CHAPITRE XXII. 

la GOQversalioQ, l'avaient beaucoup fatigué. La perte 
presque complète de la vue l'avait aussi très-vieilli, 
quoiqu'il dit gaiement : x> Je sais être aveugle '..i II 
éprouvait le besoin de se fixer définitivement à la 
campagne. 

1. Memotrs of lord Chesterfield, section it, 1 7 i 1. 



XXIII 



Pèlerinages des étrangers à La Brède. — Education de Latapie. — Retour 
de Montesquieu à Paris: La Beaumelle tiré de la Bastille; Piron; 
madame de Pompadour ; Buffon. — Eloge de Montesquieu par Suard ; 
dernières paroles de Montesquieu à ses disciples. ^ 



Peu à peu les critiques contre Montesquieu s'apai- 
sèrent en France et à l'étranger. On vit bien encore 
quelques écrivains, tels que Holberg, Cataneo, Pec- 
quet et Forbonnais, s'occuper de YEsprit des LoiSy 
mais c'était moins pour le critiquer que pour le vulga- 
riser. 

Après le succès de l'ouvrage, il y eut celui de l'au- 
teur. Ce furent les poètes qui, bien entendu, se mirent 
d'abord à lui adresser leurs hommages dans le Mer^ 
cure de France^ ou directement. Montesquieu, grâce 
au goût des salons du temps et peut-être par rivalité 
contre Voltaire, était un peu atteint de métromanie, 
si j'en juge par quelques pièces heureusement inédites. 
Il a dû, selon la mode du temps, répondre à ses en- 
thousiastes en vers qui n'ajouteraient certainement 
rien à sa gloire si on les publiait. 

1. Voir, année 17i4, une épltredc Desforges Maillard. 



20S CHAPITRE XXII I. 

De jeunes publieistes lui écrivirent pour lui propo- 
ser leurs doutes, mêlés d'éloges. Dreux du Radier, 
avocat distingué, lui envoya une dissertation où il 
combattait une de ses opinions; Montesquieu, le 
4 avril 1751, l'en remercia avec sympathie. On 
'connaît deux lettres fort intéressantes qu'il répondit à 
un curieux écrivain, nommé Grosley. Celle qui est 
inédite contient ces mots : 

Je serais ravi que, dans la recherche de la vérité, nous 
nous confirmioDs et nous nous convainquions Tun l'autre. 
Quelques observations, que vous me files Thonneur de m*en- 
voyer, lorsque mon^ livre parut, me firent juger que nous 
devions beaucoup espérer de vos connaissances et de vos 
lumières sur le droit français. 

La correspondance ne suffit bientôt plus à ses admi- 
rateurs. Partout il s'organisa des pèlerinages pour 
venir le voir à La Brède. 

Nul homme à laleiit ou sans talent, dit un enthousiaste 
français', ne fut jamais plus simple que Montesquieu dans 
son ton et dans ses manières : il Tétait dans les salons de 
Paris autant que dans ses domaines de La Brède, où parmi 
les pelouses, les fontaines et les forêts dessinées à l'anglaise, 
il courait, du matin au soir, un bonnet de coton blanc sur la 
tête, un long échalas de vigne sur Tépaule, et où ceux qui 
venaient lui présenter les hommages de l'Europe, lui deman- 
dèrent plus d'une fois, en le tutoyant comme un vigneron, 
si c'était là le château de Montesquieu. 



1. Garai, Vémoîres sur le ilix-linUièine siècle, 3* ëdit. Paris, Belin, 
1821, p. 102 et 103. 



Pi'ILERKNAGKS A LA BREDE. 2f»0 

Un naturaliste genevois, Trembley*, qu'il avait 
connu en Angleterre, écrivait à leur ami commun, 
Bonnet, après avoir passé quelques jours à La Brède, 
dans l'automne de 1752 : 

Je ne puis vous exprimer les délices que j'ai goûtés pen- 
dant ce séjour. Que de belles, que d'agréables choses j'ai en- 
tendues! Que penserez-vous de conversations qui commen- 
çaient à une heure après-midi et qui ne finissaient qu'à onze 
heures du soir? Tantôt vous auriez entendu traiter les sujets 
les plus élevés, et tantôt vous auriez entendu rire de grand 
cœur à l'occasion de quelque conte exquis... J'ai beaucoup 
parlé agriculture avec M. de Montesquieu. Dans une conver- 
sation que nous avions eue sur ce sujet, il s'écria : 

forluDatoâ nimium sua si bjna norint 
Agricolas ! 

Il ajouta ensuite : « J'ai souvent pensé à mettre ces pa- 
« rôles au frontispice de ma maison. » 

Deux inconnus, dont un^ futur membre de la 
chambre des Lords, vinrent exprès d'Angleterre pour 
le voir et lui écrivirent pour avoir une audience de 
lui : 

Sa réponse, nous dit l'un d'eux, ne se fit pas longtemps 
attendre. Elle était charmante et favorable. Le premier ren- 
dez -vous d'une maîtresse ne nous aurait pas tenus plus 
éveillés toute la nuit que ne le fit cette flatteuse invitation ; 
et, le lendemain matin, nous nous mimes en route de si 
bonne heure, que nous arrivâmes à sa campagne avant qu'il . 

1. S.-iyoiix, Le Dix-huitième siècle ù rélrmifier. Pari-», Didier. 

2. Fp. Hardy, Memoirs oj Ciuirlvmont, 2 vol. In- 8, Duldin, 1812. 



300 CHAPITRE XXIII. 

fût levé. Le domestique nous fit entrer dans la bibliothèque, 
où le premier objet qui s'offrit à notre curiosité fut un livre 
ouvert sur une table à laquelle il s'était probablement assis le 
soir précédent : la lampe éteinte était encore à côté. Impa- 
tients de connaître les lectures de nuit de ce grand philo- 
sophe, nous allâmes aussitôt au volume : c'étaient les Élégies 
d'Ovide, ouvertes à l'une des pages les plus galantes . Nous 
n'étions pas revenus de notre surprise ; elle augmenta encore 
lorsque nous vîmes entrer le président, dont l'aspect et les 
manières étaient tout à fait opposés à l'idée que nous nous 
étions faite de lui : au lieu d'un grave et austère philosophe, 
dont la présence aurait pu intimider des jeunes gens comme 
nous étions, la personne qui s'adressait à nous était un Fran- 
çais gai, poli, plein de vivacité, qui, après mille agréables 
compliments et mille remerciements pour l'honneur que nous 
lui faisions, nous demanda si nous ne voulions pas déjeûner; 
et, comme nous nous excusions, car nous avions déjà mangé 
enroute : « Venez promener, nous dit-il, il fait une bellejour- 
« née ; je désire vous montrer comme j'ai tâché de pratiquer 
« ici le goût de votre pays et d'arranger mon habitation à 
« l'anglaise. » Nous le suivîmes. Bientôt à la lisière d'un beau 
bois coupé en allées, clos de palissades, et dont l'entrée était 
fermée d'une barrière mobile d'environ trois pieds de haut, at- 
tachée avec un cadenas : « Allons, s'écria-t-il après avoir cher- 
« ché dans sa poche, ce n'est pas la peine d'attendre la clef; 
« vous pouvez, j'en suis sûr, sauter aussi bien que moi, et 
« ce n'est pas cette barrière qui me gène. >> Ainsi disant, il 
courut à la barrière et sauta par-dessus le plus lestement du 
monde. Mais il avait remarqué notre embarras en l'abordant 
(car nous étions fort émus) ; il s'appliqua, à force de bien- 
veillance, à nous mettre à notre aise. Peu à peu, son âge et 
son génie disparurent, si bien que la conversation devint 
aussi libre et aussi facile que si nous eussions été ses égaux 
de toutes façons. On parla arts et sciences. Il nous ques- 
tionna sur nos voyages, et comme j'avais visité l'Orient, il 
s'adressa surtout à moi, s'intéressaut aux moindres détails 
des pays que j'avais parcourus. J'ai pu le constater plus 
d'une fois, il regrettait de n'avoir pas vu ces contrées... Tout 



NAISSANCE DE LATAPIE. 301 

en causant, nous nous promeuions. Après avoir fait le 
tour de son domaine, arrangé en effet à l'anglaise, nous 
revînmes et nous fûmes reçus par madame la baronne et sa 
fille. Ce furent elles qui, avec le secrétaire du président, 
formèrent la société. Le repas fut simple et abondant. Après 
dîner, Montesquieu insista pour nous faire rester et ne nous 
laissa partir qu'au bout de trois jours, pendant lesquels sa 
conversation fut aussi amusante qu'instructive. Alors son 
secrétaire, qui était Irlandais, nousreconduîsit à Bordeaux... 



Il paraissait donc décidé à ne plus retourner à Paris, 
à cause de ses fatigues. Un autre motif peut-être le 
décidait à demeurer à La Brède. La femme de son ar- 
penteur feudiste, Latapie, était allée accoucher en 
1739 à Bordeaux*. Les mauvaises langues disaient 
que Montesquieu avait voulu suivre la première édu- 
cation du nouveau-né, qui était ardent et d'une saga- 
cité peu commune, et sur lequel il avait des vues par- 
ticulières. Le voisinage du grand homme et sa 
bienveillance portèrent l'enfant au travail. Admis près 
de lui, l'accompagnant dans ses promenades, l'aidant 
quelquefois dans ses recherches, écrivant sous sa 
dictée, prêtant à ses moindres paroles une oreille tou- 
jours attentive, il se livra à l'étude des langues 
anciennes, de l'histoire et des sciences exactes avec 
succès. Mes renseignements ne s'opposent pas à ce 
que Montesquieu ait eu des bâtards, mais aucun des 
ouvrages du fils Latapie, qui roulent tous sur la bo- 
tanique, ne porte la marque d'une telle parenté*. 

]. Bernadau, mat,; — Académie de Bordeaux, Actes, 1824. 



302 CIIAPITRK XXIil. 

Cependant des dettes de reconnaissance à acquitter 
le ramenèrent à Paris. 

On se ra[^Ile qu'un jeune Français', professeur de 
l'Université de Danemark, avait des premiers, en 1749, 
fait connaître, et ensuite, en liai, défendu I'^jt/tti/ 
des Lois. DqMiis, LaBeaumelle avait publié deux nou- 
veaux ouvrages : Fun, intitulé Mes Pensées^ qui a 
mérité un moment d'être attribué à Montesquieu, con- 
tenait quelques traits contre les hommes de lettres trop 
pensionnés ; l'autre était une nouvelle édition du Siècle 
de Louis XIV, où il avait relevé de nombreuses er- 
reurs. Voltaire, deux fois piqué, parce qu'on l'atta- 
quait dans ses intérêts pécuniaires et dans sa science 
historique, dénonça son adversaire au roi de Prusse, 
comme un homme dangereux, et au gouvernement 
français comme un pamphlétaire qui avait offensé la 
maison d'Orléans. La Beaumelle fut arrêté et mis à 
la Bastille le 24 avril 1733. 

A la nouvelle de ce qui arrivait à son jeune défen- 
seur, sur la demande de son rival, Montesquieu revint 
aussitôt de La Brède pour solliciter la mise en Uberté 
de La Beaumelle, qu'il obtint le 12 octobre suivant. 11 
y a sur ce sujet une lettre inédite^ de lui, adressée 
à La Condamine le 15 mars 1734 : 

Je vous remercie des soins que yo;is vous êtes donnes 
pour La Beaumelle ; et comme il peut avoir besoin d'argent, 

1. AngliTicl de La Bcaanielle, Vie de Uattpertu's, l*aris, 185?. 
in-lî; — Nicolas, Vie de La Beavmelle, raris, 1^?, in-S ; — '« 
Sprct'tirice danoise^ recueil hebdomadaire. 

2. CaliiDet d*l^licnne Charav.iT. 



PIRON, CANDIDAT A I/ACADÉMIE. 303 

la Basliiie u'en fournissant pas, je vous prie de disposer de 



moi... 



Un second trait de bienfaisance signala son séjour 
à Paris. L'Académie française l'avait en 17S3 nommé 
directeur, pour trois mois, selon l'usage. Dans l'inter- 
valle, un de ses collègues mourut. Deux hommes de 
lettres briguèrent sa place ; c'étaient Buffon et Piron, le 
dernier avec plus de chances. Au jour de l'élection, le 
roi manda qu'il n'agréerait point le poëte de Y Ode à 
Priape. Le pseudo-traducteur du Temple de Gnide 
aimait beaucoup cet homme d'esprit, qui était comme 
lui, presque aveugle, comme lui auteur d'un Lysi- 
maque (Callisihkne) , comme lui né en 1689, et qui 
avait composé un madrigal en faveur de V Esprit des 
Lois. Il adressa immédiatement une lettre* pleine de 
cœur et d'esprit à madame de Pompadour, qui fut 
touchée ; et Louis XV accorda sur sa cassette une 
pension d'académicien au candidat évincé. Malheureu- 
sement, l'histoire ne finit pas là : Buffon^, élu à la 
séance suivante, ne pardonna pas au protecteur de 
son adversaire. Il dit dans son discours de réception, 
qui était.sur le style : « le grand nombre de divisions, 
« l:?n de rendre un ouvrage plus sohde, en détruit 
« l'aosemblage ; le livre paraît plus clair aux yeux, 
« maÎ3 le dessein de l'auteur paraît obscur. » Et il 
écrivit en note qu'il avait visé V Esprit des Lois. 

1. Éloge historique de Montesquieu, ivfra; — Yvét^m^ Année Utté-' 
raire.lTlO, t. HI et IV. 

2. Grimmet Diderot, Correspondance, èdli M. Tourncux. Garnier, 



3r4 CHAPITRE XTIII. 

Montesquieu fut plus heureux dans une autre élec- 
tion. La mort de Févèque de Vence. le P. Surinan, 
laissa vacant un fauteuil à l'Académie. On vit se 
mettre sur les rangs l'évèque de Troyes, Poncet de la 
Rivière, Tabbé Trublet, l'abbé de Boismont et d'Alem- 
bert. Je me suis souvent demandé pourquoi ce sont 
d'ordinaire les dames qui donnent les chances à ce 
concours, où elles ne peuvent prendre part? La mar- 
quise de Lambert avait été autrefois grande électrice ; 
aujourd'hui ce sont Mesdames ***. 

Voici la chronique d'alors'. La duchesse de Chaulnes 
s'intéressait à Boismont; mais mesdames d'Aiguillon 
et du Deffand soUicitaient avec la plus grande vivacité 
pour d'Alembert. Montesquieu, qui avait été très-louc 
dans la préface de V Encyclopédie, conmie on s'en 
souvient, répondit, le 12 septembre 1754, à la Sévi- 
gné du dix-huitième siècle : c J'ai plus d'envie que lui 
et autant d'envie que vous, de le voir de l'Académie ; 
car je suis le chevalier de l'ordre du mérite. > Et 
d'Alembert fut reçu le 19 décembre 1734. 

Du reste partout son plaisir le plus vif était d'aider 
le talent. On se rappelle comment il en usa avec Sully. 
Tantôt un praticien de Nérac, à sa sollicitation, se 
rendait à Paris et devenait médecin du roi; tantôt par 



1877 ; — PiroD, Œuvres , édit. Rigolcy de Juvigny ; — NadauU de 
Baffon, Corretpondance inédite, Paris, Hachette. Notes; — De Laynes, 
Mémoire*, 1863. 

1. Madame du Deffand, Correspondance^ ëdit. de Lescure, 2 toI. 
Pion, Paris, 1867. 



MONTESQUIEU ET SES PROTEGES. 305 

ses encouragements, Romas avait la gloire, avant 
Francklin, de découvrir le paratonnerre. Voici des 
lettres* inédites qui feront connaître quelques-uns de 
ses protégés et Tappui qu'il leur accordait. Il écrivait 
à son ami Barbot ' : 

J'ai eu, il y a quelques jours, mon cher Président, uii 
entretien avec M. Roux, médecin très-estimable, qui m*a 
donné en communication un mémoire sur les dangers de la 
petite vérole. Cet homme mérite secours et protection. Je lui 
ai conseillé de quitter la province, où rarement on appré- 
cie le vrai mérite ; et je lui ai promis des lettres de recom- 
mandation pour quelques amis de Paris. Rapprochez-vous de 
cet homme ; il est de la bonne espèce et mérile d'être 
connu. 

Il écrivait'^ àTabbé Leblanc, le 13 septembre 1753 : 

Je reçois, Monsieur, avec bien de la reconnaissance, et 
votre lettre et votre traduction de M. Hume, que j'ai lues avec 
beaucoup de plaisir; et l'auteur ne pourra pas vous accuser 
d'avoir aiîaibli son original : chose que les auteurs font quel- 
quefois, parce qu'ils estiment trop leur original. 

Le 13 juillet 1733, Hume, Tauteur anglais, recevait 
cette lettre...'. 

M. de Jaucourt, qui a formé le dessein de traduire Tou- 
vrage de M. Wallace, me dit hier qu'il traduirait aussi le 
vôtre, sur le nombre des peuples chez les anciennes nations. 
Le public, qui admirera les deux ouvrages, n'admirera pas 

f. Oernadaa, mss, ' 

2. Revue rétrospective, 

3. Hill. BartOD, Life and Corre^pmdunce of Bume.Loudon^ 1848» 
t. I, p. 305 et 456. 

%0 



3sm CHAPITRE XXIII. 

Hiqius deux amis qui font céder d^une manière si noble les 
petits intérêts de l'esprit aux intérêts de Tamitié. 

■ On cannait de Montesquieu avec un médecin des 
environs de Nérac, une correspondance ^ qui est pleine 
de coquetterie. Tantôt il lui dit : 

'Il parait q^ue vous n'avez pas besoin d'être soutenu par 
votre sujet, puisque vous me louez. J'ai lu avec bien du 
plaisir votre lettre, et je me rappelle avec non moins dô 
plaisir l'homme d'esprit qui l'a écrite. 

Continuez, lui dit-il plus loin, de cultiver les Muses; 
elles demandent la jeunesse, ainsi que les Grâces. Jouissez 
longtemps des faveurs des unes et des autres. 

Vous trouverez, Monsieur, ajoute-t-il ailleurs, que je fais 
réponse bien tard à votre lettre du 24 octobre. J'ai été tou- 
jours à cheval depuis ce temps-là, et j'aurais bien été flatté 
de vous voir... Ce que vous dites sur les Anglais est très- 
bien et très-sensé. Effectivement, ils aiment les grands 
hommes de leur patrie, et, dans cette nation extraordinaire» 
îl y a peu de gens qui n'aient un coin de mérite personnel. 

Vous avez envoyé, écrit-il enfin (23 mars 1752), Mon- 
sieur, un bâton à un aveugle, en m'adressant votre Traité 
des maladies de la vieillesse. Je puis encore dire avec plus de 
vérité qu'Horace : 

Eheu ! fugaces, posthume, labunlar anni 1 

Votre livre sera le guide des vieillards ; il apprendra aux 
j^uùes gens à ne pas se préparer, par la dissolution, de nou- 
velles infirmités pour cet âge avant-coureur de la mort 

• • • . , • 

Dans une lettre inédite à Bielfeld ^, datée de 1741 , il 
lui annonce son arrivée à Paris et lui dit qu'il est 



1 . -Bernadau^ mss, . 

2. Lettres familières de hielîM, t7G3. 



LETTRES INÉDITES DE MONTESQUIEU. 307 

« fort répanda dans le grand inonde, fort dissipé, que 
a le séjour de la capitale le conduit au tombeau, mais 
a par un chemin de fleurs. » Une autre fois en lui 
parlant de l'affaiblissement de sa vue, il ajoute plai- 
samment : < Mon ami, je perds tous les jours un 
œil. » 

Le 3 août 174S, Montesquieu écrivait à l'intendant 
de Guyenne ' cette lettre presque uiédite : 

M. Stoup vient d'être porté, Monsieur, pour la jurade 
dans Tordre des avocats, et il a eu les trente voix; ce qui est 
une chose bien rare. Il y a longtemps qu'il aurait été ques- 
tion de lui, si M. Cazalet, son beau-frère, pendant les trois 
ans qu'il a été porté et les deux ans qu'il a été jurât, ne lui 
avait pas été un obstacle. Il a été syndic des anciens en 1741» 
J'ai écrit pour lui à M. le marquis d'Argenson. Je vous serai 
bien obligé. Monsieur, si vous vouliez bien rendre service, 
vous dont on écoute tant la voix, à mondit sieur Stoup au- 
près de ce ministre. Vous parlerez pour un bon sujet, pour 
un homme qui a bien de la considération. Il est mon ami, et 
je serais bien flatté si cette qualité ajoutait quelque chose à 
celles que je viens de dire. 

On doit parler d'un autre de ses protégés. L'Aca- 
démie de Perpignan avaitproposé comme sujet de son 
concours d'éloquence « l'éloge de Louis XV. » Un dé- 
butant remporta le prix en s'étendant, à l'exemple de 
Simonide, sur les écrivains du règne qu'il avait à 
louer, notamment sur Montesquieu. Celui-ci témoigna 
le désir de voir et de remercier son panégyriste, 

1. Archives hisloriques da département de la Gironde, ia-4<>* Bor^ 
deaus, Lefehvre. 



308 CHAPITRE XXII r. 

Suard*, qui devint, grâce peut-être à ses conseils, un 
critique littéraire très-distingué. Ce morceau appréciait 
notre grand publiciste d'une manière qui lui plut ; car 
s'il aimait peu la louange de ses écrits, il était fort sen- 
sible à la vulgarisation de ses idées. Elles avaient fait 
des progrès depuis la publication de ses ouvrages. 

J'ai dit combien le règne de madame de Pompadour 
avait dû favoriser les principes nouveaux. Il importe 
de convenir que Montesquieu avait été le premier à les 
émettre. Les Lettres persanes parurent avant les 
Lettres anglaises de Voltaire ; le Projet d^ histoire phy- 
sique de la terre précéda V Histoire naturelle de Buf- 
fon ; Y Essai sur les mœurs de Voltaire vint après la 
Grandeur des Romains; le Contrat social de Rousseau 
suivit de loin Y Esprit des Lois; enfin Y Essai sur le 
goût donna peut-être à Diderot la pensée des Salons. 
Montesquieu avait, avant les encyclopédistes, prêché 
la tolérance ; avant Voltaire et Beccaria, demandé les 
réformes pénales ; avant Mably et Rousseau, enseigné 
la vertu politique^. Tous étaient ses disciples, ses 
admirateurs ou ses protégés, surtout Jaucourt, Raynal, 
Deleyre, Roux, Helvétius, Maupertuis et Diderot. L'un 
d'eux, Suard, nous a conservé les dernières paroles 
qu'il leur ait peut-être dites à ce sujet' : 



1 . Académie française, Rapport sar le concoars d'éloquence, 1816. 

— Perennès, Éloge de Suard, Besançon, in-8. 

3. Paul Janet, Bittoire de la morale politique^ 2 Tol. in-8. Paris, 
3. Garât, Mémoires historiques sur le dix-huiiième siècle ei sur 

M. Suard. Paris, in-8, t821, V édit., 1«' vol., p. loa. 



MONTESQUIEU ET SES DISCIPLES. 309 

Allons, Messieurs, vous êtes dans 1*âge des grands efforts 
et des grands succès. Je vous invite à être utiles aux hommes, 
comme au plus grand bonheur delà vie d'un homme; je n'ai 
jamais eu de chagrin dont une demi-heure de méditation 
n'ait adouci l'amertume. Je suis fini, moi ; j'ai brûlé toutes 
mes cartouches; toutes mes bougies sont éteintes. Vous 
commencez, vous : marquez-vous bien le but : je ne l'ai pas 
touché, je crois l'avoir vu. L'homme n'a pas voulu ou n'a 
pas pu rester dans son instinct, où il était assez en sûreté, 
quoique très-près des animaux. En cherchant à s'élever à la 
raison, il a enfanté et consacré des erreurs monstrueuses; 
ses vertus et ses félicités ne peuvent pas être plus vraies que 
ses idées. Les nations s'environnent de luxe des richesses et 
de luxe d'esprit ; et les hommes manquent très-souvent de 
pain et de sens commun. Pour leur assurer à tous le pain, le 
bon sens et les vertus qui leur sont nécessaires, il n'y a qu'un 
moyen : il faut beaucoup éclairer les peuples et les gouver- 
nements ; c'est là l'œuvre des philosophes, c'est la vôtre. 

Cependant les pèlerinages de ses enthousiastes, 
l'éducation de Latapie, la protection accordée à ses 
amis et les conversations ne prenaient pas tout son 
temps. 



XXIV 



Derniers travaux de Montesquieu. — Son style. 



Outre les ouvrages dont nous avons parlé, Montes- 
quieu avait encore sur le chantier un éloge du maré- 
chal de Berwick. Ce travail est resté en ébauche, mais 
il fait penser à Tacite. On y sent un grand politique et 
un grand moraliste ; il s'exprime ainsi Ém les mé- 
moires de son héros : 

■ 

C'est un beau morceaa de rantiquité que la relation 
d*HanDon. Le même homme qui a exécuté, a écrit. Il ne met 
aucune ostentation dans ses récits : les grands capitaines 
écrii^ent leurs actions avec simplicité, parce qu'ils sont plus 
glorieux de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils ont dit. 

Il composa encore Arsace et Isménie, pour peindre 
le triomphe deTamoûr conjugal et le despotisme fai- 
sant le bonheur d'un peuple d'Orient. Ce roman para- 
doxal contient quelques tableaux ingénieux et éner- 
giques, surtout des maximes et des réflexions poli- 
tiques, oii l'on retrouve l'auteur de Y Esprit des Lois. 

La relation de ses Voyages le préoccupait égale- 
ment ; celle de l'Italie, dont deux cahiers sont consa- 



MANOSCRIT DE MONTESQUIEU. 3j.^ 

crés à la galerie du grand-duc de Toscane; pourraitr à 
elle seule fournir la matière d'un volume. Il ne voulait 
pas publier les notes qu'il avait prises dans les, diffé- 
rents pays, avant de les avoir rédigées, comme l'ont 
demandé depuis certains raffinés ' , et il cherchait là 
forme à leur donner ; car on connaît sa théorie : 
« Nous aimons l'art, et nous l'aimons mieux que la 
nature ; c'est que l'art ne prend la nature que là où 
elle est belle ^. » ; ' 

Parmi ces papiers se trouve un petit ouvrage, mis 
au net, où un pythagoricien raconte les transmigrai- 
tions de son âme et les divers personnages qu'il a 
remplis sur la terre. C'est un cadre qui renferoie un 
tableau de mœurs et de caractère, dans le genre du 
conte de Memnon par Voltaire, mais inférieur en 
gaieté. Le titre de ce roman est : Histoire véritable 
ou Métempsychologie, 

Il existe aussi, d'après Fréron^, cent pages d'une 
Histoire de Théodoric^ roi des Ostrogoths, que pro- 
mettait rj?5/?nï rfc5 JLow *. 

Écoutons aussi ce que le père CasteP écrivait;: 

• 

Je rappelle qu'étant allé voir, un jour, le célèbre prési- 
dent de Montesquieu, dans les commencements de notre amir 
lié, il y a plus de trente ans, je le trouvai dans une espèce 

1. Sainte-Beuve, If onresquieti, Causeries du tundi, 1852. 

2. Fragments sur le goût. 

3. Année littéraire^ 1755. 

4. Livre XXX, eh. xi. 

5. Vhomme physique opposé ù Vhomme morale in-i2, 1756* * 



312 CHAPITRE XXIV. 

deTenre, ettoat enthousiasmé de la découyerte qu'il venait 
de faire, disait-il, d'un peuple spécialement conquérant de 
l'univers : ce peuple était les Tartares. Dans ce moment, 
'm. de Montesquieu en était à la dix-huitième ou vingtième 
irruption conquérante que ce peuple avait faite dans notre 
triple continent, européen, asiatique, africain. Ce qui eau- 
sait l'enthousiasme et faisait la découverte propre et spéci- 
fique de l'auteur, était que, prenant la chose dans toute sa 
rigueur, il voulait que ce peuple seul, à l'exclusion de tout 
autre, grec, romain, mède ou persan, fût créé par la nature 
ou donné de Dieu même, avec la qualité spécifique ou carac- 
iérÎBtiqiie de peuple conquérant. Je n'ai pas d'idée que M. de 
Montesquieu ait imprimé quelque part son idée de la vie tar- 
tare, conquérante d'office et par privilège spécial de la na- 
ture et de Dieu. En tous cas, on trouvera de lui des papiers 
relatifs, qu'on ne saurait trop tôt imprimer, non plus qu'une 
infinité de grandes pensées dont il m'a confié la connais- 
sance, et peut-être le soin de les faire valoir à propos. 

Je continue rénumération des travaux qui occu- 
paient notre publiciste. 

Le docteur Bertrand de Saint-Germain, un des 
curieux de Paris les plus riches et les plus savants, ne 
croit pas commettre une indiscrétion en me communi- 
quant les extraits ci-dessous, tirés des manuscrits de 
Montesquieu. C'est d'abord un Mémoire sur le silence 
imposé sur leu Coiistitution UnigenituSy qui ren- 
ferme ceci : 

L*origine du mal et le mal même viennent de ce qu'on a, 
dans ces derniers temps, confondu la tolérance extérieure 
avec la tolérance intérieure... Tout le monde sait que la reli- 
gion catholique n'admet en aucune sorte la tolérance inté- 
rieure,,. 

Au dos de cet opuscule est écrit : « L'auteur du 



ŒUVRES POSTHOMES. 313 

mémoire ne prend part à ces disputes que parce qu'il 
en gémit. » 

Vient ensuite un dialogue entre Xantippe et Xéno- 
crate, dont voici un passage : 

« Xaatippe, lui dis-je, vous vous dédommagez de tout par 
l'admiration où vous jetez Tuaivers. — Xénocrate, me répon- 
dit-il, je ne connais pas celte espèce de bonheur qui ne se 
rapporte qu'à celui qui en jouit. La gloire nous sépare du 
reste des hommes, mais la vertu nous y réunit, et par là fait 
notre bonheur. » 

Les autres notesde M. de Saint-Germain se com- 
posent de réflexions de Montesquieu, trouvées dans un 
de ses manuscrits intitulé : Pensées diverses. Je les 
donne comme il les a recueillies : 

Il y a peu de choses bonnes, peu de mauvaises, et une 
infinité d'indifférentes. 

Dans tous les gouvernements, on s'est plaint que les gens 
de mérite parviennent moins aux honneurs que les autres. Il 
y a bien des raisons pour cela, surtout une qui est bien na- 
turelle : c'est qu'il y a beaucoup de gens qui se croient tlu 
mérite et peu qui en aient; il y a même souvent beaucoup 
de difficultés à en faire le discernement et à n'être pas 
trompé. 

En France, ce ne sont pas les noms nobles, mais les 
noms connus qui donnent du relief. 

L'humilité chrétienne n'est pas moios un dogme de phi- 
losophie que de religion. Elle ne signifie pas qu'un homme 
vertueux doive se croire plus malhonnête homme qu'un fri- 
pon, ni qu'un homme qui a du génie doive croire qu'il n'en 
a pas, parce que c'est un sujet qu'il est impossible d'affir- 
mer. Elle consiste à nous faire envisager la réalité de nos 
vices et les imperfections de nos vertus. 



314 CHAPITRE XXIY. 

Le nombre infini des choses qn'un légidatear ordonne 
on défend, rendent les peuples plus malheureux et doq pas 
plus raisonnables. 

Passons anx derniers ouvrages dont Hontesqnieu 
parait s'être occupé, ce sont des fragments inachevés 
sttr le goûi, qui jettent une des phis fortes lumières 
sur son esthétique. Car, comme la plupart des vrais 
artistes, U professait la Uiéorie de son talent. Son grand 
principe est la variété. 

Ainsi (je résume Montesquieu), la curiosité est l'une 
des sources les plus vives de nos plaisirs ; on est tou- 
jours sur de plaire à l'homme, en lui faisant voir 
beaucoup plus qu'on ne lui avait promis. L'art nous 
séduit plus que la nature, quand il agrandit l'horizon 
de la pensée. 

L'esprit, selon lui, consiste à savoir frapper plusieurs 
organes à la fois ; et si Ton examine les divers écrivains, on 
Terra peut-être que les meilleurs écrivains et ceux qui ont 
plu davantage sont ceux qui ont excité dans Tàme plus de 
sensations en même temps. 

Aussi, dans ses ouvrages, s'applique-t-il à mêler les 
aphorismes aux anecdotes, à tirer un principe général 
d'un fait particulier, à faire des définitions, à déduire 
des conséquences, à soutenir des thèses, à soulever 
des questions, à résumer ime vérité, à développer un 
paradoxe, à peindre à grands traits, à décrire avec 
détails, à traduire sa pensée sous la forme du dia- 
logue, de l'allégorie ou de la fiction. Il ne néglige 
même pas les digressions ; < ceux qui savent en faire, 



STYLE DE MONTESQUIEC. 313 

<E dit-il, sont comme les gens qui ont de grands bras, 
a ils atteignent plus loin ; » enfin il met sous les yeux 
mille choses, tirées de tous les pays, de tous les arts, 
de toutes les sciences, de tous les hommes, rie tous 
les livres et de toutes les civilisations. 

En face de cette variété d'objets, il y a une variété 
de tons. Tantôt Montesquieu peint avec éloquence 
les guerres civiles des Romains, la guerre punique, 
la tyrannie de Tibère, le règne des Antonins, l'enva^ 
hîssement de l'empire par les Barbares, les victoires 
et les institutions d'Alexandre, le portrait de Gharle- 
magne ou de Charles XII et le commerce des anciens. 
Tantôt et plus souvent il excite l'attention par des 
réflexions successives, des historiettes piquantes, des 
idées nouvelles , un tour inattendu , des allusions 
cachées, une obscurité calculée, une citation clas- 
sique, une image concise, une galanterie même. 

On peut dire encore que le défaut de méthode, si 
généralement condamné dans VEsprit des Lois par 
les critiques, est plus apparent que réel. Je l'attribue 
à ce que Montesquieu faisait plus ses transitions par 
les idées que par les mots, et surtout j'imagine que 
ce désordre était un effet de l'art. 

Cette manière d'écrire expUque pourquoi ce chef- 
d'œuvre a coûté vingt ans de travail. Pourtant l'auteur 
reconnaissait très-bien que la variété même pouvait 
avoir des inconvénients ; elle pouvait empêcher d'ap- 
profondir suffisamment les sujets , aussi disait-il : 
« Je suis comme cet antiquaire qui, partant de son 



316 CHAPITRE XXIV. 

pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'œil sur les py- 
ramides et s'en retourna » '. On sait le motif supé- 
rieur qui le décida à adopter cette méthode quand 
même : t 11 ne s'agit pas, écrivait-U, de faire lire, 
mais de faire penser ^. t 

Ces règles en matière de goût ont été tempérées 
tant soit peu cependant par son habitude des af- 
fedres, son caractère, ses mœurs et le reste. Voyons 
l'une après l'autre l'effet de ces différentes influences. 

Il avait l'esprit éminemment pratique. Son existence 
le prouve et ses Uvres s'en ressentent. La méthode 
expérimentale était la sienne et il n'aimait que les étu- 
des qui peuvent être utiles. Aussi jamais œuvre poli- 
tique n'avait été fondée sur tant de faits, pris chez 
tant de peuples civilisés, barbares, sauvages, anciens 
et modernes ; l'univers et le genre humain, à toutes 
les époques, y sont appelés à témoin et servent à ap- 
puyer les analyses les plus ingénieuses ou les plus 
profondes. Ce qu'on lui a tant reproché, ses anecdotes, 
sont des moyens de rendre des principes plus faciles à 
retenir ou de délasser l'esprit, et ses exemples tirés de 
peuplades obscures sont des allusions à la France. 

Malheureusement, à ses yeux, la propriété, l'héré- 
dité et le testament dérivent de la loi positive: c'est une 
erreur^ qui a été exploitée par les socialistes en 1848. 
Mais les explications qu'il a données des questions de 

1. Esprit des lois, 1. XXVni, ch. xlv. 

2. Ibid, I. XI, ch. xx. 

3. Troplong, De la Propriété d* après le code civil, in 18. 



MONTESQUIEU ÉCONOMISTE. 3«7 

droit civil, telles que les dots des femmes, la constitu- 
tion de la famille et le mariage sont très-vraies et 
très-justes. Les jurisconsultes regrettent qu'il ne leur 
ait pas accordé plus de place. 

Les économistes' aussi lui ont rendu justice, comme 
à l'un des fondateurs de leur science. Selon eux, il 
a bien saisi Tinfluence de la propriété, de l'agricul- 
ture et de l'industrie, quoiqu'il ait été opposé à 
l'emploi des machines ; Vacte de navigation lui plaît, 
autant que la liberté du commerce ; ce qu'il dit de l'im- 
pôt, sauf des impôts indirects, est exact ; les chapitres 
sur la population ne manquent pas de valeur, et ses 
idées sur la monnaie sont excellentes. 

Outre ces deux preuves, tirées de la manière dont 
il s'est occupé de jurisprudence et d'économie politi- 
que, son goût pour les faits fut si déterminé qu'il lui 
a valu des blâmes dans tous les temps. Ainsi les philo- 
sophes se sont plaints qu'il ait négligé la méta- 
physique pour l'observation de la nature et qu'il ne 
fût pas assez théoricien; d'ailleurs les moralistes^ 
trouvent que Y Esprit des Lois n'instruit pas assez 
sur les bornes du juste et de l'injuste ; en effet l'au- 
teur a suivi les principes d'une morale plus relative 
qu'absolue. 

Son style subissait encore certaine autre influence. 
Une note ' manuscrite du temps dit de Montesquieu : 

1. Pascal Duprat, Journal des Économistes, Guillaumin, 1870* 

2. Manzoni, Ossert*azioni sulla morale cattolica. Milan, 186&. 

3. Chaudon, mss,; — Beraadau, mss, — L'Espion dévalisé et les 



318 CHAPITRE XXIY. 

€ n n'était pas ennemi des plaisirs, même de ceux 
qa'on philosophe doit s'interdire. » Ses contempo- 
rains Duclos, Voltaire, étaient presque tons ainsi : 
BnflTon, le conseiller CideTiUe et les présidents Hénanlt 
et de Brosses. Je veux le croire : la légèreté de con- 
duite n'empêchait pas la gravité des études; elle ne 
leur donnait que des distractions fugitives; elle n'était 
pas contraire à la culture des lettres. Montesquieu 
lui-même a écrit, dans son dief-d'œuirre : c La so- 
ciété des femmes gâte les mœurs et forme le goût % » 
et dans une lettre inédite ^ du 3 août 4745 à H. de 
Toumy : « Les femmes tous amusent et ne vous 
retiennent pas. » Cependant la manière de vivre se 
reflète toujours un peu sur les écrits. C'est pourquoi 
le style des philosophes du dix-huitième siède est 
plein de coquetterie et manque parfois du senti- 
ment des convenances, connue leiur existence elle- 
même. 

On trouve dans les Lettres persanes, dans le Tem- 
ple de Gnidcj dans toutes les œuvres de Montesquieu 
et même dans Y Esprit des Lois, des phrases ^ qu'un 

Mémoires êccreU racontent une histoire gauloise arrivée au président 
de Brosses , en présence de Buffon et de Montesquieu, et prétendent 
qu'elle est tirée d'une lettre de Diderot à Catherine H. Le fait est 
dans la Correspondance de Diderot. Édit. Assezat-Toumeux. Paris, 
chez Gamier, t. XI, p. 2 4 G}. Mais il est écrit à Grimm et n'a pas 
pour témoin Montesquieu. 

!• Esprit des Lois, 1. XIX, ch. xiz. 

2, Archives historiques du département de la Gironde, ubi supra. 

8. Espriides Lois, I. XVI, ch. vi, viii, x, xi ; 1. XXVIIl, ch. LXi; 
1. XIX, ch. T. 



EFFETS DU CARACTERE SDR LE STYLE. 319 

honnête homme d'aujourd'hui n'oserait lire devant 
une honnête femme. 

Son caractère agissait aussi sur sa manière d'é- 
crire. 

Les contemporains ^ sont unanimes pour réclamer 
son affabilké, sa bienveillance. D'Âydie, le plus sin- 
cère, a écrit : ^ « Eh! qui n'aimerait pas cet homme, 
ce bon homme, ce grand homme... et toujours digne 
d'admiration ou adorable. » On se rappelle en outre 
les secours qu'il donna à Sully et à ses paysans. Ajou- 
tez son appréhension de faire de la peine à ses amis. 
« Vous fûtes, hier, écrivait-il à Guasco, de la dispute 
avec M. de Mairan sur la Chine. Je crains d'y avoir 
mis trop de vivacité \ » Le plus beau témoignage en 
sa faveur est cette pensée de lui : a J'ai toujours senti 
une joie secrète, lorsqu'on a fait quelque règlement 
qui allait au bien commun.^ » 

Pourtant on trouve, dans ses livres beaucoup de 
plaisanteries, mais aucune n'est amère. Les Lettres 
persanes, dont le fond est une satire, contiennent plus 
d'un trait léger et comique. D'ailleurs, lorsqu'il y 
parle des faveurs que les princes accordent aux courti- 
sans, des beaux-fils qui se font gloire de troubler les 
familles, de l'agiotage de Law, de l'origine du droit 
naturel, des causes de la dépopulation, son style est 

1. D'Argenson, Mémoires; — DeLuynes, t'Aie/,; — Richelieu, ibid. 
?. Lettre à Madame du Deffand, 28 janvier f 754,édit. deLescure. 

3. Lettre de|]Montc8quieu, 1755. 

4 . Pensées diverses. 



320 CHAPITRE XXIV. 

sévère et son accent humain. V Esprit des Lois même 
renferme quelquefois du badinage, au Ueu de raison- 
nement. La faute en est à la bonne humeur de Mon- 
tesquieu et à son tempérament, qui lui faisaient voir 
les choses du côté gai. C'était aussi une nécessité du 
temps et un moyen de faire accepter des vérités à un 
public frivole. Néanmoins, il y a dans cet ouvrage, 
des cris d'indignation contre le despotisme, la traite 
des nègres et les fortunes faites par les traitants sur le 
peuple. Rien n'est plus élevé que ses paroles sur la 
philosophie stoïque, l'amour de la patrie, les avanta- 
ges de la vie sociale et l'utilité de la religion chré- 
tienne. 

Du reste il s'est trahi dans une lettre à Guasco ^ : 
€ Vos recherches vous feront lire des savants, et un 
trait de galanterie vous fera lire de ceux qui ne le sont 
pas. » Ce mélange de tons était si bien une habileté 
d'écrivain et un moyen de plaire, que dans la Gran- 
deur des Romains^ il est resté sérieux, sachant que 
ceux qui aiment l'histoire n'ont pas besoin d'être amu- 
sés. C'est à eux qu'il a dit (chap. xvi) : 

On sent en soi-même un plaisir secret lorsqu'on parle de 
cet empereur (Marc-Aurèle). On ne peut lire sa vie sans une 
espèce d'attendrissement : tel est l'effet qu'elle produit, qu'on 
a meilleure opinion de soi-même, parce qu'on a meilleure 
opinion des hommes. 

M. Guizot ^ a fort bien remarqué queUe influence 

1. Paria..,, t74G. 

2. Guixot, Euaia^ sur V Histoire de France^ IV, in fine. 



MONTESQUIEU AUTEUR GASCON. 321 

avait exercé sur Montesquieu la profession qu'il avait 
remplie et la classe à laquelle il a appartenu. Il em- 
prunta de toutes deux quelques préjugés; mais celle-ci 
Ta aidé à mieux comprendre l'histoire et à expliquer 
le passé avec plus de respect ; celle-là lui a inspiré le 
goût des pensées sérieuses et surtout a l'esprit de mo- 
dération qui, a-t-il dit S doit être celui du législateur. » 

Un homme des mieux informés, Grouvelle , ajoute^ : 
c( On assure que Montesquieu forma longtemps des 
a projets d'ambition : il se destina d'abord aux am- 
« bassades ; ensuite il aspira véritablement à la place 
« de chancelier. Il est impossible que dépareilles vues 
« n'aient pas influé sur ses opinions. » 

Montesquieu porta encore dans ses ouvrages le gé- 
nie et le patois de sa province. Je laisse à déplus com- 
pétents le soin de relever ses gasconismes ' conmie 
essayer dans le sens d'user, fatiguer ou déplacer, au 
heu de débourser, sans compter les autres. Je me bor- 
nerai aux gasconnades. 

La gasconnade est un jeu d'esprit, un trait d'ima- 
gination, une manière fanfaronne, brillante et ingé- 
nieuse de dire les choses. Tous les écrivains du sud- 
ouest de la France ont plus ou riioins, du château de 
leurs pères, craché dans la Garonne. Sans doute Mon- 
tesquieu a corrigé ce goût du terroir par la lecture des 



1. Esprit de» Lois, 1. XXIX, ch. i. 

2. De V autorité de Montesquieu^ 1786, p. 112. 

8. Œuvres complètes, Édit. Laboulaye, Lettres persanes^ Introduc- 
tion ; lettres xi, xly, lvii, etc. 

34 



322 CHAPITRE XXIV. 

grands modèles grecs, latins et français ; on en trouve 
cependant la trace dans ses écrits. Faut-U attribuer à 
cette cause ses chiqpitres d'un alinéa et les titres qu'il 
ne remplit pas? C'était l'opinion du marquis de Mira- 
beau sur Montesquieu : c Au milieu de sa gloire, ra- 
c conte-t-il, * j'osai lui dire : vous nous avez donné 
c toute autre chose que ce qu'annonce l'étiquette. > 
Je me permets aussi de ne voir que des gasconnades 
dans les phrases suivantes : 

Ce beau système (la Constitotion anglaise) a été trouvé 
dans les bois...*. 

A la Chine, il est permis de tromper... >. 

Dans une nation libre, U est très-soa?ent indifférent que 
les particuliers raisonnent bien ou mal ; il suffit qu'ils rai- 
sonnent : de là sort la liberté *. 

Après la bataille de Cannes, il ne fut pas permis aux femmes 
mêmes de verser des larmes *. 

On abandonnera son père, on le tuera même si le prince 
Fordonne ; mais on ne boira pas de vin, s'il le veut et s'il 
l'ordonne «. 

U faut écorcher un Moscovite pour lui donner du senti- 
ment 7. 

Enfin ce que l'on n'a pas assez remarqué, • c'est la 



1. Correspondant da 25 décembre 1871 ; les Mirabeaa, par M. de 
Loménie. 

2. Esprit des Lois, 1. XI, eh. vi. 
8. Ibid. ^My. XIX, eh. xi. 

4. Ibid.y 1. XIX, ch. xxvii. 

5. Grandeur des Romains, ch. iv. 

6. Esprit des Lois, lir. 111, ch. v« 
V. Ibid., 1. XIV, ch. II. 

8. Garât, Mercure de France, 10 avril 1784. 



CHARME DU STYLE DE MONTESQUIEU. 323 

personnalité que Montesquieu met dans son style: 
« Un homme, disait-il, qui écrit bien , n'écrit pas 
comme on écrit, mais conmie il écrit; et c'est souvent 
en parlant mal qu'il écrit bien. ^ » On peut lui appli- 
quer le mot qu'il a prononcé sur un de ses quatre 
grands poètes de prédilection : « Dans la plupart des 
auteurs, je vois l'homme qui écrit ; dans Montaigne, 
l'homme qui pense. ^ » 

Car c'est un grand charme de Montesquieu : il ne 
professe pas devant le lecteur, il cause avec lui, il le 
fait assister au travail de sa composition. 

Je n'ai pas le temps de traiter à fond cette matière... '. 

Je viens d'attaquer, il faut que je me défende...*. 

Je ne saurais quitter ce sujet...*. 

Je n'ai pas le temps, de développer... ^. 

Dans cette foule d'idées qui se présentent à mon esprit, je 
serai plus attentif à l'ordre des choses qu'aux choses mêmes. 
Il faut que j'écarte à droite et à gauche, que je perce et que 
je me fasse jour...''. 

Je voudrais couler sur une rivière tranquille ; je suis en- 
traîné par un torrent... *. 

Je ne sais si c'est l'esprit ou le cœur qui me dicte cet 
article-ci... •. 



1 . Pensées diverses, 

2. Ibid, 

3. Esprii des Lois, 1. XXlll, cb« xxiv. 

4. Ibid., I. XXX, cb.xxv. 

6. Ibid., l. XXI, ch. vi. 

G. Ibid., 1. XXXÏ, ch. xxxiv. 

7. Ibid.^ 1. XIX, cil. I. 
.8. Ibid,, 1. XX, ch. I. 

9. Ibid,, 1. XV, ch, vm. 



324 CHAPITRB XXIY. 

Voici d'autres réflexions... >. 

Mais j'entends la ?oix dé la nature qui crie contre moi... *. 

C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses hu- 
maines... '. 

Je supplie qu'on me permette de détourner les yeux des 
horreurs de Marins et de Sylla... ^. 

Ces saillies plaisent beaucoup, parce qu'elles mon- 
trent, à côté du génie de Montesquieu, son caractère 
et ses gestes. Aussi est-ce dans ce sens que Voltaire^ a 
dit de lui : « C'est Montaigne législateur. » 

On comprend pourquoi je me suis un peu appe- 
santi sur le style de notre publiciste. Mon désir était 
d'analyser à fond l'écrivain, ayant d'assister aux der- 
niers moments de l'homme. 

1. Esprit des Lois ^ 1.VI, ch. v. 
H» Ibid,^ 1. VI, ch. XVII. 

3. Grandeur des Romains, ch. xy. 

4. Ibid.t ch. XI. 

6. VA, B, C, dialogue. 



XXV 



Derniers moments, religion et mort de Montesquieu. 



Le tempérament de Montesquieu avait toujours été 
solide ; la seule infirmité qu'il ait eue, fut une cata- 
racte qui lui avait presque enlevé la vue. Nous avons 
sans doute, par ce malheur, été privé de quelque nou- 
veau chef-d'œuvre, car il a mis sur ses tablettes cette 
pensée mélancolique : 

J'avais conçu Je dessein de donber plus d'étendue et de 
profondeurs à quelques endroits de mon Esprit; j'en suis 
devenu incapable. Mes leclures m'ont affaibli les yeux, et il 
me semble que ce qui me reste n'est que l'aurore du jour où 
ils se fermeront pour jamais ^ 

La dernière lettre de Montesquieu, encore inédite^, 
est datée de Paris, où il venait d'arriver vers la fin 
de décembre 4754. Il y annonce que, pour né plus 
respirer que l'air natal, il est bien décidé à se retirer 
à Là Brède ; « que le bail de la maison qu'il occupe est 



1. Pensées diverses, 

2. Latapie, Projet de rosière à La Brède. 



326 CHAPITRE XXV. 

résilié; qu'il en a déjà parlé à mademoiselle Betty, sa 
ménagère, etc. » 

Sur ces entrefaites S une indisposition suspendit son 
départ et Tempêcha d'abord de sortir de chez lui. 

Sa demeure à Paris était rue Saint-Dominique- 
Saint-Germain, dans une maison que possédait une 
dame Ancelot, et qui, si je ne me trompe, portait, 
avant les démolitions récentes, le n^ 27. Il en occupait 
seul l'avant-corps de logis , composé d'un rez-de- 
chaussée pour écuries, remises et cuisine, d'un pre- 
mier mansardé pour les personnes à son service, et 
d'un entre-sol à son usage. Cet étage ne comprenait 
que cinq pièces : une antichambre, deux petites et 
deux grandes chambres. L'une de ces dernières, ap- 
pelée salon de compagnie et transformée en véritable 
cabinet de travail, ne contenait rien de remarquable 
que deux tableaux, dont l'un représentait une bataille 
et l'autre une femme à mi corps, et une épée à 
garde d'argent massif dans son fourreau. On entrait 
dans la seconde des grandes chambres par une porte 
à deux battants, munie de portières en satinade à 
raies et précédée d'un paravent de six feuilles de 
damas cramoisi. Les murs étaient couverts d'une ta- 
pisserie « à personnages et verdure. » Ici se trou- 
vait « une console à jour en marqueterie, surmontée 
d'une grande écritoire avec le cornet et la poudrière; » 



1. Les détails suivants sont tirés de Tinventaire dressé après la 
mort de Montesquieu. 



CHAMBRE A COUCHER DE MONTESQUIEU. 327 

là « une commode en palissandre garnie de cuivre et 
couleurs avec dessus de marbre; » plus loin « une 
armoire de bois de chêne et une bibliothèque à deux 
volets ; » sur la cheminée a une pendule en botte car- 
rée de marqueterie en écaille, ornée de bronze, de 
cuivre et couleurs, indiquant les heures et les mi- 
nutes; » un peu partout « une chaise couverte en 
damas cramoisi et trois fauteuils pareils, dont l'un 
était à manchettes en tapisserie à l'aiguille. » En face 
de la fenêtre s'étendait « une couchette de cinq pieds 
de large, à piliers de bois de hêtre sur roulettes de 
cuivre, ornée de deux rideaux et de deux bonnes 
grâces en damas jonquille. » 

Lorry * , le médecin de Montesquieu, lui ordonna de 
prendre le lit et avertit d'ailleurs le secrétaire que son 
maître était attaqué d'une fièvre inflammatoire, sus- 
ceptible de devenir une fluxion de poitrine. Immédia- 
tement celui-ci prévint les parents et les amis du 
malade : son cousin, M. de Marans et son petit-cousin 
le comte d'Estillac, lord Bulkley, d'Arcet, le che- 
valier de Jaucourt. Mesdames d'Aiguillon et Dupré de 
Saint-Maur ne le quittèrent plus; Louis XV même 
envoya prendre de ses nouvelles par le duc de Ni- 
vernais. 

Le troisième jour, on fit appeler en consultation le 
fameux Bouvard. Les deux médecins dirent qu'ils 
regardaient la maladie comme sérieuse. 



1. Année littéraire ^ t755. 



328 CHAPITRE XXV. 

Les derniers momenls de Montesquieu ont été l'ob- 
jet de plusieurs versions. Toutes sont d'accord sur 
los faits, mais les interprétations varient. Afin d'en 
juger mieux, il Tant se reporter en arrière. 

Dans sa jeunesse, par entraînement, par négli- 
gence, sa Toi n'était pas très-vive, et il épousa une 
protestante '. Personne ne le nie. 

On se rappelle la manière dont 11 accepta la dis- 
pense du Pape, lors de son voyage en Italie^. Il y a 
d'autres traits aussi caractéristiques. 

11 est certain que cette pensée inédite est de lui- 
même : • Mettez dans une ile sauvage un jésuite et un 
dominicain, et revenez-y au bout d'un an : le premier 
sera le confesseur du roi et le second le tribun du 
peuple. » 

La seigneurie de Baron, près Bordeaux, lui appar- 
tenait. 11 assistait le dimanche aux offices, mais il y 
lisait les Éléments d'Ëuclide, dont les figures de géo- 
métrie faisaient supposer au sacristain que c'était le 
livre de messe du diable '. 

11 y a sans doute, dans les Lettres persanes^ un cou- 
rant d'impiété qui tient à son temps, à sa jeunesse et 
au masque mahométan de ses personnages. 

La Grandeur des Romains même contient des ré- 
flexions hostiles aux moines, un éloge des païens et 



1. Ghap. 11, supra, 
3. Ghap. X, supra, 
•1. DucourneaUf Guienne historique et monumentale^ t. I, 2<* partie, 

p. 150. 



RELIGION DE MONTESQUIEU. 359 

une méconnaissance de Tarrivée du christianisme qui 
choquent la justice et la vérité *. 

Montesquieu a donné l'indifférence en religion pour 
base commune aux lois de tous les peuples ; il a né- 
gligé les idées chrétiennes sur l'origine et la mission 
du pouvoir; enfin, selon lui, l'ordre social et l'histoire 
du monde dérivent de l'influence des climats. 

Mais en aucun temps, malgré tous ces écarts, il n'a 
médit du christianisme directement. La Grandeur des 
Romains^ même s'explique ainsi sur le protestan- 
tisme : 

Il pensa bien y avoir en Orient à peu près la même révo- 
lution qui arriva il y a environ deux siècles en Occident, lors- 
qu'au renouvellement des lettres, comme on commença à 
sentir les abus et les dérèglements où l'on était tombé, tout 
le monde cherchant un remède au mal, des gens hardis et 
trop peu dociles déchirèrent l'Église au lieu de . la réformer. 

Il me semble voir son opinion intime dans ce pas- 
sage tiré du recueil de ses Pensées posthumes : 

Quand l'immortalité de l'âme serait une erreur, je serais 
fâché de ne pas la croire. J'avoue que je ne suis pas si humble 
que les athées. Je ne sais comment ils pensent, mais pour 
moi, je ne veux pas troquer l'idée de mon immortalité contre 
celle de leur béatitude d'un jour. Je suis charmé de me croire 
immortel comme Dieu même. Indépendamment des idées 



1. Comte de Ohampagny, les Césars, Paris, Gomon, in-8, 1841, 
tIV, p. 188. 

2. Chap. XXII. Il dit aussi (ff*/>nrdMloM,l. XXIV, ch. v) : Quand 
la religion chrétienne souffrit, il y a deux siècles, ce malheureux par- 
tage qui la divisa en catholique et en protestante. 



330 CHAPITRE XXT. 

réTélées, les idées métaphysiques me donneot one très- 
forte espérance de mon bonheur étemel, à laquelle je ne 
Tondrais pas renoncer. 

On n'a donc jamais remarqué, dans YEsprii des 
Lùis^ ces phrases émues ? 

Une religion qui laisse derrière elle la justice humaine, et 
commence one autre justice; qui est faite pour nous mener 
sans cesse du repentir à Tamour, et de Tamonr an repentir, 
ne doit point avoir de crimes inexpiables. Hais, quoiqu'elle 
donne des craintes et des espérances à-tous, elle fait assez 
sentir qu'il serait très-dangereux de tourmenter sans cesse la 
miséricorde par de nouveaux cri mes et de nouvelles expiations: 
quMnquiets sur les anciennes dettes, jamais quitte envers le 
Seigneur, nous devons craindre d*en contracter de nouvelles, 
de combler la mesure et d'aller jusqu'au terme où la bonté 
paternelle finit. 

Sa déférence en matière religieuse était telle qu'il 
était lié avec beaucoup de prêtres, et que ses deux 
plus grands amis ont été, comme nous l'avons vu, 
un abbé et un jésuite , Guasco et le P. Câstel. 

En i7oi , lorsque les immunités ecclésiastiques 
furent contestées, U ne crut point qu'il faDùt ôter au 
clergé im privilège qu'il regardait comme l'ombre 
respectable d'un droit autrefois commun à toute la 
nation *. 

Pendant le premier succès ' de Y Esprit des LoiSy im 
de ses proches parents étant tombé dangereusement 

1. LiTreXXlV, eh. 13. 

2. Maapertais, Eloge de Montesquieu, 

3. Dictionnaire ont! philosophique, 1767. p. 386. 



CORRECTIONS DE SES OUVRAGES 331 

malade, Montesquieu vola chez lui, le pressa vive- 
ment d'appeler un confesseur; et l'ayant persuadé, il 
courut à minuit lui en chercher un. La confession 
achevée, il ne consentit qu'avec peine qu'on différât 
jusqu'au jour à lui administrer la Conmiunion. 

On sait* qu'à sa mort, Montesquieu préparait une 
nouvelle édition des Lettres persanes , et qu'il en 
donna le manuscrit, hélas ! perdu, à mesdames d'Ai- 
guillon et Dupré de Saint-Maur, en leur disant : 
a Consultez avec mes amis et décidez si ceci doit pa- 
raître. » Une tradition a été recueillie dans le Com- 
minges et rendue vraisemblable par M. le sénateur 
Sacase^ : Montesquieu, dit-on, avait commencé à 
corriger son livre en 1752, à l'abbaye de Nizor, où 
les pieux solitaires, qu'il avait plaisantes avant de les 
connaître, l'avaient sinon converti tout à fait, au moins 
décidé à prendre cette grave et généreuse résolution. 

Ce qui est plus précieux, il venait de remettre aux 
libraires une édition corrigée de V Esprit des Lois qui 
devait paraître en I7S7. On y trouve des changements 
dont quelques-uns étaient d'admirables modifications 
de style et dont la plus grande partie donnait satisfac- 
tion à l'autorité rehgieuse ^. 



1. Collé, Journal, 10 février 1755; — Bernadau, Tableau de Bor- 
deaux^ 1810, in- 12; — Leltre de madame d'Aiguillon dans VÉloçe 
de Montesquieu par Maupertuis. 

2. Montesquieu à Tabbaye de Niior, in-8. Toulouse, 1867. 

3. Année liitérwre, 1776, t. VI, p. 43; — Avertissement de 
l'édrtion des OEuvres de Montesquieu, 1767, 3 vol. in-i<>, 1. 1, p. 16. 



332 CHAPITRE XXV. 

Enfin Diderot' raconte que Montesquieu disait un 
jour en causant de religion : < Convenez , M. Suard, 
que la confession est une bonne chose. > 

Après ces renseignements, on peut juger ce qu'ont 
dû être les derniers instants de Montesquieu. H y en 
a des narrations faites pour le public, pour Louis XY 
et pour les amis : l'une vient d'un confesseur^, l'au- 
tre d'un courtisan', plusieurs d'encyclopédistes^, 
toutes publiées à des distances plus ou moins éloi- 
gnées de l'événement et par conséquent peu sûres. 
La vérité doit être dans une lettre écrite le jour 
même de la mort de Montesquieu par une personne 
qui y assistait, qui est hostile aux faits qu'elle 
raconte, et qui est sans doute madame Dupré de 
Saint-Maur*. 

Il se fit ensuite lire la liste de ceux qui étaient venus le 
voir, et comme on lui lut : « M. le curé de Saint-Sulpice. — 
Gomment dites-vous cela, interrompit-il; recommencez. » 
11 se fâcha de ce qu'on n'avait pas laissé entrer le curé, et 
ordonna à chacun de ses gens en particulier de laisser entrer 

1. OEiivres, Ed. Âssezat-Tourneux. Paris, Garnier, 1876, t. XIX, 
p. 134; Lettre à mademoiselle Volland, 23 septembre 1762. 

2. P. Houlh, Journal d'Uirec ht, 3 octobre 1755, et Vieiionnoire 
aniiphiloiophiqne. Avignon, 1767, p. 386. 

3. De Luynes, Mémoires; — Soula?ie, Pièces inédites pour sertùr 
aux règnes de Louis XI V, XV et XVI ^ 1793, 

4. Œuvres complètes de Montesquieu^ in-4o, êdit. Plassan, 1796, 
t. V; — Correspondance de Montesquieu, édit. 1767, lettre de 
madame d^Aiguillon à Pabbê de Guasco,; — Diié, Précis historique 
sur la vie et les travaux de J. Darcei, Paris, in -8, an X. 

5. Mennechet, Matinées littéraires, in-12, 18*7. Paris, l. IV; — 
Fréron, Année littéraire ^ 1755. 



MONTESQUIEU COMMUNIE. 333 

M. le curé, à quelque heure qu'il vîat. Le curé y est allé 
ce matin vers les huit heures. Le curé lui a décoché^n patelin 
son compliment. Le président a répondu que son inten- 
tion était de faire tout ce qui convenait à un honnête 
homme dans la situation oii il se trouvait. Le curé lui a 
demandé s'il avait, dans Paris, quelque homme de confiance 
dont il voulût se servir. Le président a répondu que, dans 
ces sortes de choses, il n'y avait personne en qui il eût jamais 
eu plus de confiance qu'en son curé; que cependant, puis- 
qu'il lui laissait sa liberté, il y avait une personne à Paris, 
en qui il se confiait beaucoup, qu'il l'enverrait chercher, 
et qu'il ferait demander le Saint-Sacrement après qu'il se 
serait confessé. Le curé s'est retiré, et le président a envoyé 
chercher... qui croiriez-vous? Le P. Caste), jésuite, qui est 
arrivé avec son second. « P. Castel, lui a dit le président en 
l'embrassant, je m'en vais devant. » Après quoi, le P. Castel 
a laissé le président seul avec le jésuite. Il s'est confessé, et 
M. le curé de Saint-SuJpice lui a porté le bon Dieu vers 
les trois heures. Le curé, tenant l'hostie entre ses mains, 
lui a demandé ; « Croyez-vous que c'est là votre Dieu? — 
Oui, oui, a répondu le président, je le crois, je le crois. — 
Faites-lui donc un acte d'adoration. » Il s'est assis sur son 
lit, a tiré son bonnet. « Faites un acte d'adoration, a dit 
le curé. Alors le président a levé vers les cieux les regards 
et la main droite, dont il tenait son bonnet : il a communié. 
Après quoi, le bon Dieu, le curé et les jésuites sont revenus 
très-contents chacun chez eux. Quant au P. Castel, il ne se sent 
pas de joie. 

C'est madame d'Aiguillon, dont la piété n'était pas 
non plus le faible, qui a rapporté les dernières paroles 
que Montesquieu ait dites/ : 

J'ai toujours respecté la religion; la morale de l'Evangile 

1 . Lettre de la dachesse d'Aiguillon à Maupertuis, dans V Eloge de 
Montesquieu, par Maupertuia. 



33i CHAPITRE VXV. 

est une excellente chose et le plus beau présent que Dieu 
pût faire aux hommes. 

Bientôt il cessa de prendre part à la conversation, 
perdit connaissance et entra en agonie. Dix-huit heu- 
res après, il était mort; le treizième jour de sa mala- 
die, le lundi 10 février 1755, à soixante -six ans. 

Aussitôt on ouvrit son portefeuille où se trouvait un 
paquet scellé de huit cachets aux armes de Montes- 
quieu et sur lequel était écrit : 

Ceci est mon testament du 26 novembre 1750, dont j'ai fait 
deux exemplaires, Tun pour porter avec moi dans les pays 
étrangers où je me propose d'aller, l'autre pour être remis 
par moi à M. Doyen pour, en cas que le premier soit perdu, 
l'ouvrir après ma mort*. 

Les formalités remplies, on lut : 

Je soussigné, étant en mon bon sens, j'ai fait mon testa- 
ment tout écrit de main, ainsi que s'en suit. Je commande 
mon âme à Dieu, et me remets pour les prières et frais funé- 
raires à la volonté de mon héritier bas nommé, le priant de 
faire le tout avec une grande simplicité... 

Le service eut heu le 11 , lendemain de sa mort, à 
Téglise Saint-Sulpice; et son corps y fut déposé dans 
le caveau de la chapelle Sainte-Geneviève ^. Il a dis- 
paru, sans que personne en ait pu retrouver la trace, 
• même sous le Directoire', lorsque ses admirateurs le 

1. Voir chap. xi, supra. 

2. Bernadau, Tableau de Bordeaux, in-12, 2810; — Dom De- 
vienne, Histoire de Bordeaux, in-4°, 1771. 

3. Œuvres posthumes, Paris, Plassan, in-l2, 1798, p. 245. 



ENTERREMENT DE MONTESQUIEU. 335 

firent rechercher avec les renseignements de la fa- 
mille en ligne directe, qui existait encore : c'est sans 
doute qu'on l'a jeté dans les catacombes, en 1793 ^ 

Le convoi fut peu suivi. Comme parents, je n'y 
remarque^ que le petit-fils de Montesquieu, Charles 
d'Armajan, ses cousins Joseph de Marans, le comte 
d'Estillac et Guérin de La Motte, qui signèrent à l'acte 
de décès. Sa fenrnie et ses enfants manquaient, et 
Diderot ^ fut de tous les gens de lettres le seul qui s'y 
trouva. 

Telle est l'histoire de la vie et des ouvrages de 
Montesquieu. Après avoir mis quinze ans à l'écrire, 
je ne crois pas indiscret de donner mon jugement 
sur lui. 



1. Les Catacombes de Paris. Paris, Gaume, 1862, in-18, p. 85 et 
239. 

2. Extrait du registre des actes de décès de la paroisse 

Saint-Sulpice pour Vannée 1755. 

Le onze février 1755, a élé fait le convoi et enterrement de haut 
et puissant seigneur Charles Secondât, baron de Montesquieu et de La 
Brède, ancien président à mortier du parlement de Bordeaux, Tun 
des quarante de i*Acad6mie française, décédé le jour d'hier, rue Saint- 
Dominique, âgé de soixante-cinq ans, en présence de messire Joseph 
de Maran, ancien maître des requêtes honoraire, et de messire Charles 
Darmajan, petit-flls du défunt, et de messire Joseph Guérin de Lamotte, 
maréchal de camp, gouverneur de Philippeville et cousin du défunt, 
qui ont signé : 

Signé: Marans, Darhaun, Gcérinde la Motte, comte Gotonnet, 

DE GUTONNET DE CoULON, COMTE MARANS, COMTE d'EsTILLAC, et 

Rolland, curé. 

3. Grimm et Diderot, Correspondance, édit. Tourneux. Paris, 1877, 
t. lï; — Diderot, Œuvres, Édit. Âssezat-Tourneux. Paris, Garnier, 
1875, t. IV, p. 151. 



336 CHAPITRE XXV. 

La civilisation, qui utilise tous les hommes de 
génie, sait que chacun d'eux a une nature différente. 
Quelques-uns ne se sont jamais livrés, n'ont point 
partagé nos passions, sinon par curiosité, et ne se sont 
proposé que d'être grands. Ils ont pourtant cru bien 
d'être aimés de leurs semblables, et ils se sont fait 
connaître d'eux par de bonnes actions et par des 
chefs-d'œuvre. 

On dirait des demi-dieux, nés du cerveau de Jupi- 
ter, ne partageant ni le rire ni les pleurs, quelquefois 
s'occupant des hommes, d'ordinaire habitant les hau- 
teurs sereines de la pensée, dans cette zone limpide de 
l'atmosphère où les nuages n'arrivent plus, calmes 
comme l'expérience, indulgents comme le scepticisme. 

Montesquieu , ainsi que Gœthe et que Spinosa , 
parait avoir été de cette race de Mentors. On m'ob- 
jectera son mot : « Je suis amoureux de l'amitié ^ » 
Que répUquer à son aveu : « L'amour a des dédom- 
magements que l'amitié n'a pas^. » Ce qui détermine 
mon jugement, ce sont ses deux déclarations suivan- 
tes : « Je n'ai presque jamais eu de chagrin, encore 
moins d'ennui. J'étais l'ami de tous les esprits et l'en- 
nemi de tous les cœurs'. » Cette phrase suffirait : 
« Je ne demande autre chose à la terre que de tour- 
ner sur son centre*. » 



t. Pensées diverses, 
2. md. 

3. md. 

4. Lettre de Montesquieu à Mauperluis, 25 novembre 1746. 



LE BIENFAIT ANONYME* 337 

Enfin rappelons-nous le trait raconté dans toutes 
les Morale en aciion ' . Montesquieu allait volontiers 
visiter sa sœur atnée à Marseille. Le premier dimanche 
de juin 1734, il eut l'idée de faire une petite excur- 
sion en mer. Un batelier lui offre sa barque, et les 
voilà partis. Le promeneur frappé des manières 
inexpérimentées de son pilote lui en fait l'observation. 
Le pauvre enfant répond qu'il a en effet un autre 
métier pendant la semaine et qu'il n'exerce celui de 
rameur que les dimanches, travaillant le plus possible 
pour racheter son père pris par des pirates, esclave à 
Tétouan, et appelé Robert. On revient au port et on se 
quitte. Six semaines après M. Robert est de retour 
dans sa famille, qui ne sait à qui elle doit la déli- 
vrance de son chef. Mais au bout de deux ans, le jeune 
homme qui pense toujours à son questionneur inconnu, 
le rencontre de nouveau. Il se jette à ses pieds avec 
effusion, en le bénissant et le suppliant de venir voir 
les heureux qu'il a faits. L'autre nie tout et se dérobe 
brusquement. Ce bienfait est resté anonyme jusqu'à 
ce que les enfants de Montesquieu aient, à sa mort, 
vu dans ses papiers qu'il avait chargé un banquier 
d'envoyer au Maroc, pour la rançon d'un Marseillais, 
une somme de sept mille cinq cents francs. 

Sans doute cette action de Montesquieu est belle, 
comme sont beaux tous ses ouvrages ; mais comme 



i. Mercure de France, mal 1775; — Leviiac et Moysant, Cours de 
littérature» Vouy. édii., Paris, Boftsange, 1814, l«vol.,p. 178rlS3. 



33§ CHAPITRE XXV. 

^ux, elle offre un caractère de bonté dédaigneuse, 
venant d'un homme sec qui ne fait le bien que par 
acquit de conscience. SÉ^int- Vincent de Paul n'aurait 
pas agi de la sorte ; il a ôté les chaînes d'un captif, 
mais il ne s'est pas arraché sans pitié à une recon- 
naissance légitime '. 

J'ose le dire, c'est la différence de la charité avec la 
bienfaisance, de l'amour du prochain inspiré par Dieu 
avec l'humanité dictée par la justice, et de l'époque 
précédente avec celle de Montesquieu. 

Ses chefs-d'œuvre, pleins de patriotisme, d'expé- 
rience, de probité, de modération, de vertu civique et 
de génie,, doivent être étudiés et admirés, car ils sont 
grands et nobles. Leur seule infériorité vient de ce qu'ils 
np procèdent que de l'intelligence et ne s'adressent 
qu'à elle, sans passionner notre cœur ni enthousiasmer 
notre âme sensible aux grandes choses. 

« Respectons, honorons donc ^^ la libéralité natu- 
relle et raisonnée. Mais reconnaissons toutefois qu'il 
manque à cette bonté et à cette bienfaisance une cer- 
taine flamme, comme il manque à tout cet esprit et à 
cet art social du dix-huitième siècle une fleur d'imagi- 
nation et de poésie. Jamais on ne voit dans le lointain 
le bleu du ciel ni la clarté des étoiles. 9 

Pourquoi se plaindre et de ce temps et de cette 
vie de Montesquieu? Le véritable temps et la vérî- 



1. Madame Roliaad, Mémoires^ édit. P. Faugère, t. U,p. 195-196. 

2. Sainte-Beuve, Caitseries du lundi, sur Madame GeofiRrlD. 



LA VRAIE yi£ DE kONTESQDIED. 339 

table vie d'un grand homme ne conmience qu'à sa 
mort. Car le caractère le plus marqué du génie et 
sa puissance réelle est d'intéresser la postérité, d'agir 
sur le sort des peuples et de contribuer à leur civili- 
sation. 



XXVI 



Oa ne sait si les querelles da pariemoit avec le 
clergé aTaient absoil>é toute rattention, oa si les 
CNirres de Hontesquiea étaient tombées en oubli, 
mais sa mort parait avoir passé inaperçue en 1733'. 

D'ailleurs, U faut convenir que notre publiciste 
n'entra pas de suite dans la postérité. Sans doute les 
Académies' dont il était membre firent son éloge, 
les journalistes' de sa connaissance annoncèrent à 
leurs lecteurs la perte qu'Us venaient de subir, et plus 
d'un enUiousiaste^ composa des vers à sa louange. 

1. Grimm et Diderot, Co r r etp omdmice , édit. Toumeiix. Parô, 
Ganiicr, 1877, t. Il ; — Diié, Vie de {TÀrcet, ao X, in-S. — Ijettre 
de madame d* Aiguillon à Tabbé de Goaaco, dans les Uttret Jerni- 
iUrci de Montesqaiea, édît. 1767. — Madame da Haussel, Mémwes, 
édit. BaodoiD, in 8, 1823, p. 139. 

?. Académie Traoçaise; — Académie de Berlin; — Académie de 
Stanislas. 

3. Fréron, Année liiiéraire^ 17 55 ; — Meremre de France, ibid \ — 
Evening Pott, ibid. 

4. Piron, OEuvrei; — Ximénèf, Essais de qneiqnes genres divers 
de poésie; — Turben, Sur la mon de JT. le président de Montesquieu, 
mon illustre protecteur. Toulouse, 1755, pièoe ; — Donnerai, Àmnée 



MONTESQUIEU ET ROUSSEAU. 341 

Même, à la fin de l'anaée, en tète du cinquième 
volume de Y Encyclopédie y d'Alembert, en chef de 
secte habile, présenta l'apologie de Montesquieu, 
comme celle d'un collaborateur: ce qui était vrai 
et faux en même temps, car si l'auteur des Lettres 
persanes avait préparé les voies des philosophes, 
l'auteur de Y Esprit des Lois n'aurait pas tardé à 
se plaindre de leur marche *. Cette adoption par 
les distributeurs actuels de la réputation le grandit ; 
toutefois, pour le populariser, il fallut un motif plus 
humain. 

En 1762, à Tapparilion du Contrat social Ae Rous- 
seau, le peuple des lettrés qui ne permet pas qu'un 
homme de génie soit sans rival, et la haute bourgeoisie 
qui cherche toujours des défenseurs, pensèrent à 
Y Esprit des Lois de Montesquieu. 

Les deux politiques formèrent deux écoles, l'une 
qui réprésentait le principe de liberté, l'autre le prin- 
cipe d'égalité. Le nom de celui-ci voulut dire libéra- 
lisme ou monarchie constitutionnelle, le nom de 
celui-là démocratie ou république radicale ; et leurs 
élèves se battirent, qui contre un anarchiste, qui 
contre un aristocrate. Alors on multiplia^ les éditions 



littéraire^ 1755; — Adami, sénateur florentin, Lettres familières^ 
l?67,2«édU. 

1 . « L'impartialité ! Voilà co que les Encyclopédistes n'aimaient pas 
dans V Esprit des Lois. » Nisard, Histoire de la littérature française, 
in-8. Paris, Didol, 1870, t. IV. 

2. Louis Dangeau, Bibliographie de Montesquieu, 187 4,in-8. Rou- 
quette. Paris. 



3lî CHAPITRE XXVI. 

complètes de Montesquieu, on les enrichit de commen- 
taires S on proposa son éloge au concours^, on raconta 
les détails de sa vie, on mit sa bienfaisance au 
théâtre ', on illustra trois fois le moindre de ses livres S 
on le traduisit dans toutes les langues, en anglais, en 
italien, en allemand, en russe, en latin et en vers 
français. [Tous les esprits qui abordèrent l'histoire, 
le droit, l'économie politique et l'administration gé- 
nérale, Quesnay, le marquis de Mirabeau, Raynal, 
Morelly, Servan, Malesherbes, Voltaire même, procè- 
dent de Montesquieu. Ses succès ne se bornèrent 
pas à la France. Il inspira, en Italie, le crimina- 
liste Beccaria et le législateur philanthrope, Filangieri; 
en Angleterre, le jurisconsulte Blackstone, et en Ecosse, 
le philosophe Fergusson. 

Son influence se fit sentir même sur les gouverne- 
ments. Catherine* écrivait à un encyclopédiste, en lui 
envoyant son Instrttction pour le Code russe : « Vous 
verrez comment pour l'utilité de mon empire, j'ai 
pillé le président de Montesquieu sans le nommer. 
J'espère que si de l'autre monde, il me voit travailler, il 
me pardonnera ce plagiat pour le bien devingt millions 



1 . Voir, infra, Monographie des livres pour et contre Montesquieu. 

2. Garât, Barèro et Marat furent les principaux concurrents. 

3. Le duc d'Orléans jouait, dans une pièce de madame de Mon- 
tesson, le personnage de Montesquieu. 

4. Temole de Cnide, 

5. Collection de documents publiés par la Société liistoriqne de 
Russie. Saint-Pétersbourg, in-é», t%l A; ^ Revue des Deux-Mondes, 
15 janvier 18T7 , Rambaud, sur Catherine U et ses correspondants. 



INFLUENCE DE MONTESQUIEU. ^^3 

d'hommes qui doit en résulter. Il aimait trop rhutâà- 
nité pour s'en formaliser. Son livre est moii bré- 
viaire. » Elle ajoutait ailleurs : « Son Esprit des Lois 
est le bréviaire des souverains, pour peu qu'ils aient 
le sens conmiun. » Grâce à lui, la Prusse donne h 
premier exemple d'un code simple et clair , l'^enm- 
gne fait disparaître un instant de ses lois la barbaarie 
de plusieurs siècles ; la Pologne réclamé une constitu- 
tion ; la Toscane a un gouvernement plein de lumièïe 
et de liberté ; l'Espagne et le'Portugal commencent im 
projet de législation sage et uniforme ; en Amérique, 
Washington, qui connaissait la présence d'un Montes- 
quieu* dans l'état-major français, tire* d'un chapitre 
de l'Esprit des Lois « le modèle d'une belle république 
fédérative. » Chez nous enfin Louis XVI ', qui avait au- 
torisé le descendant de notre grand criminaliste à 
conserver le titre de baron * de son grand-père, abolit la 
question ^, et se prépare à accorder d'autres réformes. 
Jaloux de tels exemples, le Tiers État, dans la rédac- 



1. On ne peut croire que Montesquieu, sUleut vécu plus longtemps, 
aurait tenu la conduite de ses enfants ; mais celle qu'ils ont eue indique 
peut-être Féducation qu'il leur avait* donnée. Aussi, j'indiquerai en 
note les principaux traits de leur vie. Et d*àbord son petit- Msj^rit 
part, comme on le voit, à la guerre do riudêpendance, et à stfn re- 
tour, fut nommé colonel d*un régiment français. 

2. Éd. Laboulaye, Revue de droit international^ 1869, n<> 11. 

3. Il commanda sa statue en marbre à Clodlon, le sculpteur à U 
mode. 

4. Michaud, Biographie universelle, v» Montesquieu ; — ^ Baron de 
Lynch, Notice sur le baron de Montesquieu, 

5. Vicomte de Falloux, Louis XVI, 



344 CHAPITRE XXVI. 

lion des Cahiers qa'il remit aux États-Généraux repro- 
duisit les idées de Montesquieu '. 

L'Assemblée Constituante, (17 juin 1787 au i""' oc- 
tobre 1791) sembla d'abord s'y conformer ^. C'est 
d'après ses principes que Necker fit le compte rendu, 
que Meunier regrettait dans le gouvememeat la con- 
fusion des trois pouvoirs. On entendait un écho de 
V Esprit des Lois dans le rapport de Bergasse sur l'or- 
ganisation des tribunaux, dans l'apologie de la Con- 
stitution anglaise par Lally-ToUendal, dans maint dis- 
cours de Clermont-Tonnerre, de Cazalès, de Malouêt 
et même, vers la fin de la cession, dans le génie de 
Mirabeau. Cependant l'influence de Montesquieu ' sur 
cette assemblée fut plus théorique que pratique. 
D'ailleurs il avait écrit ^ : « Abolissez dans une mo- 
« narchie, les prérogatives des seigneurs, du clergé, 
€ de la noblesse et des villes, vous aurez ou bien un 
€ État populaire, ou bien un État despotique. » 

Ses idées furent moins puissantes encore sur l'As- 
semblée législative (du 1®^ octobre 1791 au 21 septem- 



!• Continuation de VArt de vérifier les dates, 

7m Pendant cette législative, le 30 mal 1791, des représentants 
avaient proposé de mettre au Panthéon les eendres de Voltaire et de 
Rousseau. Camus dit : a Je. demande que le même honneur soit ac- 
cordé i Montesquieu, le seul peuV-étre des écrivains qui soit mort avec 
respoil* fondé qu'il n'y avait pas une ligne à effacer à ses écrits. » Et 
il parut un Journal appelé les Lettres persanes, 

3. Le fils et le petit- fils de Montesquieu ne se montrèrent pas en« 
thousiastes de la Révolution, Tun dans son château do La Brëde, Pautre 
à la tête de son régiment de Cambrésis. 

4. Esprit des Lois^ liv. Il, ch. v. 



MONTESQUIEU PENDANT LA CONVENTION. 3t5 

bre 1792.) La parti le plus brillant * qui, comme tous 
les partis, après avoir fait de l'opposition avec les doc- 
trines démocratiques, gouvernait avec les doctrines 
monarchiques, savait par cœur V Esprit des LoiSy mais 
s'en montrait le disciple républicain. Les ennemis de 
Vergniaud lui reprochaient ses lectures de Montes- 
quieu. Buzot le cite souvent dans ses mémoires, et on 
en trouva un volume dans la cave où les Girondins 
s'étaient réfugiés pour échapper à la proscription : ils 
l'invoquaient, en s'écriant contre la France qu'elle 
avait mérité ses malheurs, puisqu'elle avait oublié ou 
dédaigné ses leçons *. 

Pendant le règne de la Convention (du 21 septembre 
1792 au 26 octobre 1795), le fils de Montesquieu^, 
déclaré suspect à quatre-vingts ans, est jeté vingt-sept 
jours dans un cachot de Bordeaux et gardé à vue chez lui. 
Tous ses revenus sont arrêtés et ses biens séquestrés. 
Il est réduit jblu plus horrible dénùment et les manus- 
crits de son père sont profanés. A la tribune, Saint- 
Just parle sans cesse du système de la vertu républi- 
caine, et Robespierre parodie Montesquieu, en disant: 
t Le principe du gouvernement démocratique c'est la 



1. \AiQ\, Charlotte Cor daij et les Girondins, Z vol. in-8, 1864- 
1872 ; — ejasdem, Vergniaud, 2 vol. in-S. 

2. Pendant l'Assemblée législative, le petit-flls de Montesquieu 
êmigra. 

3. Le Républicain français, fructidor an 111, p. 4173. A cette nou- 
velle, le petit-flU de Montesquieu prit du service sous le comte de 
Puisaye et débarqua à Quiberon, où il Tut du petit nombre de ceux 
qui échappèrent à lu mort. 



3^ CHAPITRE XXVI. 

€ vertu, et son moyen, pendant qu'il s'établit, c'est la 
« Terreur '. » Du reste, les Jacobins le traitent de ro- 
bin, d'aristocrate, d'imbécile et d'enfant en législation. 
C'est l'honneur de ce grand esprit que sa voix calme 
et modérée ne peut être entendue ni pendant la dicta- 
ture du peuple ni pendant celle des despotes. 

Quand la Constitution de l'an m (26 octobre 179S) 
confia le gouvernement à un directoire, assisté de 
deux conseils, Montesquieu redevint à la mode. Sa 
fille ^, à Agen, dans une fête officielle, fut mise c au 
nombre des vieillards dont l'âge et les vertus de- 
vaient être offerts à la vénération publique. » En 
quatre ans, il parut quatre éditions de ses œuvres ; 
une même, imprimée in-folio, ornée de vignettes, en- 
richie de morceaux inédits, fut présentée ' aux deux 
Chambres, qui l'acceptèrent avec respect. Même Pas- 
toretaux Cinq cents et Goupil de Prefeln aux Anciens^ 
proposèrent de lui rendre les honneurs du Panthéon. 

Sous le Consulat (1799-1804), la vogue se prolon- 
gea, mais en*décroissant. Chateaubriand invoqua l'au- 
torité de Montesquieu dans le CMénie du Christianisme^ 
et La Harpe lut encore au Lycée une dissertation sur 



1. Le-5 février 1794. 

2. Décade philosophique^ an V, n^ 2, mercredi tl octobre 1797, 
p. 114. — La Gazette nationale du 26 ventôse an VUI dit qu'elle 
mourut à Agen le 8 ventôse an Vi 11, à 73 ans. Son fils meurt en 179G 
& Bordeaux, et son petit-fils propose au Directoire les manuscrits de 
son grand'père pour obtenir la levée du séquestre qui pesait sur 

La Brède. 

3. Les 21 pluviôse an IV, et 12 vcnlôâe an IV. 



LE CONSULAT ET L'EMPIRK. 347 

Y Esprit des Lois ; Tlnstitut ' proposa pour sujet de 
poésie un de ses mots les plus mal compris : « La 
vertu est la base des républiques. » Le gouvernement 
élimina son petit-fils de la liste des émigrés^ et 
donna son nom à une rue de Paris. ^ Bonaparte 
enfin, lorsqu'il eut à nommer la Commission chargée 
de proposer une nouvelle législation, choisit pour la 
présider un disciple de Montesquieu. Le discours 
prélimi?iair€ de Portails reproduit les grandes vues de 
V Esprit des Lois ; et dans la discussion où s'élaborent 
les codes Civil, Commercial et Criminel, notre auteur, 
sans cesse invoqué, fournit presque toujours la raison 
décisive. Triomphe du génie modéré, qui sait conciher 
les principes de conservation avec ceux du progrès. 
Sous l'Empire (1804-1814), Napoléon, qui avait 
montré son peu de goût pour les pubHcistes, fit rentrer 
politiquement dans l'ombre, comme un idéalogue, 
Montesquieu. Son petit-fils, pour obtenir la levée du 
séquestre mis surLaBrède, avait proposé au directoire 
et au Consulat, ses manuscrits posthumes. On lui ac- 
corda sa demande à condition, je soupçonne, qu'il ne 
les publierait pas. Du reste, pendant les quinze ans de 
ce règne, il ne parut qu'une seule édition des œuvres 
de Montesquieu, encore avait-elle été commencée sous 
le régime précédent. 



1. En 1803. 

2. En 1801. Bernadau, msj. 

?. Lazare, Dictionnaire des rues de Paris, le 7 prairial an X, Chap- 
tal, ministre de Tintérieur. 



34S CHAPITRE XXVI. 

La Restauration arrive. L'Académie française met 
son éloge au concours ; Villemain, à la Sorbonne, lui 
consacre deux leçons. Bordeaux lui élève une statue; 
une fête annuelle est consacrée en son honneur ^ ; un 
auteur dramatique lui donne le rôle de la Providence 
dans une pièce^ à succès ; im employé des douanes ' lui 
consacre un poëme de vingt-six chants ; la duchesse 
de Berry* visite son château, et on publie une édition 
par an de ses œuvres complètes. Toutes ses théories 
libérales défrayent les journaux et les brochures en 
France, on Angleterre et en Russie. Car il avait le pre- 
mier donné une idée nette de la liberté politique et 
montré comment elle peut être réalisée dans les Consti- 
tutions. D'ailleurs, l'exposé des motifs de la Charte 
de 1814 ressemble au fameux chapitre vi du livre XI 
de Y Esprit des Lois^. 

Sous la monarchie de juillet, qui fut si parlemen- 
taire, mais qui traversa tant de crises littéraires, in- 

1 . Latapie, Fondation d'une rosière ù La Brède^ ia-4. Bordeaux, 1823. 
?. La Fausse clef. Paria, 1823. 

3. Dumont, Voir, infra, la liste des livres sur Montesquieu. 

4. Le 23 juillet 1823. Voir Ribadieu, Châteaux de la Gironde, 
in-8. Bordeaux, 1855. 

5. C'est dans cette période triomphante, le 19 juillet 1824, que, 
après avoir offert à Louis XVIII les manuscrits de son aïeul en échange 
de la pairie qui lui fut refusée, le petit-flls de Montesquieu meurt, 
sans postérité en Angleterre, où il s'était marié à une Anglaise. Chose 
remarquable ! Montesquieu, enfant d'une mère anglaise d'origine, né 
dans un pays qui avait été anglais, s'éteignit chez lus Anglais, et ses 
idées sont appelées anglaises. Cependant un historien a pu dire : 
a Après avoir lu Montesquieu, on se sent toujours plus heureux d'être 
« Français. » (Michaud, Bioaraphie universelle, v'^ Montesquieu. — 
Église de Bridge, Canterbury, Angleterre.) 



LA RÉPUBLIQUE DE FÉVRIER. 34iJ 

dustrielles, économiques et sociales, Montesquieu 
n'eût pas moins d'influence que sous la Restauration. 
Le nombre de ses éditions, de ses statues et des ar- 
ticles ou brochures sur lui, diminua pourtant un peu, 
soit parce qu'on voulut réagir, selon l'usage, contre le 
régime précédent, soit plutôt parce que le goût des 
études sérieuses s'amoindrit. Si le succès de Montes- 
quieu est en rapport avec la liberté politique, il in- 
dique encore mieux le niveau de l'esprit public. 

La République de 1848 donna à la France le suf- 
frage universel, malgré V Esprit des Lois qui disait : 
« Il y a toujours dans un État des gens distingués 
« par la naissance, la richesse ou les honneurs. Mais 
a s'ils étaient confondus parmi le peuple, et s'ils n'a- 
« *vaient qu'une voix conmie les autres, la liberté 
« commune serait leur esclavage, et ils n'auraient 
« aucun intérêt à la défendre, parce que la plupart 
« des résolutions seraient contre eux '. » 

Cependant, à dessein ou par mégarde, la seule men- 
tion qui fut faite de Montesquieu sous ce régime est 
dans un journal, qui le revendique comme socialiste. 

L'empire de 18S2, qui n'aimait pas le gouvernement 
parlementaire, procura peu de vogue en poUtique à 
notre publiciste, mais il se fît son disciple en histoire. 
Pendant ces dix-huit ans de règne, on trouve peu de 

1. Etpril des Lois, 1. XI, ch. vi. Il avait déjà dit dans la SG^ Lettre 
persane : Dans ce tribunal, on prend les voix à la majeure; mais on 
dit qu'on a reconnu par expérience, qu'il vaudrait mieux les recueillir 
à la mineure, et cela est assez naturel ; car il y a très-peu d'esprits 
justes, et tout le monde convient qu'il y en a une inQnitê de faux. 



250 CHAPITRE XXVI. 

brochures sur Montesquieu , moins d'éditions de ses 
œuvres et point de ses idées appliquées. Le critique 
officiel' du temps dit même : t V Esprit des Lois 
€ fut un livre qui n'a plus guère d'autre usage que le 
c noble usage perpétuel de porter l'esprit dans la 
a haute sphère historique et de faire nattre une foule 
a de belles discussions. » 

Au contraire, depuis 1870, sans compter des Ltf^/re5 
persanes et des Grandeur des Romains y les œuvres 
complètes de Montesquieu ont déjà été tirées à trois 
éditions, dont une, préparée pendant deux ans de 
cours pubUc , est annotée par un professeur de légis- 
lation comparée au Collège de France, membre de l'In- 
stitut et sénateur, M. Ed. Laboulaye : conunentateur 
digne de l'auteur. 

L'avenir lui réserve sans doute quelque influence 
encore sur la civilisation. D'ailleurs il a flétri \e Con- 
grès^, combattu le célibat*, le duel* l'agiotage^ et les 
persécutions religieuses'' et glorifié philosophiquement 
le christianisme ® comme institution sociale ; il a de- 
mandé l'abolition de l'esclavage® et de la traite 

1. Sainte-Beuve, Cameries du lundi, \o Montesquieu. 

2. C'était en 1867-1868 et 1868-1869. 

3. Lettres persanes 60. 

4. Esprit desLoiSt 1. XXIII, ch. xxi. 

5. Lettres persanes 59 ; — Esprit des Lois, 1. XXVllI, ch. xxv. 

6. Lettres persanes l\2;— Esprit des Lois, \ Al ^ ch. iv; l.XXII,ch.xi. 

7. Grandeur des Romains, ch. xx ; — Lettres persanes 85; — 
Esprit des Lois, 1. XXV, ch. xiii. 

8. Ibid,, 1. XXIV, ch.vi. 

9. Letire à Grosley; — Esprit dtsLois^ I. XV, ch. v et wm. 



MONTESQUIEU ET LA CIVILISATION. 351 

des nègres ; radoucissement des peines ' surtout pour 
les sacrilèges, la liberté des cultes ^y Tinviolabilité de 
la propriété,^ la substitution^ de l'impôt en forme 
contre sa perception par les agents de l'État et le 
gouvernement parlementaire * ; enfin il a donné la 
théorie de la séparation^ des pouvoirs, la plus belle 
découverte des temps modernes. 

On ne peut se faire une idée complète de Montes- 
quieu, des services qu'il a rendus et de Faction qu'il 
peut exercer sur l'avenir, à moins de se reporter à 
une vieille chronique itahenne. 

Il existe, à Rome, dans l'église de Saint-Pierre-ès- 
liens, sur le mausolée de Jules II, une statue colossale. 
Moïse est assis, tenant sous son bras droit les tables 
du Décalogue ; sa tète, un peu tournée à gauche, est 
pourvue d'une épaisse chevelure d'où jailUssent les 
deux cornes symboliques. L'une de ses mains se 
joue dans sa longue barbe, l'autre en caresse les 
pointes. Malgré quelques détails trop finis et quel- 
ques vêtements inachevés , l'absence d'action chez 
ce géant de marbre est d'un effet irrésistible , et 
son aspect surhumain représente bien la puissance 
du génie se faisant obéir d'un regard. Michel-Ange, 

t. Lettres persanes 83; — Esprit des Lois^ I, Vf, cli. ix, I. XII, 
ch. IV. 

2. Esprit des Lois^ 1. XXV, cIi. ix. 

3. Ibid,, 1. XX VI, ch. xxv. 

4. Tbid., 1. XIII, ch. xix. 

5. ïbid., 1. XI, ch. vi. 

6. ////cf., 1. XI, ch. Yi. 



332 CHAPITRE XXYI. 

qui c est le maitre pour donner de la noblesse à tous 
ses sojets ' », a troové dans les Saintes Ecritures et 
dans sa grande âme, ce législateur revenu du mont 
Sinaî et transfiguré par le souffle de Dieu. 

On raconte qu'un petit enfant, le dernier d'une 
nombreuse et pauvre famille, menait tous les jours 
ses frères atnés jouer en face de cette œuvre sublime, 
et l'admirait avec eux, immobile, enivré de l'éclat qui 
frq)pait son âme exaltée. Au bout de quelques années, 
les uns avaient pris involontairement une attitude 
plus noble, les autres devinrent sculpteurs ou peintres, 
tous eurent le goût des arts. 

Ce petit garçon est mon image. Je voudrais avoir 
emmené avec moi, pour étudier la vie et surtout les 
livres du plus grand publiciste de France, les honmies 
qui désirent s'occuper des affaires publiques. Ceux-ci 
deviendraient législateurs, ceux-là philosophes, qui 
plus pratiques, qui plus savants, tous meilleurs ci- 
toyens. 

Montesquieu dit dans la préface de Y Esprit des Lois : 

Si je pouvais faire ea sorte que tout le monde eût de 
nouvelles raisons pour aimer ses devoirs, son prince, sa 
patrie, ses lois; qu'on pût mieux sentir son bonheur dans 
chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque 
poste où l'on se trouve, je me croirais le plus heureux des 
mortels. 

Si je pouvais faire en sorte que ceux qui commandent aug- 
mentassent leurs connaissances sur ce qu'ils doivent près- 

1. Montesquieu, Fragments sur le goût^ 



VŒUX DE L'AUTEUR. 353 

crire, et que ceux qui obéissent trouvassent un nouveau plai- 
sir à obéir, je me croirais le plus heureux des mortels. 

Je me croirais le plus heureux des mortels, si je pouvais 
faire que les hommes pussent se guérir de leurs préjugés. 
J'appelle ici préjugés, non pas ce qui fait qu'on ignore de 
certaines choses, mais ce qui fait qu'on s'ignoi^e soi-même. 

C'est en cherchant à instruire les hommes que Ton peut' 
pratiquer cette vertu générale qui comprend Tamour de tous. 
L'homme, cet être faible, se pliant dans la société aux pensées 
et aux impressions des autres, est également capable de con- 
naître sa propre nature lorsqu'on la lui montre, et d'en 
perdre jusqu'au sentiment lorsqu'on la lui dérobe. 

Ce sera le dernier mot de mon livre, coname c'était 
le premier du chef-d'œuvre de Montesquieu. 



FIN. 



23 



APPENDICE 



APPENDICE 



LN PAMPHLET INCONNU CONTRE MONTESQUIEU 

Quand YEsprit des Lois parut, en 1748, ce fut un 
enthousiasme universel, tempéré par une critique 
générale. Il y eut autour du livre de Montesquieu des 
luttes plus ou moins courtoises ', qui se prolongèrent 
quelques années. M. Éd. Laboulaye, dans l'édition défi- 
nitive qu'il donne de son maître, les a'racontées avec 
son érudition et son charme habituels. 

Mais il existe un pamphlet auquel les journalistes 
du temps ont fait allusion, que la génération suivante 
a cité sans le connaître et dont les bibliographes d'au- 
jourd'hui parlent au lieu de le lire, sauf à en faire 
l'objet d'une légende : c'est un peu la fable de La Fon- 
taine, Les Femmes et le Secret. 

On trouve dans La Beaumelle (Suite de la Défense 
de r Esprit des Lois, 1751) : 

Un homme employé à lever les tributs du roi de Lydie 
1 . Voir ch. XX et xxi, supra. 



3a8 APPENDICE. 

aTait fait imprimer iioe critîqae de \'E<prii des Loû en deox 
gros Tolames. H les supprima et fit bien. 

Delaporte (Obsyircationssur la littéraitare moderne, 
1751;, ajoute : 

11 y a (dans YEsprU des Lois) en partîcnlier, an morceau 
digne de Jo vénal contre les fermiers et les traitants. Je n'en- 
treprendrai pas de réfuter son sentiment sur cette matière ; 
un homme do métier Fa fait, dit-on, avec beancoop de force ; 
mais Touvrage est fort rare, et, qaoiqne fait poor le public, 
il n'a été tu jusqu'à présent que par un très-petit nombre 
d'amis particuliers à qui, par un privilège spécial, on a bien 
voulu en procurer la lecture. 

L'Eloge de Montesquieu par Maupertuis, en 1753, 
raconte ainsi le même fait : 

Uq auteur s'était donné beaucoup de peine pour composer 
contre Montesquieu un gros ouvrage qui allait paraître, ses 
amis lui conseillèrent de relire V Esprit des Lois, H le lut : la 
craiole et le respect le saisirent, et son ouvrage fut sup- 
primé. 

En 1767, un ami intime de Montesquieu publia en 
Italie, des Lettres familières^ de lui. On lisait dans 
Tune d'elles : 

Depuis le futile Delaporte jusqu'au pesant Dupin, je ne vois 
rien qui ait assez de poids pour mériter que je réponde aux 
critiques ; il me semble que le public me venge assez et par 



1 . Leitret familières da président de Montesquieu, baron de La 
Brftdc, h divers amis d'IUlie, 1767. S.L. (Florence), in-I2; 3 vi- 
gnettes et titre gravés. L'éditeur était Tabbé de Guasro ; la date de la 
lettre citée doit être 1751 : elle est écrite de Fontainebleau. 



REMARQUES DE GUASCO. 359 

le mépris de celles du premier et riadignation contre celles 
du second. 

Au nom de Dupin était joint cette note : 

Ce fermier général fit imprimer, à ses frais, une critique 
quil distribua à ses connaissances, à condition de ne point 
la prêter. On ne manqua cependant pas de faire tomber un 
exemplaire de cette critique entre les mains de M. de Mon- 
tesquieu; et dès qu'il eut parcouru quelques parties de cette 
rapsodie, il dit qu'il ne valait pas la peine de lire le reste, se 
reposant sur le public. En effet, la mauvaise foi qu'on décou- 
vrit dans les citations des passages mutilés, à dessein dé 
rendre l'auteur de V Esprit des Lois odieux au gouvernement, 
ainsi que les mauvais raisonnements, l'indignèrent au point 
que M. Dupin crut devoir retirer les exemplaires distribués, 
sous prétexte d'en faire une nouvelle édition, pour corriger 
des fautes qui s'étaient glissées; mais cette nouvelle édition 
ne parut jamais. 

Monsieur et madame Dupin furent vraisembla- 
blement outrés de cette double mention ; ils trouvèrent 
un écho à, leur colère dans madame Geoffrin, qui paraît 
avoir été furieuse aussi d'une phrase de Montesquieu 
et d'une note de Guasco. Ils se réunirent sans doute 
pour faire faire, à Paris, des contrefaçons des Lettres 
familières et pour médire de l'auteur de l'Esprit des 
Lois, 

Ces éditions corrigées existent : tous les bibliogra- 
phes les ont plus ou moins signalées*. 

Ne connaîtra-t-on pas également les propos de ces 



1. Voie Biographie des Œuvres (fe Montesquieu, par Louis Dangeau, 
in-8. Paris, Rouquette, 1874. 



360 APPENDICE. 

mauTaises langues? Il me semble les avoir recomius 
dans les œuvres de Chamfort'y qui firéquentait les 
salons de ces dames, qui disait : c J'excelle à traduire 
la pensée de mon prochain > et qui battait monnaie 
avec son esprit. Voici ses propres termes : 

M. le président de Montesquieu a^aît un caractère Tort an. 
dessous de son génie. On connaît ses faiblesses sur la gen- 
tilhommerîe, sa petite ambition, etc. Losqne VEsprit des Lois 
parut, il s'en fit plusieurs critiques mauvaises ou médiocres 
qu'il méprisa fortement. Mais un homme de lettres connu en 
fit une, dont M. Dupin voulut bien se reconnaître l'auteur, 
et qui contenait d'excellentes choses. M. de Montesquieu en 
eut connaissance et en fut au désespoir. On la fit imprimer, 
et elle allait paraître, lorsque M. de Montesquieu alla trouver 
madame de Pompadour qui, sur sa prière, fit venir l'impri- 
meur et l'édition tout entière. Elle fut hachée, et on n'en 
sauva que cinq exemplaires. 

la puissance d'ime satire dans im pays spirituel ! 
A cette heure, tout le monde croit cette anecdote et 
madame Sand la consacrée dans ses Mémoires^. 

J'espère avoir indiqué ainsi comment elle est née ; 
je vais tâcher de montrer la vérité qu'elle cache. 

11 me paraît suffisant d'emprunter à la collection 
du prince Galitzin une lettre inédite de l'auteur lui- 

K Œuvre*, Paiis, 17 95. Maxiwu* et Anecdotes, 

2. Histoire de ma vie, eh. ii, 1865. Paria, Lévy, iQ-l8; — 
Proyart, Louis IVl détrôné^ iQ-8. Londres, 1800, p. 72; — Cape- 
figue, Madame de Pompadour^ in- 18. Amyot, 1860; — Peignot, hic^ 
tionnaire des livres condamnés; ^- Tecliner, Bulletin du Bibliophile. 
Paris, mai 1859; Notice sur Claude-Dupin, par A. G. du Plessis; 
— Quérmrd, France littéraire, v» Dupin ; — Barbier et Billard, 
Dictionnaire des anonymes. 



LETTRK INKDITE DE CL. DUPIN. 36! 

même du pamphlet, Dupin, qui écrivait au sous-pré- 
cepteur du dauphin, le 10 juin 1759 : 

Je fus choqué de ce que l'auteur de V.Espvit des Lois avait 
écrit contre un état auquel le hasard m'a appelé et que j'ai 
lâché de remplir avec honneur : sentiments permis, néces- 
saires même à chaque individu pour le bien et l'utilité géné- 
rale. Je fus surpris de ses efforts pour faire fraterniser le 
despotisme avec la monarchie, je fus fatigué de cette multi- 
tude de pointes, de saillies. L'humeur me prit et, en moins 
de quatre [semaines], je jetai sur le papier la valeur de trois 
volumes in-8», et j'en fis imprimer seulement huit exem- 
plaires. Quand je me relus de sang-froid, je ne fus pas con- 
tent, je me trouvai faible, je me reprochai des personnalités, 
je jetai mes exemplaires au feu, à l'exception de deux que je 
ne pus retirer. 

Du reste, sans Taveu de Dupin, la connaissance du 
pamphlet pourrait sans doute suffire, pour montrer 
qu'un pareil livre a dû être détruit par l'auteur avant 
de voir le jour. 

La difficulté était de trouver un des deux exem* 
plaires subsistants. L'un est à Blois, chez M. G. du 
Plessis, bibliophile très-complaisant et très-distingué, 
qui descend du fermier général ; l'autre est à Paris, à 
la bibliothèque de l'Arsenal, et il y vient de d'Argen- 
son, qui était Commissaire de la librairie lors de l'ap- 
parition du livre. 

Je ne veux pas en donner l'analyse, parce qu'elle a 
été faite ^ tout récemment et parce que Dupin a publié 

1. Voir couvres île Monusquieu, édit. Laboalaye, t. lU, p. xxxix. 



362 APPENDICE. 

une seconde" édition de sa critique, où il a supprimé 
les personnalités. 

Je m'en tiens à la première édition, qui est inconnue, 
et dont l'intérêt réside dans les détails. 

En voici la description : Réflexions sur quelques 
parties d'un livre intitule' de l'Esprit des Lois. Paris, 
Benjam. Serpentin, 1749. 2 vol. in-S"*, papier de Hol- 
lande. 

Cette critique est anonyme, comme l'ouvrage. 
Jamais Dupin ne s'y désigne et ny désigne Montes- 
quieu par son nom. Nous allons voir comment il l'ap- 
pelle. Il lui dit tantôt (t. I, p. 404) : 

L'auteur n'est pas assez ferme sur ses étriers politiques. 

Tantôt (t. I, p. 168) : 

Ce passage est un amas de contradictions et de faussetés. 

Ou (t. I, p. 123) : 

L'auteur livré à une imagination qui l'entratne, entasse 
contradiction sur contradiction, énigmes sur énigmes, sans 
s'embarrasser d'être entendu et probablement sans s'embar- 
rasser de s'entendre lui-même. 

Ailleurs (t. II, p. 100) : 

L'auteur ne nous a parlé que d'après des lectures qu'il n'a 
pas bien comprises et des ouï-dire de gens mal instruits, ou 
dont il n'a pas entendu le langage. 

f . Observation sur un livre intitulé de VE^prit des /oi«, sans lieu, 
ni date, ni nom dMmprimeur, 3 vol. in-S» papier de Hollande. 



INJQRES DE DUPiN. 363 

Plus loin (t. I, p. ill) : 

Ceci est le comble de Tabsurdité^et ce passage n'en manque 
pas; il a'y a pas un mot qui n'en soit une. 

Enfin (t. I, p. 118) : 

Je ne crois pas qu'une idée si singulière ait jamais passé 
par aucune tête. 

Montesquieu avait dit (1. XVI, ch. viii) : 

Un livre classique de la Chine regarde comme un prodige 
de vertu de se trouver seul dans un appartement reculé avec 
une femme, sans lui faire violence. 

Telle est la remarque de Dupin (t. II, p. 214) : 

L'auteur est trop poli pour en user de la sorte, mais il n'a 
pas les mêmes ménagements pour les passages qu'il cite, et 
il leur donne impitoyablement la torture. Si les passages , 
que l'auteur cite sans les rapporter sont aussi infidèles que 
ceux qu'il rapporte, ne sera-t-il pas vrai de dire que les per- 
sonnes qu'il a employées à feuilleter les livres pour lui ra- 
masser des autorités ne l'ont pas servi fidèlement? 

Tout ce qui précède n'est que de mauvais goût. 
Attendons les personnalités. Je les ai rangées par 
ordre d'importance. Dupin traite ainsi le style de Mon- 
tesquieu (t. II, p. 242) : 

Le long séjour que l'auteur a fait dans les sérails d'Orient 
pour en apprendre les usages et les transporter en Occident, 
l'a familiarisé avec certaines expressions qui donnent un ton 
trop sultan à ses compliments. 

L'impartialité du publiciste est appréciée de cette 
manière (t. Il, p. 78 et 79) : 

Comme l'auteur s'est fait imprimer dans la république de 



364 APPENDICE. 

Genève, il a cru devoir par reconnaissance annoncer à l'u- 
nivers et consacrer au temple de mémoire la sagesse des lois 
genevoises avec son livre. 

Veut-on connaître la demeure et les voyages de 
Montesquieu?... 

Le commerce français n'avait pas été porté à un si haut 
point avant la dernière guerre. L'auteur cependant ne devrait 
pas l'ignorer puisque, communément, il a vu ou pu voir 
jusqu'à sept ou huit cents navires dans le seul port de Bor- 
deaux (t. I, p. 342)... Quoique l'auteur ait fait quelque séjour 
en Angleterre (t. I, p. 348). 

V Esprit des Lois avait parlé de certains impôts 
(1. XIII, ch. viii), Dupin nous apprend ainsi que l'au- 
teur est noble (t. I, p. 380, t. II, p. 40) : 

C'est à la vente du sel et du tabac en France que ceci s'a- 
dresse. Les seigneurs jouissaient anciennement du droit de 
gabelle. Pendant les troubles et les divisions, les peuples 
étaient assujettis envers les seigneurs particuliers au paye- 
ment d'un droit que l'auteur improuve aujourd'hui. Serait-ce 
parce qu'il est dans la main du souverain, qui l'a revendiqué 
sur les usurpateurs? On découvre aisément que le vœu de 
l'auteur serait que nos rois voulussent bien se contenter des 
seuls revenus de leurs domaines. 

On sait combien Montesquieu est hostile à la ferme 
des impôts. Le fermier général se trahit là (t. I, p. 408) : 

Ce n'est qu'un vingtième au total, moyennant lequel les 
deniers entrent au Trésor. L'auteur fait-il valoir ses terres à 
meilleur marché. 

U Es/prit des Lois dit (liv. VII, ch. xvii) : « Il est contre la na- 
ture et contre la raison que les femmes soient maîtresses 
dans la maison. » 



MONTESQUIEU INJURIÉ. 3<m 

Les Réflexions répondent (t. II, p. 22i) : 

Serait-il possible que l'auteur, qui a vu tant de choses si 
extraordioaires, n'ait pas yu celle-ci qui est si commune? 

Une fois entré chez Montesquieu, Dupin y examine 
tout, notaniment les points les plus délicats (t. I, 
p. 254) : 

Nous n'avons pas, assure-t-il, affaire à un moraliste sé- 
vère. 

Il ajoute même (t. II, p. 248, et 1. 1, p. 109) : 

L'auteur semble se déclarer l'apôtre de la polygamie et de 
l'esclavage des femmes. 

Je ne sais ce que les femmes lui ont fait, il ne manque 
jamais une occasion de les humilier ? 

Enfin YEsprit des Lois avait dit (1. VII, ch. ix) : 

Les femmes ont peu de retenue dans les monarchies, parce- 
que la distinction des rangs les appelant à la cour, elles y 
vont prendre cet esprit de liberté qui est le seul qu'on y to- 
lère. Chacun se sert de leurs agréments et de leurs passions 
pour avancer sa fortune ; et, comme leur faiblesse ne leur 
permet pas l'orgueil mais la vanité, le luxe y règne seul avec 
elles. 

Le fonctionnaire triomphe (t. I, p. 208) : 

Ce n'est pas ici que l'auteur n'est pas clair... Je connais 
plusieurs femmes dans des monarchies, vivant dans des 
cours, qui sont très-aimables et très-raisonnables; j'en con- 
nais qui ont des bontés pour lui, que certainement ne lui 
ont pas fourni les mémoires sur lesquels il a travaillé et 
d'après lesquels il aurait pu faire des portraits différents de 
celui-ci. 



aù6 APPENDICE. 

La [Nrobité du grand écrivain restait debout, le lettré 
de hasard dit de lui (t. II, p. 346) : 

Cet auteur a protesté qu'il ne Tétait pas des Lettres persanes ; 
je le crois d'autant plus qu'on assure qu'il y a, dans la ville 
de laquelle il est, une personne qui les revendique. 

Ces personnalités ne suffisaient pas au fermier gé- 
néral. Après avoir fait à Thomme de génie ses obser- 
vations religieuses, morales, politiques et historiques, 
dans un style encore plus pédant que pesant, Dùpin, 
voyant que le public n'est pas convaincu, se tourne 
directement vers Montesquieu et lui tient ce discours 
qui comble la mesure (t. I, p. 244) : 

Je finis en vous observant que, si vous prétendez à quelque 
place, vous ferez bien de prendre une autre route. Celle-ci 
ne vous y conduirait pas. 

Soyez sage, circonspect, ayez la tête froide, pensez avant 
de parler, ne frondez point, aimez votre patrie, faites que les 
autres l'aiment, respectez les religions et ceux auxquels vous 
êtes soumis, et vous réussirez dans vos desseins. 

Telle est l'histoire du pamphlet et de la calonmie 
qui parait l'avoir accompagné, comme le, mensonge 
suit la faute. J'espère que les citations de Dupin con- 
fondront Chamfort et réhabiliteront Montesquieu, qui 
en avait peut-être besoin, car le feu noircit ce qu'il ne 
peut détruire. 



MONTESQUIEU KT FRÉDÉRIC II 367 



MONTESQUIEU ET FRÉDÉRIC II 

Le secrétaire du portefeuille de Napoléon P', Mené- 
val, a publié la note suivante en 1848 {Napoléon et 
Marie-Louise^ Souvenirs historiques. Paris, Amyot, 
t. III, p. 1S9) : 

Après la bataille d'Auerstaëdt, à la fin d'octobre 1806, Napo- 
léon se rendit à Berlin : il resta deux jours à Postdam. II 
visita le palais de Sans-Souci, et le parcourut avec un vif 
intérêt, se faisant expliquer les moindres détails du séjour 
que le grand Frédéric avait fait dans cette résidence. Rien 
n'avait été déplacé. Dans la bîbliolbèque de Postdam, l'ou- 
vrage de M. Chastenet de Puységur sur VArt de la guerre 
était encore ouvert à la page où le roi avait cessé sa lec- 
ture. 

Sur une table se trouvait un petit volume d'un format in-S'» 
bâtard, imprimé en Hollande, relié en maroquin rouge et 
marqué sur la couverture d'un P, comme tous les livres de 
cette bibliothèque. 

C'était un ouvrage de Montesquieu sur la Grandeur de la 
Décadence des Romains, chargé à chaque page de notes mar- 
ginales de la main de Frédéric. Je portai ce livre à l'Empe- 
reur, qui le garda dans sa bibliothèque. 

M. de Talleyrand, qui en avait entendu parler, me le de- 
manda à Saint Gloud. Je le lui remis ; mais, malgré mes récla- 
mations, je n'en ai jamais obtenu la restitution. 

Depuis cette révélation, tous les lettrés ont cherché 
le petit volume cpie ce grand politique et ce grand capi- 
taine avait annoté en secret, pour son usage person- 
nel et sans crainte d'être lu. 

Il y a quelques années, un heureux hasard fit trou- 



368 APPENDICE. 

ver sur les quais un exemplaire de la Grandeur des 
Romains (édition stéréotype de Didol, an XI, in-8®), 
sur lequel était écrite la mention suivante : 

Avec des notes manuscrites de Frédéric le Grand, copiées 
avec son orthographe, sur un exemplaire, pris par Bona- 
parte dans la bibliothèque de Sans-Souci, prêté à M. Mollien 
qui me Ta prêté. B. 

On apprit bientôt qu'un marchand de curiosités 
avait fait imprimer ce livre, texte et notes, en un 
volume in-4" sur papier de luxe et à petit nombre 
avec une préface de M. Félix Grelot, avocat à la Cour 
de Paris, et allait nous permettre de partager le plai- 
sir de Napoléon et de M. de Talleyrand. Faux espoir ! 
aucun éditeur n'a eu d'exemplaires de cette édition. 

Sur ces entrefaites, dernièrement, je tombai dans 
une bibliothèque publique de Paris, sur une mauvaise 
Grandeur des Romains, qui portait cette inscription : 

Les notes manuscrites de ce volume sont de Frédéric II, 
roi de Prusse, et ont été copiées sur un exemplaire apparte- 
nant à ce roi, où elles étaient écrites de sa main. 

Mon premier soin a été de les transcrire. Je me hâte 
d'en publier quelques-unes, parmi lesquelles il y eu 
a de politiques, de mordes et de militaires. 

Montesquieu dit (ch. iv) : 

Ce n'est pas ordinairement la perte réelle que l'on fait dans 
une bataille — c'est-à-dire quelques milliers d'hommes — qui 
est funeste à un État, mais la perte imaginaire et le décou- 
ragement, qui le prive des forces mêmes que la fortune lui 
avait laissées. 



I 



I 



REMARQUES DE FRÉDÉRIC II. 369 

Frédéric souligne cette phrase et ajoute : 

Très-vrai et très solide. L'imagination frappée du soldat est 
un fantôme imaginaire qui gagne plus de batailles que la 
force réelle, ou la supériorité de l'ennemi. 

Sur le texte de Montesquieu (ch. nr) : 

Les conquêtes sont aisées à faire, parce qu'on les fait avec 
toutes ses forces; elles sont difficiles à conserver, parce qu'on 
ne les défend qu'avec une partie de ses forces. 

Le roi de Prusse met : 

Témoin Louis XIY, qui fit rapidement la conquête de la 
Hollande, et qui fut obligé d'abandonner les villes avec 
autant de précipitation, qu'il les avait prises avec prompti- 
tude. 

La Grandeur des Romains dit (ch. v) : 

Leur monarchie (celle des rois de Macédoine) n'était pas 
du nombre de celles qui vont par une espèce d'allure donnée 
dans le commencement : continuellement instruits par les 
périls et par les affaires, embarrassés dans tous les démêlés 
des Grecs, il leur fallait gagner les principaux des villes, 
éblouir les peuples, diviser ou réunir les intérêts; enfin ils 
étaient obligés de payer de leur personne à chaque instant. 

Frédéric met au-dessous : 

Ces rois de Macédoine étaient ce qu'est un roi de Prusse et 
un roi de Sardaigne de nos jours. 

Montesquieu écrit (ch. xi) : 

Fallut-il faire la guerre à Serlorius? on en donna la com- 
mission à Pompée. Fallut-il faire la guerre àMithridate? tout 
le monde cria Pompée, etc. 

<24 



370 APPENDICE. 

L'annotateur met en marge, de son écriture la plus 
fine : 

n n'y a qu'à être à la mode dans le monde ; avoir le bon- 
heur de plaire et avoir fait une action capable d'éblouir. 
Mais le malheur est que les modes passent et que personne 
ne peut se vanter d'avoir joui longtemps de ce préalable. 

Le texte porte (ch. xi) : 

Enfin, il (Pompée) s'unît d'intérêts avec César et Grassus : 
Caton disait que ce n'était pas leur inimitié qui avait perdu 
la république, mais leur union. 

La note approuve ainsi : 

Tant il est dangereux de se confier sans réserve à un ami, 
qu'aucun lien ne vous attache que celui de la politique : on 
voit journellement des exemples que de pareils amis se tra- 
hissent, qu'ils se détestent, qu'ils se persécutent, après avoir 
paru indissolublement attachés les uns aux autres. Ce n'était 
pas l'amitié qui les unissait, c'était l'intérêt ; et dès que cet 
intérêt n'avait plus lieu, on secouait le joug du prétexte et 
on suivait le principe. 

Montesquieu fait cette réflexion (ch. xii) : 

Je crois que si Caton s'était réservé pour la République, il 
aurait donné aux choses tout un autre tour. Cicéron, avec 
des parties admirables pour un second rôle, était incapable 
du premier; il avait un beau génie dans une âme trop sou- 
vent commune; l'accessoire chez Cicéron, c'était la vertu; 
chez Caton, c'était la gloire. Cicéron se voyait toujours le pre- 
mier : Caton s'oubliait toujours; celui-ci voulait sauver la 
République pour elle-même, celui-là pour s'en vanter. 

Frédéric s'écrie : 

Pourvu qu'un citoyen contribue au bien public! S'il le fait 



TEXTK DE MONTESQUIEU. 371 

pour le plaisir de faire le bien, il est d'autant plus louable; 
s'il le fait pour Tamour de la gloire, le principe n'est pas si 
beau, mais l'effet est le même. 

Montesquieu (ch. xiii) : 

Sylla, homme emporté, mène violemment les Romains à la 
liberté; Auguste, rusé tyran, les conduit doucement à la ser- 
vitude. 

Frédéric : 

C'est que l'un suivait les impulsions d'un naturel franc et 
incapable de feindre, et l'autre prêtait à ses desseins dan- 
gereux toutes les couleurs de la vertu et de la justice. 

Montesquieu (ch. xiv) : 

Il n'y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l'on 
exerce à l'ombre des lois et avec les couleurs de la justice, 
lorsqu'on va, pour ainsi dire, noyer des malheureux sur la 
planche même sur laquelle ils s'étaient sauvés. 

Frédéric : 

Un tyran spirituel est un animal bien dangereux : il ne se 
contente pas d'opprimer, mais il veut encore que le peuple 
bénisse la main qui le foule et le persécute. 

Montesquieu (ch. xv) : 

La même disposition d'esprit qui fait qu'on a été vivement 
frappé de la puissance illimitée de celui qui commande fait 
qu'on ne l'est pas moins, lorsqu'on vient à commander soi- 
même. 

Frédéric : 

Faiblesse toute pure, qui nous fait admirer avec extase 



372 APPENDICE. 

ceux qui tiennent un rang élevé dans le monde. Nos yeux 
sont éblouis de l'appareil de leur charge et de leur puissance, 
ce qui fait qu'on s'applaudit soi-même, quand on se voit dans 
un poste qu'on a tant redouté et qu'on aurait bien voulu 
posséder il y a longtemps. 

Les hommes font consister leur bonheur en partie dans 
ridée que le vulgaire s'en forme; et, pourvu qu'on les croie 
heureux, ils ne se mettent guère en peine de l'être réelle- 
ment : ils sont charmés de savoir qu'on les craint, puisque 
cela leur donne une idée de supériorité de leur personne, et 
qui les égale en quelque façon au Tout-Puissant. 

Montesquieu (ch. xv) : 

L'empire avait été successivement occupé par six tyrans 
également cruels, qui trop souvent furent furieux, souvent 
imbéciles, et pour comble de malheur, prodigues jusqu'à la 
folie. 

. Frédéric : 

Il est pourtant étrange que le corps de l'histoire romaine 
nous fournisse un catalogue très - nombreux de grands 
hommes, et que l'histoire des empereurs ne semble fourmil- 
ler que de monstres. N'y aurait-il pas quelque exagération 
dans les mauvaises qualités qu'on attribue à ses empereurs? 
ou bien, ne fallait-il connaître les Romains, pour les estimer 
en corps, et non point en détail? 

Ces quelques citations doivent suffire pour donner 
une idée des notes de Frédéric sur Montesquieu. On 
ne connaissait jusqu'ici que celles des professeurs du 
Collège de France, de l'Université et des Séminaires,qui 
sont excellentes. Je me flatte qu'il me sera donné, 
quelque jour, de publier tout le conunentaire d'un 
grand roi. 



GRANDEUR DES ROMAINS SOUS PRESSE. 373 

Un libraire de 1792 a dédié une Grandeur des 
Romains au peuple français, et un éditeur de 1869 en 
a dédié une autre à rimmaculée-Conceplion. Je dé- 
dierai la mienne à ceux qui me liront. 



BIBLIOGRAPHIE 



LES ÉDITIONS ORIGINALES DE MONTESQUIEU 

Les éditions originales de Montesquieu ont été Tobjet de 
beaucoup d'erreurs; pour ma part surtout, j'en ai commis 
sous l'anonyme, sous un pseudonyme et sous mon nom. 

Des recherches et des acquisitions nouvelles viennent sans 
doute de me permettre de les réparer. Je m'empresse de pu- 
plier ce que je crois la vérité ; mais après l'avoir fait précéder, 
et pour cause, de quelques observations qui aideront à la 
recevoir. 

Il y a plusieurs manières de faire des corrections à un 
livre imprimé : les principales sont d'y mettre des errata ou 
des cartons. 

Les errata sont les relevés des fautes typographiques, 
échappées au prote : ils se placent au commencement ou à 
la fin des ouvrages; et, en général, ils émanent de l'auteur. 

Les cartons^ comme on l'a vu plus haut, sont des feuillets 
substitués à d'autres qui contenaient des phrases ou des mots 
désagréables au gouvernement. Les cartons sont visibles 
quand l'imprimeur a remplacé un feuillet par un autre, de 
façon à ce qu'il ait l'air monté sur onglet. Il sont faciles à 
reconnaître lorsque, en remplaçant les deux feuillets sur 
* l'un desquels se trouvait une correction à faire, on a ajouté 
une astérisque à la signature. Faute de cette formalité les 
cartons sont presque impossibles à voir. 

La présence de cartons dans un livre indique, d'ordinaire. 



ÉDITIONS ORIGINALES. 375 

qu'il a été soumis à la censure et qu'elle a exigé des change- 
ments avant de le laisser paraître. C'est l'indice fréquent 
d'une édition originale. 

Il peut se faire pourtant qu'une seconde étitlon (ou du 
moins le second tirage d'une première édition) ait plus de 
cartons que le premier. Le motif est que les uns représentent 
les exigences de la censure et les autres les errata absents. 

LETTBES II PEBSANES 

Les bibliographes sont d'accord sur Tannée où parurent 
les Lettres persanes. Ce fut en il'li, La difficulté est qu'il 
existe huit éditions de cette date : 

— Cologne, P. Marteau, 2 vol, tn-12 écu. 

Le titre rouge et noir du Hi* vol. porte un monogramme; celui 
du 2«, qui est aussi rouge et noir, porte deux enrants se tenant par 
la main. 

Le l^r Yol. contient des cartons pages 11 et 12, 103 et 104, 217 
et 218, 223 et 224. Le 2» vol. en contient pages 86 et 86. 

—- Cologne j P. Marteau, 2 vol. gr, tn-12. 

Le l*!* Yol.y titre noir, porte un coq. Le 2® volume n*a pas de titre. 

— Cologne, P. Marteau, 2 vol, gr, tn-12. 

Le {^^ vol., titre noir, porte une sphère. Le 2« vol. n'a pas de titre. 

— Seconde édition, revue, corrigée, diminuée et augmentée 
par l'auteur : 

— Cologne, P. Marteau, 2 vol tn-12 écu. 

Les titres rouge et noir des 2 vol. sont ornés d'un monogramme. 

— Amsterdam, Brunel, 2 voU petit tn-i2. 

Les titres rouge et noir des 2 vol. sont ornês^ le H' d'une gre- 
nade, le 2^ d'une sphère. 

— Amsterdam, Brunel, 2 vol, gr. tn-12. 

Les titres rouge et noir des 2 vol. sont ornés, le 1*' d'une sphère, 
le 2^ d'un cristal à facettes. 



376 APPENDICE. 

— Amtierdam, Bnmd^ 2 roi. ôi-IS. 

Les titrai nmgt et DOîr des deux vol. «mt ornés Tmi et Tantre 
d'une iphèn. 

— Aflislenlam, Bntnd^ 2 vo/. fieftl tii-13. 

Lee titra rao^e et noir de ehaqoe toI. portent, l'an on panier de 
Henri lom nn beldaqnin, Tanlra one sphère lenœ pir an deitro- 



Telles sont les hoît éditions des Lettres pentme$^ publiées 
en i721y et que je possède. Quatre tiennent de chez Branel 
et quatre de chez Marteau. 

M. Landrin (voir le (UrnseSier du BibHopkUe de juin der^ 
nier), qui les a comparées avec soin, a saTamment établi que 
le texte de Brunel est moins correct que celui de Marteau. 

Gueulette, le bibliophile le plus curieux de nouveautés du 
dis-huitième siècle, possédait on exemplaire de Marteau. 

C'est chez Marteau que parurent, à la fin de 1721, la 
seconde édition, reTue, corrigée et diminuée par routeur ; 
en 1744, le Supplément aux Lettres persanes ^ et, en 1752, les 
sommaires des Lettres persanes. 

n y a là, à mon avis, des présomptions que Marteau était 
l'éditeur on du moins le pseudonyme de l'éditeur de Montes- 
quieu. 

Mais Marteau a publié 4 éditions des Lettres persanes^ de 
format, de titres et de fleurons différents. 

L'édition originale doit être celle qui a 'pour fleuron 
du premier volume un monogramme, et du second, deux 
enfants. 

Mes motifs sont que le papier est plus fort et le caractère 
plus beau que celui des autres éditions : l'homme riche se 
fait imprimer ainsi. Le texte est le plus pur des quatre édi- 
tions; l'auteur l'a corrigé lui-même. Le monogramme du 
!•' Tol. se trouve sur le l"* volume de l'édition intitulée 
2* édition revue par hauteur. De même que les éditions origi- 
nales de la Grcmdeur des Bemains et de VEsprit des Lùis^ cette 
édition contient des cartons. Ils n'existent pas dans les autres 
éditions, mais le texte en a été suivi : ce sont les cartons exi- 



EDITIONS ORIGINALKS. 377 

gés par la censure, avant de permettre la vente du livre en 
France. 

TEMPLE II DE || GNIDE || 

Cet ouvrage parut d'abord dans la Bibliothèque française 
d'Amsterdam, périodique, in-12 ; 2« semestre, 1724. 

La première édition à part est de Paris. Simart, 1725, 
in-12, titre noir. 



CONSIDIÊBATIGNS jj SUR LES CAUSES || DE LA GRANDEUR || 
DES II ROMAINS || ET DE LEUR || DÉCADENCE || 

Il existe au moins cinq éditions de 1734. 1 vol. in-12, 
titre rouge et noir. 

— Amsterdam, Desbordes, 

Cartons, page 17 et 18, 121 et 122, 199 et 200. Un errata. 

— Amsterdam, Desbordes, 

Cartons, pages 5 et 6, 11 et 12, 121 et 122, 179 et 280, 189 et 
190,241 et 242, 25'>et256, 265 et 266, 273 et 27 4. 

Cette édition contient, de plus que la précédente, une note justi- 
fiant le suicide, page 130, et un alinéa page 131. 

— Par l'auteur des Lettres persanes, Amsterdam, P. Mor- 
tier, 

Cette édition contient les deux passages en faveur du suicide. 

— Par L. P. D. M., Amsterdam, Desbordes, 

Cette édition contient les deux passages en faveur du suicide. 

— Paris, Huart, Glousier et Guillyn. 

Cette édition ne contient pas les passages pour le suicide. 

Pour reconnaître quelle est, de ces éditions, l'originale, il 



378 APPENDICE. 

faut se reporter à un livre du P. Castel, jésuite, ami de Mon- 
tesquieu, l'Homme moral, Toulcruse 1756, p. 100, où il dit : 

« M. de Montesquieu me pria de lui corriger religieusement 
« son ouvrage de la Grandeur des Romains, Il l'imprimait en 
« Hollande par la médiation de l'ambassadeur, M. le comte de 
« Vanhœ. L'ouvrage parut exempt de reproche, tel que je 
« l'avais légitimé. 

« L'article seul du Suicide se glissa dans une seconde ou 
« troisième édition. Les vrais magistrats et l'auteur même, 
« sans que je m'en mêlasse, le firent ôler... » 

De ceci il résulte que la première édition parut en Hol- 
lande et ne contenait pas l'éloge du suicide. Ces deux con- 
ditions ne s'appliquent qu'à l'édition Amsterdam, Desbordes, 
qui a des cartons et un errata, 

DE l'eSPBIT II DES II LOIX || 

ou du Rapport que les loix doivent avoir ai ec la cons- 1| tituHon de 
chaque gouveimement, les mœurs^ \\ le climat, la religion, le com- 
merce, etc, ; à quoi fauteur a ajouté II des recherches sur les loix 
romaines touchant les \\ successions, sur les loix françoises et sur 
les loix féodales. 

On sait aujourd'hui (voir supra, p. 263), que le chef-d'œuvre 
de Montesquieu parut en 1748. 

Personne n'a jamais vu cette date sur une édition de VEs- 
prit des Lois ; cependant tous les bibliophiles sont d'accord 
pour vaincre cette difficulté. Il s'agit d'une édition sans date, 
donnée à Genève. 

Mais il y a plusieurs éditions dans ces conditions : 

— Genève, Barillot et fils, 2 vol. in-4. 

Cartons dans le l^r yol., pages 23 et 24, 27 et 28, 29 et 30, 37, 
45, 37, 85, 87, 185, 37 et 38, 45 et 46. 47 et 48, 85 et 86, 87 et 
88, 185 et 186, 227 et 228, 261 et 262, 227, 261; dans le 2«, 
pages 267 et 268, 273 et 274, 425 et 426, 427 et 428. 

— Genévey Barillot et fils, 2 vol. in-4. 
Fautes à corriger à la fin du l^** vol. 



/ 



ÉCRITS SUR MONTESQUIEU. ^:9 

— Genève, Barillot et fils, 2 vol. ia-4. 
Fautes à corriger à la fin de chaque volume. 

— Genève, Barillot et fils, 2 vol. in-4. 

Trois «rra/a, plus étendus que dans les éditions précédentes, et pla- 
cés à la fin de la Préface et l'autre à la fin de chaque volume. 

— Genève, Barillot, 3 vol. in-12. 

Cette édition contient un avertissement qui commence ainsi : • Nous 
« donnerons une nouvelle édition de V Esprit des Lois,,, Dans la vue 
« de ne laisser rien à désirer au lecteur, nous avons fSiit faire pour... 
« cet ouvrage, une carte géographique,,, » 

Après cette énumération, il est facile de voir que la pre- 
mière édition ne peut être que celle que j'ai mentionnée en 
tête des -autres, parce qu'elle n'a pas de carte géographique 
donnée par l'éditeur au public, pour le remercier du succès 
fait à son livre, et parce qu'elle a les fameux cartons exigés 
par la censure, et dont le texte a été observé dans les édi- 
tions suivantes. 



ÉCRITS SUR LA VIE ET LES OEUVRES DE MONTESQUIEU 



Lettre critique sur le Temple de Gnide, in-8. Paris, (725. (Catalogue 

de la Bibliothèque Lamoignon). 
Le Temple de Gnide, le Muet babillard et la Sympathie forcée. 

Utrecht, 1733, in-8. 
Gazettes ecclésiastiques des 9 et 16 octobre 1749, 24 avril et («'mai 

1750. 
Réfutation détaillée des Nouvelles ecclésiastiques de 1749 dans les 

Variétés sérieuses et amtisan/M, de Sablier, 1765, in-8, t. II, 

p. 29-39. 
Esprit de V Esprit des Lois, (par le marquis de Maleteste) , t749, in-4 

et in-8 [inséré dans les OEuvres diverses d*un ancien magistrat. 

Londres, 1784, in-8]. 
Réflexions sur quelques parties d'un livre intitulé De V Esprit des 

Coll. 2 vol. in-8. Paris, Benjamin Serpentin, 1749 par CI. 

Du pin). 



380 APPENDICE. 

1/ Esprit de V Esprit det Lois, A MM. les éditeurs du Journal helvé- 
tique. in-4, s. d., pièce. Couplets de Bonneval sur le chef-d'œuvre 

de Montesquieu. 
Réponse à la Défense de l'Esprit des Lois, Gazette ecclésiastique , 

24 avril et 1«' mai 1760. 
Examen critique VEsprit des Lois, pour servir de préservatif au lec- 
teur. Genève, 1750. 
Critique de VEsprit des Lois (par l'abbé de La Roche). In-12 , 

1751. Tirage à part des articles insérés dans la Gazette ecclésias' 

tique. 
Eclaircissement sur un passage du livre de VEsprit des Lois, Dans le 

Mercure de France, juillet 1751. 
Observations sur la littérature moderne, par Tabbé de La Porte. 

Londres; Paris, Duchesne, in-t2, 1751. Voir t. 111 et t. X. 
Observations sur VEsprit des Lois, par M. Tabbé de (La Porte). Ams- 
terdam, 1751, in-18. 
Réponse aux Observations (de Tabbé de La Porte) sur VEsprit des Lois 

(par Risteau), 1751, in-t2. Et à la suite des Lettres familières de 

Montesquieu. Édition 1768. 
Lettres persanes convaincues dUmpiété (par Tabbé Gaultier), 1751, 

in-12. 
Remerciements sincères à un homme charitable sur VEsprit des Lois, 

par VolUire. 1751. 
Esprit des Lois quintessencié (par Tabbé de Bounaire). 1751, 2 vol. 

ln-12, 8. L 
Apologie de VEsprit des Lois (par Boulanger de Rivery), Amsterdam, 

1751, in-n. Et à la suite des Observations de Tabbé de La Porte 

sur cet ouvrage, auquel il sert de réponse. 
Observations sur VEsprit des Lois, 2<' partie, contenant une lettre 

tirée des feuilles de M. Fréron, un éclaircissement de M. de M 

»\irV Honneur, la Vertu eiU Crainte; l'Examen critique, la suite 

de cet Examen, etc. Amsterdam, P. Mortier, 1751, in-12. 
Suite de la Défense de VEsprit des Lois, ou examen de la réplique 

du Gazetier ecclésiastique à la Défense de l'Esprit des Lois (par La 

Beaumelle). Berlin, 1751, in-12. 
Pièces pour et contre VEsprit des Lois, A, Philibert, in-12, 1752, 

Genève. 
La Source, la Force et le véritable Esprit des Lois, Essai du comte de 

Gataneo. Berlin et Postdam, Voss, 1752; La Haye, Varon, 1753. 
Holberg (M. le baron de). Remarques sur quelques positions qui se 

trouvent dans VEsprit des Lois, Copenhague, 0. Ch. Wentzel. 

1 7 53, in-8 à 86 p. Ex libris Éd. Foumier. 



ECRITS SOR MONTESQUIEU. 38! 

Extrait du livre de V Esprit dei Lois chapitre par chapitre (par de For- 
bonnais). Paris, 1753, in-1?, 

Opuscules de Frêron. Amsterdam (Paris), 1753, in-12, t. III. 

Conjectures sur les vraies causes de la grandeur des Romains (par 
Holberg). Leipsig, in-8, 1753. 

Réfutation du système de Montesquieu sur rinfluence des climats 
(fragment d'un ouvrage intitulé : Essai politique sur le commerce 
du Portugal et celui de ses colonies). In-8, Paris, 1753. 

Les huit philosophes errants, ou Nouvelles découvertes de Voltaire, de 
Maupertuis, de Montesquiou, du marquis d'Argcns, de l'abbé Pré- 
vost, deCrébillon, «te. Comédie du temps présent (trois actes en 
prose), s. 1., 1754, in-8. 

Code de la Nature, ou le Véritable Esprit des Lois de tous temps 
négligé ou méconnu, avec cette épigraphe : « Qumque diu latuere, 
canam. Ovid. » (par Morelly). Partout^ chez le vrai sage^ t755, 
et in-8 dans le tome II de la collection des Œuvres de Diderot. 
Londres, Amsterdam, 1773, 5 vol. in-8. 

Ëloge de Montesquieu, par d'Alembert. Encyclopédie, 5« vol., 
1755. , 

Ëloge de Montesquieu par Maupertuis^ à l'Académie de Berlin 
le 5 juin 1755. 

Éloge de Montesquieu, par Solignac de laPimpie, secrétaire de l'Aca- 
démie de Stanislas. Nancy 1755. Le 20 oct. 1755. Tome IV des 
Mémoires de cette Académie. 

Éloge funèbre de M. le présid. de Montesquieu, (s. 1. n. 1.), 1755, 
in-12, et 1765^ in-8. Pièce en vers, par Pierre Lefebvre de Beau- 
▼ray. 

Éloge de Montesquieu. Mercure de France de nov. 1755, Journal de 
Verdun, août 1756, et l'Europe illustre. 

L'homme moral opposé à l'homme physique de M. R. (par le P. Cas- 
tel). Toulouse, n56,in-12. 

Pièces concernant les ouvrages et Ii vie de M. le président de Mon- 
tesquieu. Genève. Du Yillnrd, 1756, in-8o. 

Notice sur Monntesquieu, par Voltaire, dans le catalogue des écrivains 
du siècle de Louis XIV, 1757. 

Grosley, de l'Influence des lois sur les mœurs; Mémoire présentée la 
faculté royale de Nancy. Nancy, Haner, 1757, in-4o. 

L'esprit des maximes politiques pour servir de suite à VEsprit des 
Lois, par Pecquet. Paris, in-12, 1757, 2 vol. 

Analyse raisonnée de VEsprit des Lois, du présid. de Montesquieu, 
par M. Pecquet. Paris, in-12. Prault, 1758, Nyon, 1768. 

Éloge en vers, par Turben dans le Conservateur d'octobre 1758. 



3S2 APPENDICE. 

L«i génie de Montesquieu, par Deleyre. Amsterdam, Arkslée el 

MeriLus, in-12,17S8, 1759, 1762. 
Observation sur un livre intitulé de VEsprit des Lois (par Claude 

Dupin). 3 vol. in-So, papier d'Hollande. 
Lettre éerite de Perse à l'auteur de VEsprit des Lois ^ dans le tome 88 

du ehoix des Mercuresei antres journaux, par H. de Laplaee, 1763. 

Tirée du Petit Réservoir, t. I. 
J. Â. Emesti. Ànimadversiones philologkm in librum francicum de 

Cousis Legum, Lug. Batav in-8<>, 1764. 
Observation sur le livre de VEsprit des LoiSf par Crevier. Paris, 

Desaint et Saillant, 1764, in-12. 
Nécessité d*une réforme dans PAdministration de la justice... avec la 

réfutation de quelques passages de VEsprit des Lois (par Linguet). 

Amsterdam, 1764, in-8<* 
Beccaria. Traité des délits et des peines, in-8°, 1764. 
Théorie des lois civiles ou Principes fondamentaux de la Société, par 

Linguet. Londres, 1767, 2 vol. in*12. 
Va à c, ou dialogue entre A, B et G. Entretien sur Hobbes, Grotius et 

Montesquieu, par Voltaire. 
Les Troglodytes, tragédie en 5 actes, par Couret de Villeneuve. Pa- 
ris, Delalain in-d» de 67 pages, 17T0 
Lettres sur la théorie des lois civiles. Amsterdam, 17 7 0, in-12. 
Analyse raisonnée de VEsprit des Lois, par Bertolini, in-8°. Genève, 

Philib. et Chirol, 1771, in-12, Leipsick, 1773, in-12, et Œuvres 

posthumes de Montesquieu. Paris, 1798. 
De la félicité publique, par Chastellux, in-8o, 1772. 
Alambic des Lois (!'), ou observation de Tami des Français sur 

rhomme, sur les lois par (Rouillé d'Orfeuil). Hispahan, 1773, 

in-80. 
Trait de bienfaisance. Mercure de France, mai 1775. 
Commentaire sur VEsprit des Loîs^ par Voltaire. In-8®, Londres, 

1777, 1778. 
Les vrais principes du gouvernement françois, par un François (Gin). 

Genève, 1777, in-8o, et Genève et Paris, 1780, in-8o. 
Mélanges littéraires ou Journal des Dames, par M. Dorât. Paris, 1778. 

Portrait de Montesquieu. 
Panielnik o panu de M. Souvenir sur M. de Montesquieu. Leipsig 

et Dresde, librairie Grollowski, 1778, in-4°. On trouve p. 33 : «Mi- 
niature ou dépouillement en petites parties du livre de VEsprit des 
Lois, » et p» 61 : « Défense de VEsprit des Lois, (En polonais). 
Anquetil Du perron. Législation orientale. 1778. 
Robert Sciarls, comédie en 5 actes prose, par Madame deMontesson, dans 



ECRITS SUR MONTESQUIEU. 383 

les œuvres anonymes, Ihéàtre et mélanges. Paris, Didet, 1782-86, 
8 vol. in-8», t. II. 

Discours sur VEiprit des Lois de M. de Montesquieu, lu dans PUni- 
vcrsitéde Moscou, par Jacques Schneider, en Trançais et en russe. 
Moscou, typographie de l'Université, in-8<*, 1782. 

Éloge de Montesquieu, adressé aux sages, par Tabbé Briquet de La- 
vaux, avocat au parlement de Paris. Londres et Paris chez Kna- 
pen, 1783, in-40. 

Idée du siècle littéraire présent, réduit à six vrais auteurs (Gresset, 
Crébillon, Trublet, Fontenelle, Montesquieu et Vol taire), par Daquin 
ou Blanchet. Sans date, in- 12, 1784. 

Montesquieu à Marseille, pièce en 3 actes, par Mercier. Lausanne, 1784 , 
in-8«. Paris, Poincot, 1786, in-S». 

Le bienfait anonyme, comédie en 3 actes prose, par Jos. Pillies, CaiL 
leau, 1785. Joué en 1783 au Théâtre-Français. 

Muyart de Vouglans, conseiller : Lettre sur le système de l'auteur de 
V Esprit des Lois , touchant la modération des peines. Bruxelles^ 
(Paris, Durand), 1785, in-S». 

Éloge de Montesquieu, par Marat, 1785, dans V Avenir National du 
7 octobre 18C6. 

Traité des matières féodales et censuelles. Paris, Knaper, 1786, 
tome V. 

Éloge de Montesquieu, par de Rutlidge. Londres, de Boe, 1786, in-8°. 

Éloge de Montesquieu, suivi de l'analyse de VEsprii des Lois, par 
M. B. (Beraud de Bordeaux). Londres, 1787, in-8<» de 24 pages. 

Imbert comte de Platière. Notice sur Montesquieu. 1787, 7 vol. 
in-4«. Voir l*»" vol. Galerie universelle, Paris. 

Les Trois philosophes : Montesquieu, Rousseau et Baynal^ sur la na- 
ture de la monarchie et l'administration des finances, in-8o. Lon- 
dres, 1787. — Catalogue de la Chambre de commerce de Bor- 
deaux, p. 73, n9 667, t. I. Économie politique, pièces diverses, 
voL 3, folio 196. 

Observations sur Montesquieu, par Lenglet, avocat au parlem. Lille, 
Houx^ 1787. Essai ou observations sur Montesquieu, par Ë. Len- 
glet, juge au tribunal de Bayonne. Paris, FrouUé, 1792. 

Le Bon Ois ou la vertu récompensée. Almanach des Muses, 1787. 

Très -humbles et très-respectueuses remontrances de l'ombre de Mon- 
tesquieu au roi. Champs-Elysées, le 25 mai 1788, in-80, 7 pages. 

Opinion du présid. de Montesquieu sur la question des délibérations 
par tête ou par ordre dans les Assemblées législatives et sur Texer- 
cice de la puissance exécutrice, (s. l. n. i. d.), 7 pages in-8. 

Le disciple de Montesquieu à MM. les députes aux états généraux, ou 



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382 APPENDICE. 

L« génie de Monlcsquieu, par Dcleyre. et au rapport. — 

Merkus, in-12,1758, 1759, 1762. clions attribuées à 

Observation sur uh liTre intitulé de ' i^. au R. D. C., in-8", 

Dupin). 3 ¥ol. in-8», papier d'HoM' 
Lettre écrite de Perw à l'auteur i» .ontesquieu et à H. Saurin, 

du choix de» Mercuret et watr e, 23 page». 1789. 

Tirée du PetU Réservoir, t ^ révolution présente, par Grou- 

J. A. Emesti. Animadverf' ^^ dan» la bibliothèque de l'homme 

CausU Legum, Lug. F '^''a*5> *<>^* ^^ noms de Condorcet, Cha- 
Obaervalion sur le V ./'•année. 

Desaint et Sailb j^^cipes, the iubjects of eighten books, in Mon- 
Nécessité d'une * y '"«"' ^y David Williams. London, John Bell, 

réfutation i' ^ 

Amsterd' ^ ' ^ Contes de la mère Boby ; Journal pour 1789 et 

BeccarU ^/<^<« *« ""• 

Théor \jt^ {"iti» P^^'^^^^^^^^ d^ ^ monarchie française, 1790. Théorie 

I ^ Cliques de la France, par Mlle de Lézardière. 
j ^^i>/isaemh\ée nationale, par Montaigne, Charron, Montcs- 
ffH^^ fédigkt par Hennet. Paris, Desenne, 1791, in-8<*. 
^'^sor Montesquieu, par Bonnin, an 111, 1795, Paris, 1824. 
^^aocademica, par Heyne,1796. — 1811, 6 vol. in-S®. 
J^Tpar Beraud. En Suisse an V, 1797, in-8o. 
^ijoo en forme de notes au livre de V Esprit des Lois, s. l. s. e., 
' îB'S^i l'798 (par Linden de Blittcnwich}. 
jfootesquieu peint d'après ses ouvrages, par B. Barère, an Y, in-8". 

Suisse, France et Londres. 
Montesquieu considéré dans une république, par le citoyen Dela- 
croix. Paris, Moutardier, an Yl, in-8<>, pièce. 
Duchesne, Proposition de former une république suivant le plan du 
présid. de Montesquieu dans les montagnes de la Guyaune fran- 
çaise, an X. Blois, Masson, nivôse an X, l vol. in-8<*. . 
Gontinualion faite par le citoyen Duchesne, à sa proposition de former 

etc. Blois, germinal an X, 
Dialogue sur ces mots de Montesquieu : La vertu est la base des 
Républiques, par Durand, à la Société de Nancy. Paris, 1805, 
in-80; Nancy, Delaliay, 1805. 
Gcethe. Neveu de Rameau, 1805. 

Barère. Éloges académiques, contenant celui de Montesquieu. Pa- 
ris, 1806, in-80. 
Journal des Débats, JuilJet 1808. Article de Boissonade. 
Montesquieu bon français. Paris, Méquignon, in-8% 1814. 
Éloge de Montesquieu, par Yillcmain. Paris, F. Didot, 1810, gr. in-4o. 



ÉCllITS SUR MONTESQUIEU. 385 

qer, Notice sur HontesquicUf dans Tédition de 18 16. Lefèvre. 
iation de la doctrine de Uonlesquieu sur la balance des pou- 
^s, par le comte de Saint-Roman. Paris, Perronneau, 1816, 

Notice 8ur Montesquieu dans ses œuvres^ Paris, Belin, 
17. 

. sur VEsprit des Lois, par DestuttdeTracy, suivi d*obser- 
o inédites de Gondorcet. Liège, 1817. Paris, 1819, ia-8<». 
18, 1822, ia-12. 
o Voltaire, de Jean- Jacques et de Montesquieu . Paris, J. G. Denlu, 

1817, in-8. 
G. Lami, Institution du jury en France, ou Épitre à Montesquieu. 

Août 1819. 
La politique de Montesquieu, ou Introduction à V Esprit des LoiSj par 

Alex. Tissot. Paris, Desoer, in-8o, 1820. 
Tableaux analytiques de VEsprit des Lom, par M.Th.Begnault, in-4*. 

Paris, 1820. Janet et Gotelle. 
Lacépède. Notice sur Montesquieu, 1822. 

La fausse clef ou les deux fils, par Frédéric et Laqueyrie, mélo- 
drame représenté à la Gaieté, le 22 janvier 1823. 
Macaulay, Revue d^Édimbourg, 1823. 

Montesquieu, Encyclopédie de Brewstcr, 1823, article de Garlyle. 
Projet de fondation d*une rosière à La Brède, par Latapie. Bordeaux, 

1823, in-80. 
Opinion des Anglais sur le livre de Montesquieu, par Delà fons, in-12, 

Paris, 1823. 
Ëphémérides universelles (10 février). — Paris, Gorby, 1824. 
Montesquieu, poème en dix chants, dédié au duc de Plaisance, par 

Honoré Uumont, employé des Douanes, 1824, in-8^, & Abbeville, 

Deverité. 
Notice sur le baron de Montesquieu, petit-fils de Montesquieu, par le 

comte de Lynch. Paris (Boucher), 1824, in-4o. 
Les jésuites peints par Henri IV et jugés par Montesquieu, Voltaire, 

Haynal, Buffon, etc., avec des notes et des observations, par 

MM. P. et A. Paris, Picard, 1825. 
Annales des Goncours généraux. Paris, Bredif, in-8*', 1825, p. 337. 

Poésie latine, l^' prix. Blondel, élève du lycée Napoléon: Montes- 
quieu et le jeune Robert. 
Depping? Notice sur Montesquieu. Œuvres. Édit., 1825, Dalibon. 
Une soirée chez Kantemir, traduit- du russe de Batuchkoff, par Lous- 

taunou. (Les principaux interlocuteurs sont Kantemir, l'abbé de 

Guasco et Montesquieu.) Le Bulletin du Nord, journal scientifique 

25 



I 



I 



386 APPENDICE. 

et litléraire, publié ù Moscou, par G. Le Coiato de Laveau, 

20 année. 1«' cahier, janvier, 1829. 
Éloge dé MonleFquIeu par CroussoUe-Lami, Paris. Aignoux, in-S», 

1829. 
Veitzel, Gedchicle der SUaUw, 1832, t. I, p. 217. 
Les Troglodytes, par H. Duaiont, poëme in-i" ; épisode tiré de Mon- 
tesquieu et mis en vers. 2^ édition. Morlaix, Guilmer, 1832. 
Le chàteMi de La Brède par M. Labat, dans le Recueil de rAcadémie 

d'Agen, t. lil, 183i. 
Schlosser, 1836. 
Revue Germanique, mars 1837. 
Griveau (Algar). Étude sur. un grand homme du JVIlI^ siècle dans 

l'Université Catolique, 1839, 1840, 1841 et 1842. 
Spécimen inaugurale de Monlesquivio. Submittit Jaoua Heemskerk. 

in-8<*. Amstelodami, Van Heteren, 1839. 
Notice sur le Château de La Br^de, par Ch. Grouet. Bordeaux, 

1839, in-80. 
Étude sur Montesquieu, par Amédée Hennequin. Paris, in-8o, 1840. 

Extrait de la Revue du XIX^ siècle. 
Vie et portrait en pied de Montesquieu, par Audibert, dans le Plu- 

tarque français. Paris, Mcnnechet, 1841, gr. in-S**. 
De Pioger, Études sur VEsprit des Lois (Revue d^Aquitaine. Saint- 

Bricuc, Prud'homme, 1843), t. II, p. 287. 
Rousseau de Genève et Montesquieu, par Cl. Simpl. Constituantiski, 

1844 (Vers). 
Considérations sur VEsprit des Lois, par M. de la Seiglière. Faye, 

Bordeaux, in-8°, 184G. 
Montesquieu, par Fr. Riaux, dans le Dict. des sciences philosophi- 
ques. Paris, Panckouke, 1849, in-8o. 
Revue sociale, par Villegardilie, mars 1850. 
Machiavel, Montesquieu et Rousseau, par Venedey, 1850. 
Montesquieu et les Lettres persanncs, par M. Mayer, dans Etudes et 

critiques anciennes et modernes, Paris, F. Didot, 1850, in-8'. 
Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, 1852. 
Mancini, Machiavellie la sua dottrina politica. Turin, 1852. 
Montesquieu, Études sur la philosophie du xviiio siècle, par Em. 

Bersot. Paris, Ladrange, 1852. 
Montesquieu et Machiavel, par Fréd. Sclopis. Paris, A Durand, 185G, 

.■n-80 (Extrait de la Revue Historique de droit français et étranger. 
Esprit des Lois (Recherches historiques et critiques sur 1') par Frédé- 
ric Sclopis. Turin, imprimerie royale, 1857, in-8", et Académie 

des siences de Turin, Mémoires, 1858. 



ÉCRITS SUR MONTESQUIEU. 387 

Inauguration des statues de Montaigne et Montesquieu à Bordeauï, 1868. 
Généalogie de Secondât de Montesquieu. Entrait du Nobiliaire de 

Guienne^par O'gilvy, 1858. Bordeaux, Gounouiihac, in-4®. 
Les Publicisres du xviiio siècle, par Ad. Franck, dans la Revue con- 
temporaine, 30 avril et 15 mai 1858. 
L'Édition originale des Lettres persannes, par Hiver de Beauvoir. 

Archives du bibliophile, 1859, n° 13. 
Thesaturday review, march 10, 18G0. 
Montesquieu à TAcadémie, parGallien, dans la Critique Jrançaixe, t. 3, 

p. 2G5, 15 février, 15 mars, 15 avril 1862. 
Le président de Montesquieu et l'Esprit des Lois. Discours prononcé 

par M. de Raynal, & la Cour de Cassation. In-S», Paris, 1865. 
Montesquieu et sa philosophie politique, par J. MiUand. Revue Mo- 
derne, ler novembre 1865. 
Gandar sur Montesquieu {Revue des cours publics). Germère-Baillière, 

18G5. 
Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu, ou la Politique 

de Machiavel au xix« siècle, par un contemporain (Maurice Joly), 

Bruxelles, 1865. 
VHisioire romaine dans Montesquieu, par G. Dareste. Paris, 1866, 

broc. gr. in-8o. (Tiré des Mémoires lus n la Sorbonne). 
Montesquieu à Pabbaye de Nizor, par M. Sacaze^ in-8o. Jeux floraux, 

1867. 
Montesquieu, Dibliographic de ses Œuvres dans le Bibliophile français, 

no' 3, 4, 7 et H de 1867. Nouvelle édition. Paris, Durand, in-12, 

1872; nouvelle édition, Rouquette, in-8o, 1874. 
0. Sigaudy. Discours à T Académie de Montpellier sur Montesquieu, 

en 1867. 
Discours, sur Montesquieu par M. Dellheil, substitut. Ducourlieux, 

Limoges, 1868, in-S". 
Études sur l'Esprit des Lois de Montesquieu, par Éd. Laboulaye. 

Revue de droit national et de législation comparée, 1869, 2^ li- 
vraison. 
Quelques mots sur Montesquieu, in'8o, 18C9, par Jeandet. Bourg, 

Milliet-Bollié. (Extrait des Annales de la Sociclc d^émulation de 

TAin, 1869). 
Montesquieu. Sa réception li l'Académie française et la 2« édition des 

Lettres persanes Paris, in-S», Didier, 1869. 
Lamartine. Cours familier de Uiiévature^ t. XXVII* Entretien 158) 

février 1869. 
L« Etienne. La littérature d'une génération. Avril, 1870. Revue des 

cours littéraires. 



388 APPENDICE. 

Idées économiques de Monlcsquieu, par Pascal Duprat, dans le Journal 

des ÉcfmomuteSy avril-juin, t870. 
Études sur Montesquieu, par F. Sclopis, dans laRefue de lëgistation, 

juillet-août 1870. 
La Monarchie de Montesquieu et la République de Jean-Jacques, par 

Ferd. Déchard, ancien député. (Ëitrait du Correspondant,) Paris, 

Douniol, 1872, in-S» 
Montesquieu (le cardinal de Boisgelin, commentateur de), par le comte 

de Carné, dans le Correspondant y 10 mai 1874. 
Montesquieu. V Esprit des Lois, Son influence, par Em. Gimelle, avo- 
cat général. Discours à la Cour de Ghambérj, in-8<>. Cbambéry, 

Puthod, 1874. 
La véritable édition originale des Lettres persannes, par Arm. Lan - 

drin, conseiller du bibliophile du I*' juin 1876. 
Bardoux, député. Les Légistes , leur influence sur ia société française ^ 

in-8o, Paris, 1877, Germer-Bailliëre. 



ICONOGRAPHIE DE MONTESQUIEU 



PORTRAITS ORIGINAUX DE MOÎîTESQUIEU 

, Deux artistes firent, de son vivant, le portrait de "Mon- 
tesquieu. 

L'un le représenta avec sa perruque et sa robe de magis- 
trat. Voici comme un contemporain, Guasco, dans une note 
jointe à une lettre du 25 mars 1765 {Lettres familières^ S. D, 
i7()7), nous en parle : 

M. de Montesquieu ne s^était jamais soucié de se faire peindre, et 
ce no fut qu'après des difficultés infinies qu'il accorda, aux instances 
de M. Tabbé C. de Guasco, qui était à Bordeaux avec lui, de se 
laisser tirer par un peintre italien qui passait par cette ville en reve- 
nant d'Espagne. Cet ami possède ce portrait, qui est assez ressem- 
blant, et le seul qui exista fait d'après nature. H m'a dit que le peintre 
assurait n'avoir Jamais peint un homme dont la physionomie changeât 
tant d*un moment à l'autre, et qui eût si peu de patience à prêter 
sou visage. 

Ce médiocre graveur d'estampes était italien et s'appelait 
Faucci (Carlo). J'ignore ce qu'est devenue son œuvre. 

La représentation de Montesquieu qui a eu le plus de 
succès est due à Jacob-Antoine Dassier, célèbre graveur de 
médailles, né et mort à Genève, (i715 et n39), qui était 
attaché à la monnaie de Londres. La suite de ses médailles, 
qui représentent les hommes les plus illustres de son temps, 
est remarquable par la finesse du dessin et par la ressem- 
blance^ qui en augmente le prix. 

Le père de madame Cottin, Risteau, raconte dans une 



310 APPENDICE. 

lellrc datée tic 17 '8 comment Dassier fil la ^avure de Mon- 
lesquieii. 

Je me lrou?ais h Paris, en 1752. en revenant de Bretaî^ne; j'y fis 
un séjour fort court. Deux ou trois jours avant mon départ pour 
Bordeaux, Je fus dîner chei mes banquiers. MM. Dafour et Mallet- 
Ce dernier, me voyant arriver, me dit : « Je suis d^antant plas aise 
que vous soyei venu me demander la soupe aujourd*hai, que je tous 
ferai dîner avec un de nos anciens camarades de Genève. C'est notre 
ami Dassier. qui vient de Londres et qui va foire un tour ches lai. > 
Celui-ci arriva peu après. Nos premiers compliments faits, je lai 
adressai quelques questions sur le but de son voyage. 11 m'avoua 
qu*élanl occupé à faire une suite de médailles des grands hommes da 
siècle' et ayant appris que M. de Montesquieu était actaellement à 
Paris, il y était venu exprès, et quUI souhaitait que quelqu*un pût 
Tintroduirc auprès de lui pour lui demander la permission de prendre 
son proQl et de Taire ea uiédaillc. 

Alors, M. Mallet, l'interrompant, dit que personne mieux que moi 
ne pouvait lui procurer cet avantage. Je lui répondis que, quoique 
j'eusse pris congé de Montesquieu le matin même de ce jour, je me 
chargerais bien volontiers de la commission, sans oser me flatter de 
réussir; et après quelques instances de Dassier, je me déterminai à 
écrire, sur une carte, à M. de Montesquieu, pour lui foire connaître 
le désir qu'avait Dassier de le voir et lui demander le moment qui 
lui serait le plus commode. J'envoyai cette carte par mon domestique, 
qui revint avec la réponse de Montesquieu, écrite avec du crayon 
sur la môme carte, en ces mois : Demain maiiriy à huit henret» 

Le lendemain, je me rendis avec Dassier chez M. de Montesquieu, 
rue Saint-Dominique. Nous le trouvâmes occupé à déjeuner avec une 
croule de pain et de l'eau et du vin. Après toutes les politesses de 
part et d'autre, M. de Montesquieu demanda à Dassier s'il ^^^^ 
apporté avec lui quelques médailles; sur quoi celui-ci lui en montra 
plusieurs. M. de Montesquieu s'écria en les examinant : « Ah! voila 
mon ami mylord Cliesterfleld, je le reconnais bien. Mais, monsieur 
Dassier, puisque vous êtes graveur de la Monnaie de Londres, tous 
avez sans doute fait la médaille du roi d'Angleterre? — Oui, mon- 
sieur le président ; mais comme ce n'est qu'une médaille de rai, i^ 
n'ai pas voulu m'en charger. — A votre santé pour ce bon mot, mon- 
sieur Dassier, dit M. de Montesquieu, qui tenait alors un verre 
plein. >) 

La conversation s'anima et devint alors d'autant plus intéressante 
que Dassier avait beaucoup d'esprit. Aussi , au bout d'un q»*'"' 



ICONOGRAPHIE DE MONTESQUIEU. 291 

d*tieure, il fit venir très-adroitement la demande quMI se détermina 
enfin à faire à M. de Montesquieu, de prendre son profil et de faire 
sa médaille. Il fit surtout valoir qu'il avait ^ait le voyage de Londres 
à Paris tout exprès dans l'espoir qu'il ne lui refuserait pas cette 
grâce. 

Après un moment de réflexion de la part de M. de Montesquieu, 
qui occasionna une espèce de silence, il prit un ton sérieux et lui 
dit : « Monsieur Dassier, je n'ai jamais voulu laisser faire mon por- 
trait à personne. Latour et plusieurs autres peintres célèbres, qu'ils 
nomma, m'ont persécuté pour cela pendant longtemps. Mais ce que 
je n'ai pas fait pour eux, je le ferai pour vous. Je sais, dit-il en sou- 
riant, qu'on ne résiste pas au burin de Dassier, et môme qu*il y aurait 
plus d'orgueil à refuser votre proposition qu'il n'y en a à l'accepter. » 
Dassier remercia M. de Montesquieu avec des transports de joie qu'il 
modérait avec beaucoup de prine. Il lui demanda enfin son jour, m Tout 
à Theure, lui répondit M. de Montesquieu, car je compte aller, demain 
ou après-demain, à Pont-Giiartrain voir M. de Maurepas, où je pas- 
serai quelque temps, et je ne pourrai disposer que de ce moment ; 
je vous conseille d'en profiter. » Sur quoi Dassier tira ses crayons de 
sa poche, et j'assistai une demi-lieure à son travail. Il en était à 
l'œil lorsque je pris congé ; et alors se tournant vers moi : « Ah ! 
me dit-il, mon ami, le bel œil ! qu'il fera un magnifique effet! d 

Je partis le lendemain pour Bordeaux, et je ne vis plus Dassier qui, 
lorsque la médaille fut frappée, m'en envoya six en présent. Je n'en 
voulus accepter qu'une, et lui tint compte des cinq autres que je 
distribuai à son profit. M. de Montesquieu me dit, l'année suivante, 
à Bordeaux, qu'à son retour de chez M. de Maurepas il avait encore 
donné plusieurs séances à Dassier, et qu'il avait été fort long. 

Voilà au vrai ce qui s'est passé dans cette occasion : il n'y a point 
eu d'autre témoin que moi. 

RiSTEAD >. 

Cette médaille a servi de type à tous les artistes qui ont 
voulu reproduire les traits de Montesquieu. Le malheur est 
qu'elle est rare; aussi beaucoup l'ont-ils copiée d'après 
d'autres, de seconde ou de troisième main. Pour la faire 
connaître j'en place la photographie en tête de ce volume. 

1. Bernadau, le Viographe bordelais, Bordeaux, in-8, 1844. 



392 APPENDICE. 

COPIES DBS PORTRAITS ORIGINAtJX DE MONTESQUIEU 

Statues. 

Les principales ont été faites : 

En 1783, par Clodion, terre cuite de 0°* 40, à la manuracture de 

Sèvres (note de Chamfleury). 

En t822, par Raggi, au palais de justice de Bordeaux. 

En 1858, par Haggesi, à la place des Quinconces, à Bordeaux. 

En 1875^ par X..., au palais de justice d'Amiens. 

t 

BiLstes. 

Les meilleurs ont été sculptés : 

En 1768, par Lemoine, à la bibliothèque municipale de Bordeaux. 
En 17..., par — , dans la collection de M. Double, à Paris. 
En 18..., par — , au ministère des affaires étrangères (ar- 
chives). 
En 1867, parHalIet, à la bibliothèque Sainte-Geneviève, à Paris. 
En 1872, par Cougny, à TÉcole normale supérieure de Paris. 

Médailles, 

Celle qui est donnée en prix par l'Académie de Bordeaux depuis 1 864 ; 
elle est gravée par Bescher et Borrel. 

Celle qui fait partie de la Galerie métallique des grands hommes 
français. 

Portraits à Vhuile. 

Voir surtout la salle des séances de l'Académie de Bor- 
deaux, et la salle des séances de l'Institut de France. 

Portraits divers. 

Le portrait de Montesquieu, par Carlo Faucci, a été repro- 
duit par AmbroiseTardieu, par Gorneray, etc. 

La médaille de Dassier a été copiée par A. Collas et notam- 
ment par Grateloup. Les principaux dessinateurs qui ont imité 
Tune ou l'autre de ces pièces sont Lemoine, Chaudet, Boilly, 
Burdey, Bonneville, Cannois, Chasselat, Desrais, de Tersan, 
Deveria, Delpech, Duponchel, Eisen, Finger, Julien, Hop- 
wood, Marinier, Pourvoyeur, Saint-Aubin, Smith, Savoil, 
Savart, de Sève, Desmarest, Lebeau, Grevedon, etc. 



ICONOGRAPHIE DE MONTESQUIEU. 393 

HABITATION DE MONTESQUIEU 

(CHATEAU DE LA BRÈDE) 

Lithographies : Dsius La France Pittoresque ; dains le Guide du 

Voyageur en France. Paris, Didot; dans La 
Eréde, par Grouet. Bordeaux, 1839. 

Eau-forte : Dans La Guyenne militaire, par Léo Drouyn. 

Bordeaux, 1865. 

Dessin.: Jules de Gères. 

Photographies : X, à Bordeaux. 

« 

]ÈCRITURE DE MONTESQUIEU 

Voir : Isographie des hommes célèbres. In-4, 1823 à i 827, Paris. 
Lavater, Essais sur la physionomie, 4 vol. in-4. 
Œuvres de Montesquieu^ édit Dalibon. 8 vol. in-8, i822, 
Paris. 

SCÈNES REPRlêSENTANT MONTESQUIEU 

Ponce, Les Illustres français, Paris, i790, in-8. 

PRINCIPALES VIGNETTES QUI ONT ^T^ DESSINEES ET 
GRAVEES POUR LES ŒUVRES PARTIELLES ET COM- 
PLÈTES DE MONTESQUIEU *. 

Le Temple de Gnide^ revu, corrigé et augmenté. Londres 
(Paris, Huarl, 1742). Petit in-8. — \ titre gravé avec fleuron, 
i frontispice et 7 vignettes non signées, sans doute dessi- 
nées par Pierre, gravées par Watelet et terminées par Cochin. 

lltemplo di Gnido^ tradotto de! francese. In Londra (Paris). 
Pet. in-8. — Mêmes figures. 

Le Temple de Gnide, Nouvelle édition. Londres, Dresde, 
Walter, n58. In-8. — Frontispice, gravé, non signé. Bruke. 

1. Voir TAmaleur de Livres à vignettes du XVIII" siècle, par Ch. 
Hehl, in-8<', Paris, Rouquetle, 1877. 



394 APPENDICE. 

Il teiïiplo di GnidOy nuovameDte transporlato Parigi 1767, 
in-12. — I titre et frontispice gravé et une vignette par Eisen 
et Legrand. 

I^e Temple de Guide. Nouvelle édition, avec figures, gra- 
vées par N. Le Mîre^ d'après les dessins de Ch. Eisen. Le 
texte, gravé par Drouet. Paris, chez Le Mire, graveur, avec 
privilège du Roi, 1772. In-8 et in-4, iOi pp. — Titre gravé, 
frontispice renfermant le portrait de Montesquieu en mé- 
daillon, vignette en tète de la dédicace (armes d'Angleterre), 
et 9 très-belles figures dont 2 pour Céphise et V Amour. 

11 existe un exemplaire in-4<> de ce chef-d'œuyre artistique du dix- 
huitième siècle, a?ee les figures a?ant la lettre, dont quatre (celles du 
frontispice, des cbants i, m et iv) sont découvertes. C'est M. Eugène 
Paillet qui le possède dans sa bibliothèque merveilleuse. 

Le Temple de Guide, par Montesquieu. Paris, Didot jeune, 
an 111(1794). Grand in-8, papier vélin. — Le portrait et les 
9 figures de Tédition de 1772 en épreuves fatiguées, plus 
2 figures par Le Barbier, gravées par LeMire et Thomas, pour 
Arsace et Isménie, histoire orientale, qui dans cette édition 
suit le Temple de Guide. 

Ce sont les figures de Tédition de t772, usées jusqu^à la corde. 

Le Temple de Guide, suivi à* Arsace et Isménie, Paris, Didot 
jeune, 1795.1n-18. — 1 titre avec le portrait de Montesquieu 
par Saint-Aubin, et 12 figures, dont 10 de Regnault, gravées 
à Teau-forte par Bertaux et terminées par Baquoy, de Ghendt, 
Halbou, Lingée, Patas et Ponce, et 2 de Lebarbier, gravées 
par Gourde et Patas. 

Le Temple de Guide ^ suivi d' Arsace et Isménie, par Mon- 
tesquieu. Paris, P. Didot l'aîné. Tan IV de la République. 
1796. Grand in-4, papier vélin. — 1 frontispice et 7 figures 
par Peyron, gravés par Chapuy et Lavallée, tous coloriés. Le 
frontispice n'est pas signé. 

Édition admirablement imprimée à 100 exemplaires. Les figures, 
plue que médiocres, font tache dans ce beau volume. 

Le Temple de Guide, suivi des romans de l'auteur. Paris, 
Bailly (impr. Charpentier), 1797. In-8. — 3 belles figures de 



ICONOGRAPHIE DE MONTESQUIEU. 395 

Clavareau, gravées par Férée dont une pour Céphise et 
VAmour, 

Le Temple de Gnide^ de l'imprimerie d*Egron. Paris, chez 
les principaux libraires, s. d. — i frontispice et 9 figures non 
signées. 

Le Temple de Guide, Paris, Pinard, in-f», avec prélimi- 
naires à Ch. Nodier, figures de Lafitte et Devcria, gravées 
par Thompson, tiré à i40 exemplaires. 

Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de 
leur décadence, Amsterdam, Welstein, 1746, in-12, avec i fron- 
tispice non signé. 

Considérations, Nouvelle édition, revue, corrigée et aug- 
mentée par Tauteur, à laquelle on a ajouté le dialogue de 
Paris, Gaillyn, 1748. In-I2. — i frontispice par Eisen, gravé 
par Delafosse ; I fleuron sur le titre et i vignette par Eisen, 
gravés par D. L. (de Longueil). 

Considérations, Nouvelle édition. Lausane, chez Bousquet. 
1749, in-12, avec un frontispice non signé et une vignette de 
Delamonce, gravée par Joubert. 

Lettres persanes^ suivies du Temple de Gnide. Genève, 1777, 
2 vol in-18. — Joli front. deMarillier, gravé par de Launay. 

Lettres pei^sanes, 2 vol., 1784. In-18, portrait par Dupon- 
chel. Londres. 

Œuvres. Londres, chez Nourse, 1767. 3 vol. in-4. — Beau 
frontispice dessiné par de Sève, gravé par Littret. 

Œuvres de M. de Montesquieu, Genève, 4 vol. in-18. — 1777. 
1 portrait de Mariilier, gravé par de Launay. 

Œuvres complètes de Montesquieu avec les nouveaux ma- 
nuscrits. Paris, Plassan, an IV (1790). 5 vol. in-i. — 1 por- 
trait par Chaudet, gravé par Tardieu, et 13 figures par 
Chaudet, Morreau, Perrin,Peyron et Vernet, gravées par de 
Ghendt, Girardet, Langlois jeune, Le Mire, Malapeau, Née, 
Patas et Pauquet. 

Les figures existent avant la lettre sur grand papier vélin en grand 
in-4. Sept exemplaires ont élé tirés in folio avec les eaux- fortes. 



MEMOIRE 

MM» SVSTIB 

A L'ÉLOGE HISTORIQUE DE M. DE MO>TGSQLlEl 

PAU M. DE SECONDAT, SO!C FILS. 



Charles de Secondât, baroa de La Brède et de Montes- 
quieu, ancien président à mortier au parlement de Bor- 
deaux, de TAcadémie française, etc., naquit à La Brède, à 
trois lieues de Bordeaux, le t8 janvier 1689, d'une famille 
assez noble de la Guyenne. Son troisième aïeul. Jean de 
Secondât, sieur de Roques, était maître d^hôtel d'Henri I, roi 
de Navarre; et la fille de ce roi, Jeanne, reine de Navarre, 
qui épousa Antoine de Bourbon, fit présent à Jean de Se- 
condât, par un -acte du 2 octobre 1561, d*une somme de dix 
mille livres pour être employée à l'acquisition de la terre de 
Montesquieu. Cétait, dit la reine dans cet acte, « pour les 
« très-grands et recommandables services que Jean de Se- 
u condat, sieur de Roques, son maître d'bôtel, avait ci-de- 
« vant et dès longtemps rendu au roi son père et à elle- 
« môme, tant au fait de son état de maître d'hôtel qu'en 
« autres grandes et importantes charges qu'eUe lui a com- 
'( mises et lui commet journellement. » 

Jacob de Secondât, fils de Jean, fut gentilhomme ordinaire 
de la chambre de Henri If, roi de Navarre, qui fut Henri IV, 
roi de France ; et en sa faveur ce roi érigea en baronie la 
terre de Montesquieu, » voulant, dit-il, reconnaître les bons, 
u fidèles et signalés services qui nous ont été faits par lui et 
«( les siens. » 

Ce n*était point une cour corrompue par une longue pros- 
périté, où Ton prostituât à des services frivoles ou bas les 



ELOGE HISTORIQUE DB MONTESQUIEU. 31)7 

marques d'honueur et les récompenses dues aux services 
réels. Un jour, la comtesse de Gi^iche, que le roi aimait, 
allait à la messe à pied, suivie seulement de sa fille de 
chambre et de son page, qui portaient, l'un un petit barbet, 
l'autre un perroquet. L'ambassadeur du roi de France en 
témoigna une grande surprise, disant que c'était tout autre 
chose à la cour de son maître pour le brillant et la magnifi- 
cence, et le grand nombre de seigneurs qui formaient ordi- 
nairement le cortège de la maîtresse du roi. « C'est, lui 
« répondit un vieux gentilhomme, parce qu'il n'y a à cette 
« cour-ci d'autres perroquets, singes ou barbets que ceux 
« que vous venez de voir. » Jacob de Secondât fut aussi lieu- 
tenant-colonel du régiment de Châtillon et ensuite mestre de 
camp, par brevet du 6 mai 1615. 

Jean-Gaston de Secondât épousa Anne de Bernet, fille de 
Joseph de Bernet, premier président au parlement de Bor- 
deaux, et il acquit une charge de président à mortier qui fut 
possédée après lui par Jean-Baptiste de Secondât de Montes- 
quieu son fils. 

C'était un des plus beaux génies et peut-être l'homme le 
plus libre et le plus juste de son temps. La Compagnie le 
regardait comme son véritable chef. Ayant perdu un fils 
unique qu'il avait, il laissa ses biens et sa charge à son 
neveu Charles de Secondât, auteur de V Esprit des Lois. 

Le père du jeune Charles, qui avait servi avec distinction 
mais qui avait quitté le service de fort bonne heure, donna 
les plus grandes attentions à l'éducation d'un fils dont il 
avait démêlé le mérite : c'était le père le plus tendre et le plus 
éclairé. 

A l'âge de vingt ans,Charles, que nous n'àppeleronsplus que 
M. de Montesquieu, avait fait des collections et des extraits 
des immenses volumes qui composaient le corps du droit 
civil. Il fit, à l'âge de vingt-deux ans, un ouvrage, en forme 
de lettres, dont le but était de prouver que l'idolâtrie de la 
plupart des payens ne paraissait pas mériter une damnation 
éternelle. Cet ouvrage brille d'esprit et de traits d'une ima- 
gination vive et lumineuse. 

11 fut reçu conseiller au parlement de Bordeaux le 24 fé- 



:^'*9 A?pEXi>:cE. 

fmr îTî* et f réti'-î^t: a «ponî^r It 3 j^Uel ITI*. EUnt tcbs 
a ftarif ea 17±1. îl fst e&arfé par le farkment de présmier 
kf reisïoiitiafitJ» q?e cette co&fanîe fit à FoccasoB iTon 
fe<ro%el fi&p^ d<: quarante 5^<:§ §or la sortie de diaqee 
fODoeafl de tîd^ On le rendit aux mnonfrances et à rhabi- 
klé dn néf o<rîal«nir« Mais dès qo'on ce^a de le Toir cl de 
reDUndre, le§ î^kes de justice et de modération, de compas- 
, èîon poar ks peuples qa'îi avait inspirées, et la vne des Trais 
intérêts d« l'État forent insensitlement détniites par des 
idées pins enracinées et pins împérîeoses. On arait aboli 
l'impôt, on j sabslîtaa celoi de trois sons poor livre snr 
tontes les marcbandiâes en sns des droits ordinaires d'entrée 
et de sortie. On ne l'établit d'abord que pour nn temps, mais 
il a toujours sobsisté depnis. 

En t725, il fit ronverture dn parlement de Bordeaux par 
un discours où règne une éloquence rapide et une profon- 
deur de pensée qui annonçaient de quoi il était capable dans 
des choses tout à fait sérieuses. 

L'Académie de Bordeaux était encore bien près de sa nais- 
sance lorsque M. de Montesquieu y fut reçu, le 3 avril 1716. 
M. le due de La Force venait de la fonder et y avait établi 
un prix de physique. Le génie du. nouvel académicien ne 
contribua pas moins à tourner du côté des connaissances 
solides celui de ses confrères, qui ne s'étaient réuni d*abord 
que par le goût pour la musique et pour les fleurs de la lit- 
térature» Il proposa lui-même trois prix sur Fanatomie, de 
trois cents livres chacun. 

£a 1726, M. de Montesquieu vendit sa charge de président 
à mortier pour la vie de Tacquéreur. Cest peut-être le seul 
homme que Ton doive louer d'avoir quitté une fonction pu- 
blique pour laquelle il avait des talents, pour se livrer à 
l'inspiration de son génie et jouir de toute sa liberté. Le bien 
qu'il a fait à toutes les nations du monde et surtout à la 
sienne, remporte de beaucoup sur tout celui qu il aurait pu 
faire en suivant les routes ordinaires* 

Les Lettres persanes parurent en t72i. 

J'ignore la date précise de la première édition du Tempte 
de Qnide qui fut, je crois, en 17244 



ELOGE HISTORIQUE DE MONTESQUIEU. . 339 

M. de Montesquieu se présenta, en 1728, pour la place de 
TAcadémie française vacante par la mort de M. de Sacy. Il 
avait les suffrages des académiciens, lorsque M. le cardinal 
de Fleury écrivit « que le Roi ne voulait point que l'on ad- 
« mit dans son Académie Fauteur des Lettres persanes ; qu'il 
« n'avait jamais lu ce livre, mais qu'il le connaissait suffi- 
« samment par un extrait fort fidèle qu'on lui en avait pré- 
« sente et qui faisait dresser les cheveux à la tête. » M. le 
maréchal d'Estrées entreprit de raccomoder tout. M. de Mon- 
tesquieu déclara « qu'il ne se disait point auteur des Lettres 
« persanes^ mais qu'il ne donnerait point de désaveu qu'il les 
(( eut faîtes, qu'il renoncerait à la place de l'Académie s'il 
« fallait l'acheter à ce prix. » M. le cardinal de Fleury fut 
content de ce procédé, il lut les Lettres persanes et la paix fut 
faite. M. de Montesquieu fut reçu le 24 janvier 1728. 

Le 5 avril 1728, M. de Montesquieu partit pour Vienne avec 
mylord Waldegrave, son intime ami, envoyé du roi d'Angle- 
terre à cette cour, que nous avons vu depuis, pendant plu- 
sieurs années, ambassadeur d'Angleterre en France. 

M. de Montesquieu était TUshek et le Rica de ses Lettres 
persanes. « Ceux qui aiment à s'instruire ne sont jamais oi- 
« sifs, écrivait Usbeck à Rhedi ; quoique je ne sois chargé 
« d'aucune affaire importante, je suis dans une occupation 
« continuelle, je passe ma vie à examiner; j'écris le soir ce 
« que j'ai remarqué, ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu dans 
« la journée; tout m'intéresse. Je vois les savants et les ar- 
« tistes célèbres, je fais des expériences de physique, etc. » 
Tel était alors M. de Montesquieu devenu même supérieur à 
Usbeck par toutes les études et toutes les réflexions qu'il 
avait faite depuis 1721. 

Il eut souvent l'honneur de faire sa cour à Venise à M. le 
prince Eugène, auquel M. le duc de Bouillon Tavait particu- 
lièrement recommandé. Le prince lui demanda, un jour, en 
quel état étaient les affaires de la Constitution en France. 
M. de Montesquieu lui répondit que le ministère prenait des 
mesures pour éteindre peu à peu le Jansénisme et que, dans 
quelques années, il n'en serait plus question. — «Vous n'en 
« sortirez jamais, dit le prince; le feu roi s'est laissé engager 



400 APPENDICE. 

« daos une affaire dont son arrière petit-fils ne verra pas 
« la fin. » 

M. de Montesquieu partit de Yienue pour étudier la Hon- 
grie, que peu de gens connaissaient bien. Il a écrit avec soin 
cette partie de ses voyages. 

U parcourut ensuite l'Italie. Il vit à Venise le fameux Law, 
auquel ne restait de toutes les richesses de la France dont il 
avait été le maître, qu'un assez beau diamant et la facilité 
d'enfanter toujours de nouveaux projets. U jouait aux jeux 
de hazard; lorsqu'il avait perdu, il engageait son diamant et, 
lorsqu'il avait gagné, il allait le retirer. Un jour, la conver- 
sation roulait sur le système. Comme en Angleterre, le minis- 
tère fait à peu près ce qu'il veut dans le parlement avec de 
l'argent, M. de Montesquieu lui demanda pourquoi il n'avait 
pas songé à corrompre par le même moyen le parlement de 
Paris? « Ce ne sont pas de si grands génies qu'en Angle- 
« terre, répondit Law, mais ils sont beaucoup plus incor- 
« ruptibles. » 

M. de Montesquieu vit plus souvent encore à Venise ce 
trop célèbre comte de Bonneval qui, flatté de converser avec 
un homme en état de l'entendre, lui parlait à cœur ouvert de 
toutes ses aventures, de toutes les actions militaires aux- 
quelles il avait eu part, et du caractère de tous les généraux 
et de tous les ministres qu'il avait connus. 

A Turin, M. de Montesquieu lia une étroite amitié avec 
M. le comte de Breille, qui a été depuis gouverneur de son 
A. R. M. le prince de Piémont, et avec M. le commandeur de 
Solar qui a été plusieurs années ambassadeur du roi de Sar- 
daigne en France et qui l'est actuellement à Rome. 

C'est dans cette ancienne capitale du monde que M. de 
Montesquieu s'arrêta le plus longtemps. II eut le bonheur de 
d'y voir souvent M. le cardinal de Pblignac alors ambassadeur 
de France et M. le cardinal deCorsini qui fut depuis élevé au 
souverain pontificat sous le nom de Clément XII. On sait avec 
quelle profondeur de vues M. de Montesquieu a examiné les 
gouvernements des pays qu'il a parcourus. Il vit dans l'Italie 
les ouvrages de Michel-Ange, de Raphaël et du Titien, avec ce 
génie et ce goût qui en auraient fait un grand a chitecte et 



APPENDICE. 401 

un grand peintre, si Tordre des choses l'avaient borné à cela. 

De ritalie, M. de Montesquieu rentra par la Suisse en Alle- 
magne, et, ayant vu soigneusement tous les pays qui s'éten- 
dent de l'un et de l'autre côté du Rhin, il s'arrêta quelque 
temps dans les Provinces-Unies, et de là il passa en Angle- 
terre où il resta près de deux ans. 

Il eut souvent l'honneur d'y faire sa cour à la reine d'An- 
gleterre, qui s'était plu à s'entretenir avec Newton et Locke. 
Dans ce pays, où l'on trouve assez de gens qui ne craignent 
point d'être à eux-mêmes et qui se préparent aux grandes 
choses par de grandes études et de grandes méditations, 
M. de Montesquieu eut le temps d'approfondir la nature de 
gouvernement, de former des liaisons intimes avec tous les 
hommes célèbres d'alors, avec tous ceux qui ont depuis joué 
de grands rôles ; et il lui en resta encore assez de temps pour 
commencer ces lectures immenses qui ont été la base de 
son ouvrage sur les Causes de la grandeur et de la décadence 
des Romains. 

De retour en France, M. de Montesquieu se retira pendant 
deux ans entiers dans la solitude de La Brède pour achever 
ce grand ouvrage. Entouré de ses livres dont il avait fait une 
collection nombreuse, d'abord qu'il avait été maître de son 
bien et sans presque se donner d'autres distractions que de 
percer des routes et des promenades dans des forêts, de don- 
ner un nouveau cours aux ruisseaux et de changer en prairies 
des terrains arides. 

Enfin le livre sur les Romains parut en 1733. Selon bien des 
gens, c'est le plus parfait de ses ouvrages. Vous trouverez 
difficilement quelque chose à y ajouter et rien du tout à re- 
trancher. 

Le livre sur le gouvernement d'Angleterre, qui a été inséré 
dans l'Esprit des Lois, était fait alors, et M. de Montesquieu 
avait eu la pensée de le faire imprimer avec les Romains. Si 
cela n'eut pas lieu, ce n'est pas qu'il fut' déterminé à entre- 
prendre l'^spnï des Lois. La vaste étendue de ce projet, qu'il 
avait médité depuis longtemps, l'en avait souvent détourné; 
mais après deux ou trois mois de repos, le conseil de ses 
amis l'encouragea à s'y livrer. Il avait depuis longtemps 

26 



4tô APPENDICE. 

rassemblé des matérianx. Si, eo lisant VEiprii des Lois on se 
rappelle les Lettres persanes^ on Terra dans celles-ci les çennes 
de plusieurs idées qne l'on trouTe étendnes, approfondies, 
recUfiées dans VEsprit dis Luis, 

L'ouTrage pamt en 1748. La mémoire dn succès prodigîeox 
qu'il aTait eu en est encore récente. La gloire de M. de Mon- 
tesquieu parvînt à soa comble. D fallait bien qu'elle cicîtât 
quelque jalousie; on ne parle déjà plus des écrÎTalns obscurs 
qui avaient cm se signaler en l'attaquant. On pariera long- 
temps de sa Défense^ ouvrage peut-être plus admirable que 
Y Esprit des Lois, parce que, sans y penser, M. de Montesquieu 
s> est peint au naturel et qu'il était supérieur à ses ouvrages 
mêmes. C'est le ton de la conversation, c'est lui-même; et 
ceux qui ne Font pas connu personnellement ne peuvent s*en 
former une plus juste idée que par cet écrit si court et si pré- 
cieux. 

M. de Montesquieu était directeur de Facadémie française, 
en 175?, lorsque M. Piron se présenta pour remplir la place 
vacante par la mort de Mgr Tarcbevéque de Sens. Les suf- 
frages des académiciens se réunirent en sa faveur, mais le 
directeur de TAcadémie reçut ordre de se rendre à Versailles; 
et le roi lui dit qu'il ne voulait pas que Piron fut élu. Après 
avoir reçu cet ordre et en avoir rendu compté à l'Académie, 
M. de Montesquieu écrivit la lettre suivante à Madame la mar- 
quise de Pompadonr, qui lui avait témoigné quelque estime et 
quelque confiance. 

Juin 1753. 
« Madame, 

M Comme vous èles à Crécy, où il ne*m'est pas permis 
d'aller, j'ai l'honneur de vous écrire ce qui se passa hier à 
l'Académie. 

tf J'y rendis compte des ordres du roi ; et comme M. de 
Buffon avait prié ses amis de ne le point nommer dans ces 
circoDslances, la plupart des académiciens n'ayant plus 
aucun sujet, se trouvèrent fort embarrassés, et demandèrent 
qu'on différât l'élection jusqu'à samedi en huit. 

« Madame, Piron est assez puni pour les mauvais vers 



APPENDICE. 403 

qu'on dit qu'il a faits ; d*ua autre côté, il en a fait de très- 
bons. Il est aveugle, infirme, pauvre, marié, vieux. Le roi ne 
lui accorderait-il pas quelque petite pension? C'est ainsi que 
vous employez le crédit que vos belles qualités vous donnent ; 
et parce que vous êtes heureuse, vous voudriez qu'il n'y ait 
pas de malheureux. 

« Le feu roi exclut La Fontaine d'une place de l'Académie, 
à cause de ses Contes^ et il la lui rendit six mois après, à cause 
de ses Fables : il voulut môme qu'il fût reçu avant Despréaux, 
qui s'était présenté depuis lui. 

« Agréez, je vous supplie, le profond respect, etc. » 

Deux jours après, M. Piron eutune pension de cent pistoles, 
et il a obtenu depuis d'autres grâces. 

Ce fut aussi en 1752 que M. Dassier, qui a fait des suites 
admirables de médailles des rois, des princes et des grands 
hommes modernes, vint à Paris pour dessiner M. de Fontenelle 
et M. de Montesquieu, et en frapper des médailles. M. de La 
Tour, ce peintre inimitable, si digne des beaux siècles de la 
Grèce et de Rome par ses rares talents et son amour pour 
la patrie, avait ardemment désiré de peindre M. de Mon- 
tesquieu, uniquement pour le plaisir d'avoir le portrait 
d'un grand homme. M. de Montesquieu ne voulait pas que 
M. de La Tour travaillât uniquement pour son plaisir, et 
comme il n'était pas fort riche, mais qu'il était au-dessus de 
toute espèce de petite gloire, il éluda poliment les plus puis- 
santes sollicitations qui lui furent faites. Il avait pris d'abord 
le môme parti avec M. Dassier. « Croyez-vous, lui dit 
celui-ci, qu'il ne pourrait pas y avoir autant d'orgueil à re- 
fuser qu'à accepter ce que je vous propose? » M. de Montes- 
quieu fut désarmé par cette plaisanterie, et il laissa M. Das- 
sier faire tout ce qu'il voulut. 

Je laisse aux génies les plus profonds, aux esprits les plus 
fins et les plus délicats, le soin de caractériser les différents 
ouvrages de M. de Montesquieu. Rien ne peut en donner une 
plus juste idée que ces ouvrages mômes. Il y a peut-être au- 
tant de pensées dans V Esprit des Lois que dans le recueil 
entier des lois romaines, fruit des méditations profondes des 



40» APPENDICE. 

pluâ grands géDÎ'i-â qa'ait prodaiU depoîs la naîssance de la 
Répabliqne jusqu'à. Tempire de JastinieB, uie nation faîte 
ponr réjdr tons les peuples de la terre. On a dit avec assez 
de jostesse que l'Esprit des Uns est le lal>ieaa dn nonde 
moral. Les lois de tons les temps, de tontes les nations jpas- 
sent en rerae ; Tesprit qni les a dictés, 1 effet qn'die ont 
prodaît T sont déTeloppés; ainsi les Académies de Paris, de 
Londres, de Pétersbonrg et de Berlin rassemblent tons ks 
faits phjsiqaes dont la rénnion, sous nn point de vue, ser- 
vira peut être nn jour à deviner le système de la natnre. 

L'ordre régne dans les grandes parties de V Esprit des Lois; 
pent-étre y en a-t-il moins dans les détails. Si ce désordre 
apparent n*est pas nn effet de Fart, c'est nne ressemblance 
fort hearense de Tonvrage avec son auteur. M. de Montes- 
quieu était plus capable que personne d'une attention long- 
temps soutenue, et toujours il quittait le travaU avant d'en 
ressentir la moindre impression de lassitude. De là il se ré- 
pandait dans le monde le plus brillant, le plus poli, le plus 
aimable. Ce n'était point par le repos que son esprit se délassait; 
c'était par un nouveau genre d'action. Il avait reçu de la na- 
ture un fond de gaieté inépuisable, et il l'augmentait en- 
core par l'étude et la réflexion. De là est née cette variété 
dans VEsprit des Lois. L'attention du lecteur, qui succombe- 
rait sous tant de méditations est ranimée par les idées 
riantes qui sont semées à chaque pas. Ainsi, dans la 
divine Iliade, Homère interrompt quelquefois la violence 
des combats, le trouble et le désordre de Faction pour pré- 
senter à son lecteur des scènes plus tranquilles et plus 
riantes. 

Les ouvrages de M. de Montesquieu feront la gloire du 
siècle où nous vivons, comme les ouvrages immortels de 
Corneille, de Racine et de Molière font la gloire du siècle 
passé. Dans ceux-ci on trouvera peut être à un plus haut 
point cet art si difficile, puisqu'il est si rare, de composer 
un seul corps d'une infinité de parties différentes toutes 
bien assorties. On y trouvera plus de naturel dans les pen- 
sées, dans les expressions, dans les liaisons, et ce beau fini 
qui fait que les ouvrages paraissent toujours plus beaux, 



APPENDICE. 405 

plus ils sont regardés, mais on n'y trouvera pas un fonds 
d'idées plus riches et plus variées. 

M. de Montesquieu était aussi admirable dans le monde que 
dans ses écrits; il avait une gaieté, une vivacité d'idées 
inexprimables; il se mettait à la portée de tous les esprits; il 
savait tout faire valoir. On ne sortait point d'avec lui sans 
être plus content de soi-même et sans reconnaître en même 
temps sa supériorité. Il ne disputait jamais qu'à propos, 
c'est-à-dire bien rarement. Il montrait alors de la vivacité 
et même du feu, mais encore plus de douceur et même d'amé- 
nité. La dispute finissait presque toujours par quelque 
chose d'obligeant pour son antagoniste, et il se faisait 
aimer de ceux qu'il n'avait pu convaincre. 

Lorsqu'il fut question des Immunités ecclésiastiques, en 
1751 , il pensait que les droits du clergé devaient être res- 
pectés; que celui de contribuer librement aux charges de 
l'État lui ayant été commun autrefois avec tous les Français, 
l'ombre même devait nous en être chère. Il estimait beau- 
coup un petit livre qui parut quelques temps après sur l'uti- 
lité des états provinciaux. 

Il disait qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout le 
livre de l'abbé Dubos : L'établissement de la monarchie fran- 
çaise dans les Gaules, et qu'il en aurait fait une réfutation 
suivie, s'il ne lui avait fallu le relire une troisième ou qua- 
trième fois : ce qu'il regardait comme le plus grand des sup- 
plices. 

Il respectait et chérissait de tout son cœur l'autorité des 
Parlements, mais il croyait que ces compagnies prennent 
souvent l'ombre pour la réalité, et que pour s'attacher à.des 
minuties, elles se privent souvent des moyens d'être vrai- 
ment utiles à la patrie. 

Il pensait qu'il fallait tenir la Constitution pour reçue et 
empêcher avec soin qu'elle ne servit de prétexte pour faire 
violence à qui que ce soit et pour favoriser uniquement ceux 
qni par les choses du ciel cherchent à s'élever à celles de la 
terre. 

M. de Montesquieu n'avait de passion que pour la vraie 
gloire, et il dédaignait celle qui pouvait être souillée par la 



40^ A.^PE^JDr?/-- 

m jî 'idre tache. C To-:!ilt s'êieTer aa premier raae par la 
sipériorlté d« âê^ effort», et eo même temps il cberdmt à 
éîeTer plaVjrt q l'i rir. l'-^r ceTX qaî poQTaieot j aspirer 
coramc lai. 

La fadiîU; de piaîre lui en inspirait le désir. D était pins 
admirable encore dans la retraite que dans le iMnde : Sa 
conrersation avec les eens de la campagne était loujovrs 
aossî çaîe, aussi inçénîeose; il leur plaisait antant et parais- 
sait se plaire aatant avec eux. D entrait dans tous les détails 
de lear TÎe prirée: il prérenait oo accoBModait leurs pro- 
cès: il s<>ola?eait lear misère et surtout leur doosait de 
rémalatîon pour le trarail: dans les grandes nécessilés 
comme dans la famine qui déi^>la nos proTinces, tn 1749, il 
leur prodigua ses secours. 

D se maria, le 3u a^ril 1716, arec demoiselle Jeanne Lar- 
tiçoe, fi Je du sieur Pierre de Lartigue, lîeatenanl«^nel 
au régiment de Maulerrier, et il en a en on fils et deox 
filles. 

D Tirait arec beaucoup de frugalité et d'économie, et, 
par ce moyen, malgré les dépenses de ses Tojages et de sa 
Tie dans le grand monde, celles où rengageait la faiblesse 
de sa vue et ce qui lui a coulé Timpression de sesonirages; 
il a transmis à ses enfants fhéritage médiocre qn^ a reçn 
de ses pères. 

Tontes les nouteïles publiques ont annoncée sa mort comme 
révénement le plus considérable et le plus fnneste. Mjlord 
Chesterfield fit insérer dans la Gazette de lAndrts l'article 
soirant : 

« Le 10 février est mort à Paris, nnirersellement et sînoè- 
« rement regretté, Cbaries de Secondât baron de Montes- 
« qui eu, président à mortier au parlement de Bordeaux. Ses 
« Tertos ont fait honneur à la nature humaine; ses écrits lui 
u ont rendu et fait rendre justice/ Ami de Hinmanité, il en 
« soutint arec force et arec vérité les droits indubitables et 
•' inaliénables... Il connaissait parfaitement bien et admirait 
'' avec justice 'heureux gouvernement de ce pays dont les 
*t lois fixes et connues sont un frein contre la monarchie qui 



APPENDICE. 407 

« tendrait à la tyrannie et contres la librté qui dégénérerait 
« en licence. Ses ouvrages rendront son nom célèbre et lui 
« survivront aussi longtemps que la droite raison, les oblîga- 
« tions morales et le vrai Esprit des Lois seront entendus, 
« respectés et conservés. » 

Voici ce qu'on lisait dans la Gazette (T Amsterdam : 

« La république des lettres vient de faire une perte très- 
« considérable dans la personne de l'illustre M. de Montes- 
ce quieu, ancien président à mortier au parlement de Guyenne, 
« mort ici, le iO, d'une fièvre maligne. Il était membre de 
« l'Académie française, de la Société royale de Londres et de 
« l'Académie royale des sciences de Berlin. C'était un de 
« ces hommes rares dont la nature ne produit qu'un petit 
« nombre chaque siècle. Les Lettres persanes ont fait voir en 
« lui un bel esprit philosophe; les Considératioiis svr les 
a causes de la grandeur des Romains et sur celles de leur déca- 
« dence, un profond politique ; et YEsprit des Lois, un des 
« vastes et des plus sublimes génies qui aient paru de nos 
« jours. Ce dernier ouvrage a essuyé de fortes critiques, 
« mais il n'a pas laissé d'avoir beaucoup d'admirateurs. 
« Tous les trois consacrent le nom de leur auteur à l'immor- 
« talité, et il faut avouer que les grandes qualités de l'esprit, 
« du cœur et de l'âme de M. de Montesquieu ont honoré son 
« pays, son siècle et la nature humaine. » 

14 mai 1755. 



FIN DE l'appendice. 



TABLE 



Pbéface ds m. Éd. Laboulate. 

Introduction. — Motifs politiques de ce travail. Hésitations et 
encouragements. Réflexions sur la biographie; celle de Mon^ 
tesquieu n'est qu*une légende : preuves. Erreurs et préjugés 
qui la faussent, t'ian d'une véritable vie de Montesquieu... i 

I. La Gascogne et les Gascons. Bordeaux et les Bordelais. 
Le patois gascon. — Le château de La Brède. -— La 
famille de Montesquieu. — Ses parents : son père, 
seigneur d*un fief; son oncle membre d*un parle- 
ment. — Son portrait 1 

II. Naissance de La Brède. — Enfance; collège. — Pre- 
mier ouvrage. — Vie d*étudiant. — Esprit des Lois, 
— Entrée dans lé monde. — Mœurs. — Nomination 

dans la magistrature. — Mariage 14 

m. Mort du président de Montesquieu. — La Brède change 
de nom. — Il devient président à mortier. — Véna- 
lité des charges. — * Les parlements : celui de Bor- 
deaux. — Abolition de la torture. — Unité de légis- 
lation. — Montesquieu : sa mercuriale au Parlement 
et ses remontrances au Régent. — Montesquieu et 

d'Aguesseau. — Montesquieu et ses successeurs 30 

IV. Montesquieu à l'Académie des Sciences, Lettres et Arts 
de Bordeaux. — Ses actes et ses travaux. — Esprit 

des Lois 41 

V. 1721. — Lettres persanes. — Publication. — Succès. 

Interdiction 53 

VI. Montesquieu à Thôtel de Soubise : Le P. Tournemine; 
Au club de l'Enlre-Sbi : Le Dialogue de Sylla et Eu- 



410 TABLE. 

crate ; Chez mademoiselle de Clermoot : le Temple 
de Gnide, — Il est nommé et non reçu à TAcadémie 
fraoçaise « C7 

Vif. MonteM|ttie« à Bordeaux. — A FAcadémie il lit un 
Traité des Devoirs et un dlMOurs sur la Considéra- 
lion ; ses relations avec Thorioger SuUj ; il demande 
un congé. — Au Parlement, il installe m> premier 
président ; sa Mercuriale ; il vend sa charge 81 

VIII. Mademoiselle de Glermonl: Voyage à Paphos, — Entre- 
Sol : Richesses de V Espagne, — Madame de Lambert : 
Pensée s sur le Bonheur , . , , 02 

IX. Réception de Montesquieu à l'Académie frangaise. — 

Esprit des Lois. — Départ pour ses voyages. 99 

X. Voyages en Allemagne, en Hongrie, en Italie, en Hol- 

lande et en Angleterre : leur influence. — Retour. 111 

XI. Montesquieu distribue le parc de La Brède à Tanglaise, 

fait dresser sa généalogie ; crée une substitution ; sol- 
licite l'érection de sa terre en marquisat et exerce 
ses droits féodaux 130 

XII. Considérations sur les causes de la grandeur et de la dé- 

cadence des Romains. Composition^ -corrections et 
publication ; Le père Gastel. — Traductions en plu- 
sieurs langues et commentaire du roi de Prusse. — 
Esprit des Lois 144 

XIII. Montesquieu administrateur, vigneron, marchand de 

vin. — Ses procès. — Son esprit d*ordre et sa géné- 
rosité. , 1 59 

XIV. Montesquieu travaille & V Histoire de Louis XI; corres- 

pondance avec les Académies de Bordeaux, de Londres, 
de Lunéville {Lysimnque)^ de Berlin et de Cortone; 
donne des éditions iluflnitives du Temple de Gnide^ 
des Lettres persanes^ de Sylla et Eucrate^ du Voyage 
à Paphos et de la Grandeur des Romains. — Ou- 
vrages divers. 172 

XV. Montesquieu et ses collaborateurs à V Esprit des Lois, . 184 

XVI. Les prédécesseurs politiques de Montesquieu 204 

XVII. Méthode de travail : Conversation, Bibliothèques, Lec- 
tures, Méditations, Dictées. 216 

XVUl. Composition, lectures préalables et impression de VEs- 

prit des Lois, 229 

XIX. État de la France .en 1748, au moment de la publica- 
tion de V Esprit des Lois, — Analyse 240 



TABLE. 411 

XX. Publication de V Esprit des Loif. — Cartons. — Inter- 

diction et critiques 2&9 

XXI. Éloges et succès de V Esprit des Lois à Tétranger et en 

France • • 210 

XXII. V Esprit des Lois devant les autorités religieuses : TA»- 
semblëe du clergé, la Sorbonne et le Tribunal de 
VIndex 282 

XXIII. Pèlerinages des étrangers i La Brède. — Éducation de 

Latapie. — Montesquieu de retour à Paris : il tire 
la Beaumelle de la Bastille ; ses relations avec Piron, 
madame de Pompadour et BufTun ; son éloge par 
Suard ; ses dernières paroles à se» disciples. ....... 297 

XXIV. Derniers travaux de Montesquieu. — Son style ..•• .. 310 
XXV. Religion et mort de Montesquieu 325 

XXVI. Montesquieu posthume. , 340 



APPENDICE 

Un Pamphlet inconnu contre Montesquieu 357 

Montesquieu et Frédéric II 367 

Bibliographie, — Les éditions orignales de Montesquieu 372 

— Écrits sur la vie et les œuvres de Montesquieu. 379 

Iconographie, — Portraits originaux de Montesquieu ; Vignettes 

pour nilustrer, etc 389 

Éloge historique de M. de Montesquieu par son fils 397 



FIN DE LA TABLE. 



Paris. — Imp. E. Càpiomort et V. Rknault, me des Poitevins, 6. 



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